L’ENFANT DE MA MÈRE

roman
CLC éditions, 2004

(HB éditions, 1997)

« Un jour j’ai regardé le visage de ma mère.
Et j’y ai découvert cette histoire d’avant ma naissance qu’il me revenait de visiter : ses espérances de jeune fille, sa longue traversée de la douleur.
Au terme de l’écriture, je n’ai eu qu’une envie : la tenir entre mes bras.»

Mère

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QUATRIÈME DE COUVERTURE

« Comme par surprise au beau milieu de ma vie, un besoin m’est venu. Celui de parler d’elle, ma mère. De décrire ce corps, d’évoquer ces entrailles où jadis je grandis. De définir davantage ce visage que je connais depuis longtemps, étrangement doux, parfois rougissant sous le coup d’une banale émotion ou d’une gorgée de vin, aujourd’hui écarté de mon quotidien. Ce n’est pas de nostalgie qu’il s’agit ni d’aspiration au retour vers l’enfance, plus probablement d’un effet naturel du temps qui nous entraîne à vouloir choyer ceux qu’on a repoussés qui bientôt s’en iront. »

À mots simples et pudiques posés par petites touches, Françoise Renaud réinvente l’histoire de sa mère et nous livre le terrible secret qui les sépare encore et toujours.
Une traversée du silence tel un baume sur la douleur.
Un livre superbe et émouvant.

Illustration de couverture :
huile sur toile, Denis Caporossi, 2004

 

EXTRAIT

C’était le lendemain des réjouissances qu’elle était partie avec lui, celui qu’elle ne connaissait pas, celui à qui elle avait dit oui. Elle emportait pour tout bagage une bicyclette et une valise en carton bouilli. Certains étaient venus pour assister aux adieux. Les frères, les sœurs, quelques voisins et curieux du village. Bien sûr la mère en blouse noire et le père en chapeau. Tous ensemble ils avaient attendu l’autocar au bord de la grand route. La valise était posée dans l’herbe du fossé à côté du vélo.
En ces moments fragiles ils parlaient peu.
Sans doute n’osaient-ils pas ou bien n’avaient-il pas grand chose à se dire.
Comme pour dissiper une part de leur gêne tout au bord du départ, le vent balayait la place par rafales. Ébouriffait les cheveux et l’avoine des talus. On pouvait voir de gros nuages noirs circuler d’un bout à l’autre du ciel. De temps en temps pour meubler l’attente ou chasser l’impatience, elle se haussait sur la pointe des orteils et, tandis qu’elle apercevait l’extrémité de la ligne droite, elle songeait qu’elle serait la première à découvrir le car qui viendrait. Elle faisait cela, pensait cela sans s’en rendre compte, machinalement, en réponse au pressentiment qui était revenu. Le même que la veille avant l’aurore. Une pointe lancinante à l’intérieur du corps, impossible à calmer. Une sorte d’aiguillon dans son flanc.

Enfin un bruit de moteur avait couru jusqu’à eux, couvrant le pépiement des oiseaux nichés dans les haies. Alors que le moment de la séparation approchait à vive allure, elle avait senti le sol se dérober sous elle. Quitter la ferme avait été chose pénible, embrasser la mère serait pire encore. Pourtant c’était bien de sa délivrance qu’il s’agissait.
Ensuite tout s’était passé comme elle l’avait supposé. Elle avait eu le cœur serré au point de devenir douloureux. Quand il s’était relâché elle n’avait pu s’empêcher de verser quelques larmes.
Pas la mère.
Son visage à elle était resté fermé, impassible, pareil à celui d’une très vieille femme à qui l’on annonce la mort d’un fils.
Pendant ce temps le plus jeune des frères, le plus gai, avait installé le vélo sur la galerie de l’autocar. Déjà des mains s’agitaient. Des mouchoirs aussi. Le père retenait son chapeau, les chevelures cinglaient les joues. Le vent avait dû forcir. Elle se souvient les avoir regardés de l’autre côté de la vitre sans réussir à fabriquer d’expression sur son visage, suspendue au carreau, interdite, le sang subitement refoulé jusqu’au cœur comme sous l’effet d’un poison ou d’un grand effroi. Avec difficulté elle avait réussi à remuer les lèvres pour un adieu tandis que ses doigts glissaient lentement le long du verre sans trouver de prise, les premières phalanges blanchies par la pression. Ensuite les bouches s’étaient déformées d’une étrange façon. Décidément elle ne comprenait plus ce qu’on lui criait. Tel un poisson pris dans une nasse elle aurait voulu se débattre, hurler elle aussi toutes ces choses qu’elle avait enfermées en elle depuis le commencement. Elle aurait voulu croire que la scène qu’elle vivait là n’était qu’une illusion.
Elle avait dû abandonner rapidement cet espoir. Les champs bordés de fossés s’étaient mis à défiler derrière les fenêtres de l’autocar. Quant aux créatures articulées, bouches béantes, bras dressés au-dessus des têtes, elles s’étaient si rapidement éloignées qu’elle ne pouvait plus les reconnaître.
Bientôt elle les perdit de vue.
Ce n’est qu’au bout d’un certain temps qu’il l’avait attirée vers lui pour la sortir de sa torpeur. Elle s’était laissée faire, mais elle avait conservé sur ses genoux tout au long du voyage sa mallette en carton et son paletot de laine ainsi que des trésors.

couverture L'enfant de ma mère, HBHB  couverture L'Enfant de ma mère  couverture L'enfant de ma mère, Basse vision
HB éditions, 1997           CLC éditions, 2004      Encre Bleue éditeur, 2001

 

1997 – EAN : 9782846590297
224 pages – 15,00 €

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