il la voit

Dans son rêve le plus beau Maurice la voit, jeune fille recueillie dans sa prière. Il la voit à genoux au milieu de la nef glaciale, fichu de laine noué sous le menton.
C’est le plein hiver.
Dehors le vent siffle.
Tous les deux entendent son froissement contre les hauts vitraux et ils s’inquiètent. Ils savent que ce vent vient du large et soulève en mer d’incroyables lames qui renversent les barques et noient les hommes d’équipage, soudain ils se sentent seuls au milieu des gens qui prient. Sans doute qu’au lieu de baisser les paupières et de prier pour le salut des âmes en péril dans le gros temps, elle cherche sa silhouette d’homme près du pilier où elle sait qu’il se tient d’habitude. Un élan irrépressible l’y oblige. Comme il ressent sur lui le poids des yeux, il tourne la tête vers le chœur et il l’aperçoit en train de le chercher. Il découvre d’abord un fragment de sa joue, puis la courbe pâle de sa paupière. Il voudrait se détourner, s’arracher d’elle parce qu’il se sent nu. Il ne peut pas. Il ne réussit pas à bouger quand bien même il veut retendre le lacet défait de sa botte et il n’en revient pas.
Un interminable instant leurs regards se pénètrent.

Il se sent capturé, il tremble. Une sensation bien plus déroutante qu’un désir pour le corps d’une fille belle.
Tout de suite après il ne songe plus qu’à choyer ce visage qu’il a entrevu entre ses mains, à devenir son amoureux.

Cet instant unique compose le rêve de Maurice. Il a probablement eu lieu l’un de ces jours où l’air est si dense, si violent que les sens déraillent et que la faim déverse mille visions magnifiques dans les corps impatients de crever leur enfance. Malgré le froid son sexe s’était durci et son front brûlait. Il envisageait le bonheur pareil à un champ de blé tendre ondulant sous la brise, à une immensité de lande bordée par une immensité de mer.

Cet instant rare a transformé sa vie. Il vibre depuis dans son âme comme un joyau, comme une lumière rouge au fond d’un sanctuaire.

Extrait de mon roman Aujourd’hui la mer est blanche,
éditions AEDIS, 2000
Illustration : « Repos » (détail), huile sur toile de Vilhelm Hammersoi, 1905

pique-nique

Ils choisirent un bel endroit à proximité de l’eau.
Après avoir ôté leurs chaussures, ils se sentirent plus à l’aise qu’au commencement sous les tamaris et Van Bergen s’affaira sans tarder autour du panier. Il déploya la nappe, y déposa la nourriture : sandwiches au poulet et au rôti de porc avec un fond de moutarde. Il précisa qu’il avait soigneusement trié les feuilles de salade. Il avait aussi prévu un mélange de légumes à base de blé dur assaisonné de coriandre et d’huile d’olive au cas où elle n’aurait pas mangé de viande. Encore une fois il s’excusa. N’ayant pas été averti de la présence de l’enfant, il n’avait pris que deux assiettes et deux fourchettes en métal.
− Ça ira bien comme ça, dit-elle.
Il n’avait fait qu’entrevoir l’expression de son visage dissimulé par les cheveux, il se sentit néanmoins réconforté par l’intonation de sa voix.

Elle s’installa sur le coin de nappe en face de lui, jambes repliées sur le coté. Puis elle choisit un sandwich, le tendit à Matt et en prit un pour elle. Après avoir avalé une première bouchée, elle affirma que c’était délicieux, qu’elle appréciait le craquant de la salade associé au goût d’amande du poulet.
Les échancrures de sa robe laissaient voir un peu de peau du côté du cou, et aussi des aisselles. D’après la coupe, c’était une robe bon marché dont les couleurs s’étaient fanées à force de lavages.
Van Bergen jeta un coup d’œil à sa montre et scruta l’horizon en direction de la jetée.
− Les bateaux sont en train de franchir la ligne de départ. Avec ce vent qui rentre, ils ne tarderont pas à se profiler dans les parages.
Une fois son sandwich avalé, Matt se leva et courut au bord de l’eau. Il en rapporta des galets qu’il déposa autour de la nappe pour empêcher que le vent ne la retourne. Continuer la lecture de pique-nique

corps sous un linge

Une multitude d’hommes et de femmes en habits traditionnels déambulent ou circulent en vélo scooter charrette rickshaw voiture autocar au gré d’une chaussée passablement défoncée, par conséquent il y a beaucoup de bruit et de poussière. Des échoppes débordent de marchandises au pied d’immeubles brinquebalants. Des têtes de bétail ruminent au hasard des ordures. Un chahut prodigieux bien plus conforme à l’idée qu’elle se faisait de l’Inde avant d’y mettre les pieds.
Et avec ça, le soleil rivant son œil jaune au ras de la terre alors que se profilent au loin les murailles du Fort Rouge.

Le rickshaw progresse au ralenti.
Elle remarque une forme humaine allongée sur l’étroit terre-plein central au beau milieu de l’embouteillage. Un linge pouilleux la recouvre et les pieds qui en dépassent présentent des plaies purulentes.
Pas vraiment un endroit pour dormir, pense-t-elle. Sans doute un infirme ou un malade qui n’a plus la force de se déplacer.
La ronde des mouches et les œillets jetés par-dessus le linge auraient dû l’alerter. Dans l’instant où elle comprend que ce corps sera bientôt hissé sur une charrette pour être brûlé, s’élève un coassement d’oiseaux au-dessus des palais rouges.
Ici personne ne fait cas d’un cadavre oublié sur le trottoir. Un spectacle habituel que ce passage de la vie à la mort. Et il y a toujours un passant pour couvrir la dépouille de fleurs. Continuer la lecture de corps sous un linge