TEXTE AUTOBIOGRAPHIQUE

 

« Les souvenirs me hantent et m’échappent à la fois. J’ignore s’ils veulent me ramener vers la source ou si, conduisant leur vie propre, ils ne constituent finalement que les panneaux mouvants d’un décor.

Depuis mon premier jour jusqu’à l’âge d’étudier, j’ai habité la côte de Jade, pays du sud de la Bretagne. Le climat était doux, les tempêtes d’hiver rageuses. J’aimais le fracas du vent, l’impétuosité de la mer. Mes parents d’origine paysanne tentaient de nous bâtir une bonne existence. Mon père construisait des maisons, ma mère enseigna à l’école des Frères sitôt que leur aînée – handicapée – décéda d’une leucémie à l’âge de neuf ans.
Ce drame constitue l’ossature de mes souvenirs. Mon frère était nourrisson. J’avais tout juste trois ans.

Cependant, époque heureuse de l’enfance : nous courions dans les champs et jouions sur la plage. Après dîner ma mère corrigeait ses cahiers tandis que mon père tressait l’osier en écoutant Radio Armorique. Le dimanche en été, il m’emmenait nager loin de la plage.
Après ça, vivre en internat fut douleur. Exilée à Nantes bien jeune, je me languis de ma famille, de l’océan, et dévorai rayon par rayon la bibliothèque du lycée : Flaubert, Gracq, Baudelaire. À l’épreuve musicale du Bac, je présentai l’Invitation au voyage adapté par Duparc et obtins la note maximum. Il s’avérait que j’étais sensible au mode mineur.

Bientôt la vie étudiante m’offrit de champs de liberté insoupçonnés. Si j’étudiais les sciences naturelles, j’avais par ailleurs soif de « mondes ». Ceux de Georges Bataille et de Yukio Mishima me frappèrent en plein visage.
L’étude de la géologie structurale m’entraîna finalement en Languedoc : mistral, calcaire et cistes blancs. Soupçonnant que la carrière universitaire ne serait pas mienne, j’abandonnai la thèse en cours sur la tectonique des Abruzzes et cherchai mon chemin. J’imaginais « vivre » : faire du théâtre, avoir des aventures, visiter l’Asie et l’Amérique latine.

Au retour de l’île de Java, j’écrivis un récit que j’appelai Kretek. Depuis ce temps-là l’écriture ne m’a plus quittée.

Écrire, pénétrer à la fois sa propre chair et la matière du monde.

Aujourd’hui je m’émerveille du vol des rapaces et raffole des moules crues. L’hiver je m’exerce au dojo, l’été je crawle en pleine mer, des manières personnelles de résister aux convulsions du monde terrestre.
J’aime les univers de Giono, Beckett, Faulkner. Ceux de Nathalie Sarraute et de Claude Simon. D’autres encore.
Au fond mon âme est sombre, au fond je suis désespérée. »