Voyage à NOHANT en Vallée Noire (Berry) | 13 juin 2026

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C’était notre idée au commencement, à Catherine et moi, d’aller saluer George en son domaine de Nohant, de visiter sa maison, partager une journée particulière qui saurait nous relier longtemps entre écriture et paysages. Et nous l’avons fait… une bonne heure de route depuis Les Fougères, distance acceptable en dépit de la chaleur annoncée. Et ça valait la peine.

Le lieu est beau, la situation, l’ampleur du territoire — environ 250 ha de domaine du temps de sa grand-mère Mme Dupin de Francueuil. –, les bâtiments, la pierre.

La visite du château commence par les cuisines où rien ne manque : cuivres astiqués, fourneau dernier cri, solide table en bois ciré, cloches reliées aux chambres. George Sand employait une dizaine de gens de maison, allez savoir combien de jardiniers. Elle mettait un point d’honneur, nous explique-t-on, à se charger de l’instruction de son personnel, leur enseignant le lire et l’écrire.
En traversant la salle à manger aux convives célèbres, il est vite question de ses habits d’homme, de son engagement pour le droit des femmes (je relève quelques sourires chez certains visiteurs et ne sait comment les déchiffrer) et de sa lutte contre les préjugés conservateurs. Dans le salon de lecture et de musique, la place du piano à queue de Chopin nous est précisée ainsi que son contrat avec Pleyel qui lui fournissait l’instrument partout où il allait.

Je n’ai pas tout retenu des propos de notre guide (l’histoire familiale est assez compliquée et ses amours nombreuses), mais je me suis laissé surprendre par la dépossession qu’elle a subi suite à son mariage avec le baron François Casimir Dudevant, avocat à la cour royale, bien plus intéressé par ses biens que par ses qualités. Longtemps elle eut à regretter cette union, contractée sous la pression de sa mère le 17 septembre 1822, qui allait l’enfermer dans une condition de vassale. Elle reprendra finalement son indépendance, séparation prononcée en sa faveur en 1836 par le tribunal de La Châtre.

À l’étage, enfilades de chambres avec mobilier et souvenirs, bureaux, cabinets de curiosités archéologiques, appartement du musicien, scène de théâtre et marionnettes (en fait je ne sais plus très bien… c’était plutôt en rez-de-chaussée). N’importe, il ne me déplaît pas que les éléments se déplacent et créent un ordre nouveau dans mes propres chemins de mémoire.

Ce qui m’a touchée plus que tout, ce sont les jardins où se mêlent romantique et vivrier et le petit bois où se perdre.
Un hectare — sans doute un peu plus — entouré d’une haute et magnifique muraille en pierre. Roseraie, potager, treilles luxuriantes, verger de pommiers, espaces en friche, longue allée bordée d’espèces vivaces. Partout, des petits bancs pour contempler et des textes à méditer. On pourrait y demeurer longtemps.

Il m’a manqué les animaux. Ils devaient être nombreux à l’époque : chevaux (sa fille montait), bovins, porcs, basse-cour. Je crois que George Sand avait une affection particulière pour les poules.

Les images ont filé à travers la mémoire avec le poids de la chaleur et de la fatigue. Le lendemain et les nuits à suivre, elles émergent à nouveau en moi et suscitent des émotions plus fortes que lors de la visite. En même temps je les sens comme amincies, dépouillées de l’inutile. Plus nettes encore.

Un petit moment j’entreprends de fouiller les écrits de notre bonne dame de Nohant, en particulier ses lettres à Flaubert, et m’amuse du fait qu’elle l’appelle « mon cher vieux » !
(Correspondance entre George Sand et Gustave Flaubert)

En 1847, elle écrit :
« Je ne pense pas qu’il y ait de l’orgueil et de l’impertinence à écrire sa propre vie, encore moins à choisir, dans les souvenirs que la vie a laissés en nous, ceux qui nous paraissent valoir la peine d’être conservés… je me suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j’ai toujours conseillé aux autres de faire pour eux-mêmes : une étude sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre existence. » (Histoire de ma vie)

Le cimetière familial est tout proche de la roseraie. Elle y repose avec pour compagnie l’ombre d’un grand if et de nombreux chants d’oiseaux.

Photographies ©françoise renaud, juin 2026

Merci à Catherine Koeckx
pour sa douce compagnie en cette journée
chez notre grande sœur George en Vallée Noire.

