
C’était il y a sept millions d’années, soudain l’homme debout dressé, capable de marcher, d’articuler des sons,
soudain debout dressé,
faisant fi des dangers à se tenir comme ça, en équilibre, à se risquer à travers le chaos des rochers, l’enchevêtrement des forêts.
Et quand il a tendu les mains vers la cime des arbres et les yeux vers les souffles colorés du vent, il a pesé l’insondable du ciel — l’au-delà. Tout de sa perception était changé.
Debout dressé il a parcouru de grandes distances, chassé les animaux sauvages, observé les crépuscules, perché au bord des falaises. Peu à peu nourri d’attentes et de paysages, le langage s’est construit.
D’abord mots balbutiés, mots empilés hissés comme des bannières, comme des voiles de navire,
mots embellis de neige et d’abîme, d’herbes nouvelles et de torrents,
mots debout tendus vers les étoiles et le vide sidéral, mots griffés sur la paroi des grottes ou l’écorce des troncs imputrescibles [...]
Illustration : « Debout pour voir plus loin », de Martine Trouïs,
huile sur toile, 116 x 81
Le texte dont vous pouvez lire ici le premier feuillet, a été écrit pour l’exposition « Verticales éprouvées, œuvres récentes de Martine Trouïs.
Vous pourrez lire la suite à la Chapelle des Pénitents Bleus, place Roger Salengro, Narbonne
du 16 mai au 28 juillet 2013
Renseignements ici
mai 18th, 2013 | 0 Comments
Category: peinture - sculpture | Tags: debout, martine Trouïs, verticale

[...] Ce jour-là une lumière étrange moirait la surface de la mer si bien qu’elle ressemblait à une étoffe précieuse et il montait depuis la lisière des eaux un bref chuintement, un chant calme de marée basse.
Pas un brin d’air.
Un ciel laiteux comme souvent au printemps.
Les enfants progressaient sur les bancs recouverts de varech, nasse d’osier pendue en bandoulière. À chaque sillon, échancrure ou fissure dans la roche, Félix faisait halte. Selon l’aspect de la faille et la profondeur de l’eau, il glissait la main ou enfouissait prudemment le métal de son crochet. Il avait appris à se méfier de la mâchoire du congre troublé dans son repos ou des pinces d’un crabe dormeur. Joseph moins téméraire explorait les mares avec son épuisette. Il collectionnait les bigorneaux, pistait les crevettes et ramassait quelques étoiles de mer même si elles empestaient en séchant. Après tout lui adorait cette odeur, Félix pouvait bien se moquer, d’ailleurs les chats aussi puisqu’ils s’amusaient de ces curieuses bestioles tout autant que de bobines de fil.
Quand la vague s’enflait, un souffle se précisait au large et la musique changeait, alors ils savaient que la remontée des eaux commençait.
S’ils s’étaient concentrés jusque-là sur leur pêche, s’enivrant des odeurs de varech et de vase remuée, il leur fallait désormais s’éloigner des régions humides puisque la musique était venue.
C’est en regagnant la plage à hauteur des Petits Sablons qu’ils le virent.
Un homme aux cheveux pâles.
Il flottait sur le dos, face offerte au ciel, haut du crâne retenu dans le goulet de la mare aux mulets. Il était vêtu d’une salopette en coton bleu comme en portait leur père pour se rendre au travail et il était chaussé de bottes en caoutchouc [...]
POUR ÉCOUTER
Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions Aedis, 2000
Extrait de la lecture-concert MER , duo Voyages Immobiles, Françoise Renaud & Frédéric Tari
mai 5th, 2013 | 3 Comment
Category: enfance, extraits de mes romans, mer | Tags: Aujourd'hui la mer est blanche, enfance, Frédéric Tari, mer, noyé, Voyages immobiles

