L’HOMME D’EN FACE

roman
éditions AEDIS, 2002

 

«Cette femme avait je ne sais quoi d’étrange, un secret au fond de ses yeux brûlants.
Je lui ai inventé un voisin, Léonard. Il habitait l’immeuble d’en face et rêvait d’un bonheur impossible, garçon décidément trop tendre en des époques où nul ne se préoccupe de son prochain. Il a bousculé son cœur de mère et enclenché la confidence. »

 

 couverture L'homme d'en facelire ARTICLES DE PRESSE

QUATRIÈME DE COUVERTURE

« L’homme de la photographie ne m’était pas étranger,… seulement dans la mesure où il logeait au deuxième étage de l’immeuble d’en face, je le surprenais malgré moi depuis mes fenêtres en train de franchir la grille d’entrée, d’emprunter les allées en transportant d’innombrables paquets, emplettes et victuailles dont tout le monde a besoin pour survivre et tenir une maison. »

Un jeune homme marche dans la ville, seul, un peu étrange. Une femme le regarde jusqu’au jour où sa photo paraît dans le journal.
L’homme d’en face parle de nos vies, de nos blessures silencieuses, des reflets sur la vitre avant l’orage.

 

EXTRAIT

Été comme hiver, Léonard se postait à sa fenêtre pour combattre l’ennui.
Je repérais souvent sa silhouette en arrière du rideau, sensible au tapage du sang contre ses tempes et au chuintement de sa respiration contre la vitre froide. Une tache se formait à hauteur de bouche, une tache de buée un peu sale humectant le carreau. Je suis presque sûre qu’il éprouvait de la satisfaction à ne pas se trouver mêlé aux affaires du monde, lui si impuissant à se pavaner comme le font la plupart des humains pour s’affirmer et façonner leur place. Possible qu’il parlait à voix haute pour chasser les idées noires qui reprennent du poil de la bête à rester tranquille. En même temps il regardait le ciel, les nuages dans le ciel, la progression de certains oiseaux d’altitude. Il observait les arbres, étudiait les fissures qui marquaient les écorces, passait en revue les plates-bandes au pied des immeubles. À la fin il s’intéressait aux personnages, ceux qui entraient et sortaient, déambulaient dans le champ de sa vue. Peu lui importaient leurs âge, tenue ou condition, il n’aspirait qu’à poser ses yeux sur leurs peaux. Une espèce de désir.
« Tiens, elle porte un imperméable aujourd’hui. Il est fendu par derrière et on voit le rouge de la robe. Peut-être de la soie ? Et lui, comme il a l’air pressé, contrarié. »
À force d’exercice il ressentait leurs énervements et leurs petits bonheurs comme s’ils étaient les siens. À l’occasion il spéculait sur la nature des relations qu’ils entretenaient les uns avec les autres selon qu’ils se touchaient par la main ou par l’épaule, qu’ils se parlaient ou non. En somme Léonard se glissait dans le sillage des gens pour entendre sa propre vie bourdonner, ce qui l’emplissait d’une indicible volupté. Ainsi s’arrangeait-il au mieux avec sa solitude.

Quand la population se raréfiait aux heures des repas ou quand la nuit approchait, Léonard dénombrait les fenêtres du bâtiment d’en face, de format toutes semblables. Celles d’en bas équipées de barreaux métalliques. Certaines ouvertes dévoilant dans l’ombre des appartements une paire de fauteuils autour d’une table basse, les motifs désuets d’une tapisserie, le chantier d’un lit défait. D’autres encore scellées par d’épais voilages. Ce faisant, il prêtait l’oreille au froissement du vent par-dessus la ville. Quand l’heure approchait de revoir la jeune fille, son corps se tendait à cause de l’impatience.
Tout son corps, du profond à la peau.
Brusquement le vent semblait séparer les nuages et l’air devenu rutilant l’enveloppait, le privant de mouvement. Arbres luisants, pistes poudrées entre pelouses, hautes murailles.
À mesure qu’il guettait, sa pupille s’embuait et un flot de sang colorait fortement son visage. […]

Elle avançait au milieu de l’allée. Toujours seule. Regardant droit devant.

Personne n’aurait pas su dire si elle était belle naturellement ou si la lumière augmentait son talent. Aucun heurt dans sa marche, aucune fureur, presque une chanson. Elle devait vivre le monde d’une façon heureuse pour progresser aussi souplement. Mais Léonard ne pensait pas à ces choses-là quand elle passait sous ses fenêtres, chevelure flottante, robe rouge enroulée dans les jambes. Debout face au ciel traversé de coton ou hachuré de pluie, il était stupéfié et il songeait à la douceur qu’il aurait pu éprouver à se promener avec elle dans le petit bois, à froisser l’herbe après l’averse.
La fille n’aurait rien dit. Rien du tout. Elle n’aurait pas non plus ôté l’imperméable.
Si Léonard avait tenté de se retourner vers elle alors qu’ils contemplaient les feuillages gorgés d’eau, il n’aurait découvert qu’un morceau de son cou et le profil de son visage avec les beaux cheveux qui voltigeaient autour. Très peu de surface nue. De son côté, elle n’aurait jamais pris le risque de le regarder en face. Tout de suite elle aurait compris qu’il ne s’offrait pas comme les autres garçons, qu’il restait fermé et s’appliquait à suivre une route parallèle à la sienne. Tout de suite elle aurait deviné le vertige qui aurait pu le gagner à la flairer de plus près et lui frôler le coude, aussi aurait-elle pris des précautions pour ne pas le heurter.
Au cours de la promenade, un désir aurait possédé Léonard, plus impératif chaque seconde : enfouir son visage et ses doigts dans la soie de la robe.
Le moment viendrait pour cela, espace secret sous les branches sans l’avoir observée si longtemps à l’avance. Désormais fou de cette espérance, Léonard émiettait du pain pour les oiseaux sur le rebord sa fenêtre, songeant à la douceur qu’il éprouverait à vivre auprès d’une femme.

 

novembre 2001 – EAN : 9782842591342
168 pages – 12,00 €

pour commander