Pour finir et pour avoir une petite idée de l’organisation des jardins…

1 – la cour d’honneur / 2 – la roseraie / 3 – le cimetière familial
4 – le potager / 5 – le verger de pommiers / 6 – le petit bois
7- l’ile / 8- le pavillon « Flaubert », entrée du domaine
9- le jardin des cèdres / 10- le jardin des chênes / 11 – la cour de ferme

En complément, extrait à propos de la canicule de 1870

Nohant, 15 septembre 1870

[…] Une grande fatigue, le travail en retard, un effort désespéré pour reprendre ma tâche au milieu d’un été que je n’ai jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés : des journées où le thermomètre à l’ombre montait à 45 degrés, plus un brin d’herbe, plus une fleur au 1ᵉʳ juillet, les arbres jaunis perdant leurs feuilles, la terre fendue s’ouvrant comme pour nous ensevelir, l’effroi de manquer d’eau d’un jour à l’autre, l’effroi des maladies et de la misère pour tout ce pauvre monde découragé de demander à la terre ce qu’elle refusait obstinément à son travail, la consternation de sa fauchaison à peu près nulle, la consternation de sa moisson misérable, terrible sous cette chaleur d’Afrique qui prenait un aspect de fin du monde ! Et puis des fléaux que la science croyait avoir conjurés et devant lesquels elle se déclare impuissante, des varioles foudroyantes, horribles, l’incendie des bois environnants élevant ses fanaux sinistres autour de l’horizon, des loups effarés venant se réfugier le soir dans nos maisons ! Et puis des orages furieux brisant tout, et la grêle meurtrière achevant l’œuvre de la sécheresse ! Et tout cela n’était rien, rien en vérité ! Nous regrettons ce temps si près de nous dont il semble qu’un siècle de désastres nous sépare déjà. La guerre est venue, la guerre au cœur de la France, et aujourd’hui Paris investi ! Demain peut-être, pas plus de nouvelles de Paris que de Metz ! Je ne sais pas comment nos cœurs ne sont pas encore brisés. On ne se parle plus dans la crainte de se décourager les uns les autres.

George Sand, Journal d’un voyageur pendant la guerre, Paris, Michel-Lévy frères (Paris), 1871, extrait pp. 4-6

Cet article a 34 commentaires

  1. Anne Dejardin

    Merci, Françoise, de ramener à ma mémoire ce lieu où je suis allée plusieurs fois avec le même plaisir et aussi de piocher pour nous dans ses correspondances cet extrait qui résonne particulièrement avec le travail d’écriture que nous menons.

    1. oui, il faudrait aller y fouiller davantage dans ces lettres régulièrement échangées, entre autres avec Musset et Flaubert, pour avoir vraie idée de sa vie d’écrivain… il y a je ne sais combien de volumes…

      peut-être prendre le temps d’écouter quelques bribes de cette archive de Radio France, « Portrait de George Sans à travers sa correspondance », Lses Nuits de France Culture, 1954, 2 épisodes — certes un montage dramatique un peu désuet mais qui donne mesure de sa place en son siècle…
      https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-150e-anniversaire-de-la-naissance-de-george-sand-immersion-dans-sa-correspondance

  2. Chriselys

    Quelle belle invite à te suivre, chère Françoise, dans ce lieu ô combien évocateur !
    Tes mots, toujours justes
    Tes photos à l’appui, enchanteresses
    Dedans, nous font entendre le cliquetis des casseroles à la cuisine et les notes échappées du piano sous les doigts de Frédéric au salon, s’approcher de George en sa bibliothèque, sentir l’encaustique du bois des meubles
    Dehors, magnifient les frondaisons frémissantes, soulignent la douceur et l’harmonie des bleu avant l’explosion des coquelicots en touche champêtre finale.
    Merci pour cette échappée berrichonne en ta compagnie, au meilleur moment du printemps…
    Et merci aussi pour les liens joints

    1. c’était un très beau moment et je suis ravie que tu le célèbres à mes côtés…
      entre femmes et au milieu des jardins !
      merci Chris pour toute ta poésie…

  3. Guillaume Joséline

    Un moment suspendu … à lire et à relire.
    Merci Françoise de nous faire partager toutes ces émotions à travers ta délicate écriture

  4. Philippe C.

    Merci de nous avoir fait partager cette visite. Et la citation oh combien inspirante !

  5. Annick Brabant

    Magnifique récit, délicat, tu nous emportes, et les photos aussi.

    1. françoise

      Annick, ton passage est lui aussi délicat…
      merci pour noter les photos (tu sais combien j’y tiens et combien j’y suis sensible…)

  6. Marine

    Hello Françoise,

    Merci de m’avoir emmenée en visite avec toi le temps de cette lecture, j’ai adoré ! Surtout le passage où tu ne sais plus si telle pièce est à un étage ou un autre et que tu prends plaisir à remanier, une perspective à laquelle on ne pense pas souvent !
    J’aime beaucoup ces lieux anciens qui racontent une histoire, imaginer les personnes qui y ont vécu et leur quotidien…

    Bisous,
    Marine

    1. on comprend pourquoi on parle de « lieux habités »
      c’était une journée hors du temps et hors du commun, j’ai beaucoup aimé la vivre et la partager aussi…

      merci pour ton passage et pour tes mots choisis, chère Marine, ça me touche beaucoup

  7. eliane berthelot

    Très belle promenade avec les photos, les écrits, c’est vrai c’était une grande Dame, merci pour ce partage.
    Eliane

    1. ce récit rappelle de beaux souvenirs à beaucoup de monde, le lieu est vraiment fort… il fallait que je fasse quelque chose !
      merci pour ton écho, chère Eliane

  8. Que dire d’autre, chère Françoise…? Que cette visite à George, sa demeure, ses espaces de vie où on la sent partout présente, son jardin, le bois alentour, en un mot son domaine… que cette visite en ta compagnie restera pour moi un moment suspendu dans le temps…

    1. françoise

      c’est vrai, le moment était comme suspendu, impossible à imaginer…
      une parenthèse intime pour chacune de nous, encore augmentée de notre partage sur plusieurs journées très denses
      George et ses lieux resteront dans nos pensées communes et voilà ce qui me réjouit
      encore une fois merci pour ta douce compagnie et pour notre connivence rapidement installée…

      1. Catherine K

        Et merci à toi, ce fut tellement simple et naturel…

  9. Fabienne F.

    Merci pour ce partage !
    Merci pour cet article drôlement bien ficelé, interressant et qui donne envie. Néanmoins, faire ce tour avec toi aurait été bien plus agréable encore !