Dur et compact le sol de la cour où il courait sautait tournoyait sur lui-même, se propulsait en diagonale, longeait le mur en une série de petits pas de côté, dos à frôler la pierre, puis repartait vers l’arrière, contournant avec agilité les deux trois arbustes maigrichons plantés depuis des lustres dans des pots ébréchés, se pliait se courbait, relevait brusquement la tête et dégageait sa gorge jusqu’à faire mal, en même temps jetait les bras en l’air et faisait bondir ses genoux contre sa poitrine d’un mouvement brusque et énergique tandis que son père depuis l’atelier le regardait faire, perplexe, inquiet — enfin, quelle mouche l’avait piqué ? —, surtout qu’à un moment donné, alors qu’il s’était livré à ces étranges et bondissantes pratiques durant plusieurs semaines et même plusieurs mois, il avait ôté ses chaussures bien que ce fût l’hiver et c’est pieds nus qu’il avait alors couru sauté contre la pierre et contre la terre humide et grasse, gravillons intégrés à la terre et bien d’autres matières accumulées en cet endroit depuis que les arbustes avaient pris place dans le décor, et la sensation était venue alors qu’il n’avait pas encore douze ans, une sensation qu’il développerait plus tard jusqu’à prendre plaisir,
— un incommensurable plaisir —,
comme si le corps avait soudain acquis suffisamment de légèreté pour décoller et rester suspendu plusieurs secondes au-dessus du sol,
souffle, flux, sang interrompus pour laisser place à la folie de danser,
folie qu’il ne l’avait jamais quitté,
chaque endroit de son corps, chaque fibre de ses cuisses, chaque parcelle de ses pieds ayant été supplicié à un point incroyable, donc corps et pieds devenus solides et souples à la fois, doués d’extension et de rétraction pour voler comme ça au-dessus de la scène tel un oiseau rare, artiste engendré par une suite d’hivers rigoureux et un apprentissage sans relâche en dépit des désaccords qu’il avait avec sa famille, surtout avec son père,
voilà ce qu’il pensait ce soir-là après le spectacle, épuisé et rempli de son succès, se revoyant petit garçon et repensant au sol dur et compact de la cour où il avait tant couru sauté tournoyé sur lui-même, où il s’était propulsé de toutes ses forces en diagonale à frôler les arbustes maigrichons plantés là depuis des lustres alors que son père le regardait depuis l’atelier en hochant la tête.
Texte écrit lors d’une performance en direct (ZAL, Montpellier, 20 octobre 2012) et retravaillé aujourd’hui
Illustration : dessin sur kraft, Marc Na
avril 10th, 2013 | 5 Comment
Category: ailleurs, corps | Tags: danser, marc Na, pieds, sauter, ZAL

Hier, le temps était au beau. J’ai marché sur la plage en compagnie d’une amie. Oh pas une folle randonnée, quelques pas seulement dans le bleu, dans le bruit des vagues.
Déjà, quelques impatients s’étaient dénudés — seulement les chevilles et le torse —, installés contre la brise au bord des balustrades. À l’abri de la cabane des sauveteurs, des femmes gitanes conversaient, jambes offertes déjà brunies. Tout était calme.
Nous avons ramassé des coquillages, des cailloux veinés au ventre doux, des algues rouges, des brins de crinoïdes pareils à des chevelures rigides. Ils portaient dans leurs fibres et leurs interstices l’odeur de la mer, du ventre de la mer.
Photographie : ©Françoise Renaud, Palavas Les Flots, mars 2013
mars 27th, 2013 | 3 Comment
Category: mer, mes photographies | Tags: mer, nuage, Palavas
à Josette

