corps sous un linge

Une multitude d’hommes et de femmes en habits traditionnels déambulent ou circulent en vélo scooter charrette rickshaw voiture autocar au gré d’une chaussée passablement défoncée, par conséquent il y a beaucoup de bruit et de poussière. Des échoppes débordent de marchandises au pied d’immeubles brinquebalants. Des têtes de bétail ruminent au hasard des ordures. Un chahut prodigieux bien plus conforme à l’idée qu’elle se faisait de l’Inde avant d’y mettre les pieds.
Et avec ça, le soleil rivant son œil jaune au ras de la terre alors que se profilent au loin les murailles du Fort Rouge.

Le rickshaw progresse au ralenti.
Elle remarque une forme humaine allongée sur l’étroit terre-plein central au beau milieu de l’embouteillage. Un linge pouilleux la recouvre et les pieds qui en dépassent présentent des plaies purulentes.
Pas vraiment un endroit pour dormir, pense-t-elle. Sans doute un infirme ou un malade qui n’a plus la force de se déplacer.
La ronde des mouches et les œillets jetés par-dessus le linge auraient dû l’alerter. Dans l’instant où elle comprend que ce corps sera bientôt hissé sur une charrette pour être brûlé, s’élève un coassement d’oiseaux au-dessus des palais rouges.
Ici personne ne fait cas d’un cadavre oublié sur le trottoir. Un spectacle habituel que ce passage de la vie à la mort. Et il y a toujours un passant pour couvrir la dépouille de fleurs.

Face à la scène, Jo voudrait montrer de l’affliction mais il s’y prend mal. Il relate certains épisodes de famine dont il en avait eu vent lors de son passage en Rajasthan : les animaux mouraient en nombre, les hommes aussi, ils tombaient n’importe où comme des mouches. Mais les mots qu’il prononce dénotent trop d’assurance. Elle s’attendait à un ton plus recueilli, une certaine forme de silence.

Jo est comme ça, toujours d’aplomb, tenant les rênes ferme et court. Bien sûr qu’il est touché par la nature de ce pays, par la souffrance des gens, mais il refuse de se l’avouer et se montre quelquefois dédaigneux. Une évidence qui maintenant la frappe et la blesse alors qu’ils cheminent côte à côte depuis vingt ans.
En fait ça ne vient pas de lui — il n’a pas changé radicalement de manière d’être ou de faire, il est comme il a toujours été —, par conséquent ça vient d’elle, entièrement d’elle : quelque chose à laquelle elle ne peut plus résoudre. L’équilibre dans lequel ils respiraient l’un près de l’autre depuis des années s’est rompu, et ça, depuis que le serveur est entré dans la chambre du York le premier matin.

Jo n’est pas indifférent à la misère, c’est l’Inde qui est un véritable abîme d’indifférence. L’Inde traque les sentiments enfouis depuis l’origine, loin dans la chair, tressés aux événements les plus anodins, et les exhume bouillants, pareils à des viscères — ce à quoi Jo résiste alors qu’elle est en train d’y céder.

extrait du roman L’Autre Versant du monde, CLC éditions, 2010

Photographie : À Mandawa (Rajasthan) de Bernard Mauric

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