    1. françoise

      c’est un lieu fort qu’on peut revisiter plusieurs fois dans une vie…
      chouette de t’avoir par ici….

  10. Jacqueline VINCENT

    En regardant tes photos je te rejoins sur le banc pour une rêverie. Une sonate de Chopin égrène ses notes dans le ciel serein où déclinent déjà les rayons d’un soleil éclatant que saluent les coquelicots en robe de fête….

    1. françoise

      Séduisante, cette marée de coquelicots contre la muraille en pierre blanche
      c’était une vision vraiment magnifique…
      on aurait en effet pu partager une rêverie dans ce jardin universel qui m’a tant séduite…
      salut à toi, Jacqueline que je sais amoureuse de lettres et de jardins

  11. Carole Temstet

    Quelle merveille et tes mots au-dessus des jardins… du grandiose et du petit-petit (comme les poules), chambres, secrétaires et bibliothèques, ça sent le bois, la chaleur des mots.
    Merci pour ce partage si rafraîchissant par ces températures…
    Carole

    1. malgré la fatigue, on parvient parfois à aller à l’essentiel, tu as raison
      contente que tu aies pu y goûter…
      salut Carole

  12. Juliette Derimay

    Oh, George Sand ! Un de mes souvenirs les plus lointains de lecture, François le champi. Toujours une belle émotion ces maisons d’écrivains et grand merci à vous deux de nous partager tout ça !

    1. françoise

      je ne peux pas dire avoir lu George Sand sinon étudié à l’école La Mare au Diable, mais on peut tout trouver en archives libres d’accès et il est très émouvant de lire sa correspondance
      (j’ai inséré quelques liens dans l’article)
      d’emblée ce qui séduit fort, c’est le personnage, femme de caractère et inépuisable dans ses implications humaines… et l’imaginer en ces lieux a été révélateur de ce qu’elle était avec un retour sur moi-même…
      merci Juliette pour ta visite ici

  13. Philippe Sahuc

    Merci Françoise, je t’ai ainsi suivie dans ta visite comme si tu parcourais un univers qui me renvoie ta propre image…

    1. envie de restituer quelque chose de rare (toujours puissant de pénétrer les maisons d’écrivain…), mais les mots sont fragiles, surtout pour raconter du banal, et au commencement, rien qu’un voyage en voiture à travers la campagne
      la magie n’opère qu’ensuite
      et ton commentaire me touche infiniment, les lieux en accord finalement avec ma « propre image »
      merci Philippe

  14. Patricia

    J’aurais bien aimé faire cette visite avec toi !
    mais sait-on jamais !

    1. françoise

      mais tout reste possible, tu sais…
      mon état de fatigue avancé ne m’a pas permis de profiter à fond de tout, alors j’y retournerai un jour, en cette même saison si magique…
      à te voir bientôt pour partager du temps et des pensées

  15. CONTI Lydia

    magnifique!

  16. CONTI Lydia

    Magnifique visite que j’aurais aimé faire en ta compagnie. Les photos sont merveilleuses, remplies de coquelicots si vifs, et la maison a l’air tellement imposante.
    A voir.

    1. les coquelicots marquent les esprits
      sans doute un des meilleurs moments de l’année pour visiter ces jardins encore magnifiés par le printemps, mais la sécheresse guette
      la maison est un petit château facile à faire vivre, pas trop grand, juste beau avec un grand escalier en marbre central, et le village autour est superbe, petite église et autres bâtiments…
      merci pour ton écho, ma Lydia…

  17. henri d'artois

    merci Françoise, une chouette promenade! Peut-être à un jour?
    Bises
    h.

    1. françoise

      chouette de te retrouver ici et à Nohant, cher ami Henri de longtemps

      1. isabelle vauquois

        Merci Françoise pour ce beau partage reportage ! Quelle force les photos de ce lieu. Aussi les liens vers la correspondance que je vais aller picorer. C’est vrai que je n’ai que de très très lointains souvenirs de lecture [de collégienne].

      2. françoise

        Les photos deviennent de plus importantes pour moi, prises à l’instinct, à la sensation…
        elles peuvent dire tellement
        et cette incursion dans le monde de George Sand me conduit moi aussi à ses écrits que je connais peu (70 romans je crois ! et surtout des correspondances qui pour ma part vont m’intéresser beaucoup aussi !)
        merci Isabelle pour ta présence….

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