Le tissu retombe – velours taffetas bure lin mêlé de soie– à la fois liquide et solide. Il semble lourd du jus des fruits de l’Éden, lourd du sang des humains torturés depuis la nuit des temps, lourd des prières, des désirs d’amour et de gloire probablement inassouvis. Impossible d’ignorer sa présence.
Et si le drapé fait vibrer le tableau, c’est à cause de sa couleur. Même chose sur un autre, plus loin. Et puis un autre. Plus tard, dehors, contre le ciel de septembre, accroché à un cintre remuant au vent.
De loin elle le voit, le tissu,
et elle va droit dessus comme si désormais la couleur ne pouvait plus rester hors de son champ, hors de sa vie.
Elle l’avait adorée tout à l’heure dans les tableaux du maître jusqu’à fascination, et maintenant ça ne la lâche plus. Sur le cintre, elle voit la robe, la petite robe rouge aussi précieuse qu’une pierre fine. Elle s’en approche, la touche, sort un billet. La marchande la lui tend en retour dans un sac en plastique. Une fois rangée dans sa penderie, elle la reconnaîtra rien qu’au toucher. Et chaque fois qu’elle la portera, elle se souviendra de la force d’expression du peintre génial, du marché aux vêtements sur l’esplanade au sortir du musée, des mots échangés avec la fripière qui s’était levée à l’aube comme les jours précédents et qui bientôt en finirait avec tout ça, la vie passant, la vie grinçant. Et ça lui prendra le cœur.
Saint Jérôme en méditation, Le Caravage, vers 1605,
Monastère de Montserrat, Catalogne (huile sur toile, 118 x 81)
mars 20th, 2013 | 7 Comment
Category: peinture - sculpture, quotidien, ville | Tags: Caravage, robe, rouge

Ce qui se cache sous la couche de cendre,
ce qui grince grogne,
ce qui se terre et se tait de l’être car ne peut être dit,
tout ce que nous savons de l’air bleu des rêves, de la fine découpure des feuilles d’érable, de la solitude éprouvée au cours d’une promenade au bord du lac gelé alors qu’un soleil maigre courtisait la canopée des forêts, un homme marchait sur l’autre bord, laissant des traces profondes — il croyait lui aussi être seul —, il faisait tellement beau cet après-midi-là après une semaine de tempête neigeuse que toutes les espèces de créatures étaient sorties des tanières pour jouir de la lumière rapidement basculée en arrière des arbres,
tout ce qui nous fait tenir debout au milieu du chemin, tête nue, front au vent,
tout ce que nous aimons, nourritures suaves, habits de velours et livres rangés dans nos bagages dans nos sillages,
un jour constater l’état des choses, la prégnance des secrets enfermés dans des armoires métalliques, la noirceur de la terre sous les ongles, les émotions qui nous exhortent à ne pas perdre une miette de ces spectacles discrets que bien peu observent, un jour forcément constater la blancheur de la neige — comme on prend conscience d’un sommet inaccessible —, cristalline, irréelle, manteau lustré tassé sédimenté en même temps que des débris de poussière, parcelles de météorites, brindilles, feuillages secs et graines miniatures éjectées du fruit pour donner à renaître, c’est comme ça que l’espace se régénère, comme ça qu’on retrouve le goût des choses,
comme ça que se cicatrisent les douleurs de la chair par temps clair,
au retour partager une tasse de thé, un gâteau, tout en parlant de la beauté du lac, de l’ordonnance du tas de bois appuyé contre la maison.
Texte inédit ©Françoise Renaud -
Photographie ©Bernadette Favre, 2013
mars 8th, 2013 | 6 Comment
Category: paysage, poésie | Tags: bernadette Favre, inacessible, neige, secret

« Nous ne possédons réellement rien ; tout nous traverse.»
Eugène Delacroix, Journal.
J’ai conscience de mes possessions.
Elles sont rangées autour de moi dans la maison, les placards, les tiroirs. Car j’ai cédé comme tout le monde et à bien des reprises au désir de m’approprier des objets, objets du quotidien pour la plupart chinés dans des brocantes ou sur des marchés, ici ou à l’étranger. Ils sont dérisoires face au bien précieux qu’est le souffle puisqu’on ne sait pas quand viendra la fin du voyage, et sans doute qu’il faudrait que je m’en débarrasse si je voulais, comme l’ermite retiré au fin fond des montagnes, me consacrer à l’essentiel — contemplation, poésie, calligraphie. Pour l’instant ils m’accompagnent ainsi que des animaux tendres et me proposent un monde rassurant, illuminé.
Parce qu’ils sentent la joie, un genre de joie qui circule aux sillons de la peau comme une cire nutritive. Ils témoignent aussi de certaines émotions qui m’ont étreinte, un jour.
Et ils parlent de la vie d’avant, de la vie d’ailleurs.
De la vie tout court.
Ce tapis tissé par une femme du désert au cours de l’autre siècle — je l’ai souvent imaginée en train de parler avec d’autres comme elle en triturant ses brins de laine, depuis elle se tient là dans l’ombre de l’histoire. Ce bois sculpté par un homme qui a donné ce qu’il avait de meilleur et a transmis son savoir-faire à ses fils. Cette tasse en poterie dans laquelle je bois le thé plusieurs fois par jour. Sa couleur vert jade est douce à mon œil, son contact parfait quand je la porte à ma bouche.
Tous ces objets en laine, en bois, en bronze, en argile, en pierre, brodés ciselés patinés, proposent des liens qui en dehors de leur réalité ne se seraient jamais enchevêtrés.
Dérisoires, oui. Essentiels ? Oui aussi.
Ils constituent mes possessions, menues consolations bien que soulignant la fugacité de notre temps de vivant.
Ils donnent du beau à vivre parce qu’ils gardent leur totale liberté.
Si ceux-là reposent aujourd’hui dans ma maison, ils migreront ailleurs quand je ne serai plus. Ils sont faits pour durer et transmettre des parcelles de l’âme. Je ne suis que leur hôte.
Quant aux livres, ils sont des coffres à joyaux qui réchappent de presque tous les cataclysmes. S’ils brûlent ou sont détruits par une crue, il en renaît d’autres. Objets de papier faits à l’aune de la main humaine.
Ces possessions n’alourdissent en aucun cas ma valise. Elles n’appartiennent à personne sinon à l’humanité. Dans cet intervalle de temps où elles occupent mon quotidien, elles se patinent et délivrent une humeur de neige— d’éternité.
Illustration : ‘Incertain’, ©Martine Trouïs, 2011
(huile sur toile, 65 x 81, collection particulière)
février 11th, 2013 | 6 Comment
Category: poésie, quotidien, écrire | Tags: essentiel, martine Trouïs, possessions, pureté
Mon père a quatre-vingt dix ans…

Il avait prévu le coup, anticipé la manœuvre, la prochaine fois faudrait que j’me débrouille. Il voulait dire : sans lui. Donc j’étais prévenue. Pourtant je n’avais pas pris sa déclaration au sérieux, pensant qu’une fois encore il viendrait me chercher dans sa petite voiture mauve cabossée en plusieurs endroits mais encore vaillante, suffisamment pour franchir la cinquantaine de kilomètres qui sépare la maison familiale de l’aéroport — d’autant qu’il me céderait le volant au retour —, avec en position passager maman en tailleur de saison, mise en plis fraîche de la veille ou pas loin, doigts agrippés à la ceinture de sécurité. En vérité, je pensais pouvoir compter sur la crânerie du bonhomme, soucieux d’afficher en toute occasion ses exceptionnelles capacités vu son âge, heureux peut-être d’aller récupérer sa fille en ce point d’aiguillage où circulent les voyageurs modernes — même fier, allez savoir.
Et donc, pour déclarer une chose pareille, il devait forcément sentir le froid de l’âge, le rigide se répandre en lui comme du lichen, il devait sentir — plus qu’avant — le plomb dans l’aile, dans l’os, pour imaginer se démettre d’une fonction qu’il avait remplie pendant des décennies, pour abdiquer en quelque sorte.
De mon côté, j’avais bien pris le pli.
À peine débarquée dans le hall des arrivées en attente des bagages, je guettais leurs silhouettes, petites, un peu embarrassées à l’image des gens de la campagne, qui se profilaient du côté de l’entrée. Un instant je prenais la juste mesure du temps — dans un roman j’ai décrit cette scène maintes fois répétée depuis que j’ai quitté l’adolescence.
Elle, rouge aux pommettes, sac enfilé au bras.
Lui, bouche sèche, mains plongées dans les poches, en habits de jardin ou d’atelier — il avait repoussé la proposition de maman d’enfiler une veste un peu plus propre un peu plus neuve, prétextant qu’elle était serrée aux épaules, de toute façon quand ça venait d’elle il refusait. Pas une affaire d’état, raisonnait-elle, même si elle aurait préféré qu’il soit un peu plus présentable pour aller à la ville, mais que voulez-vous, elle ne pouvait pas se battre avec lui, c’était comme pour le faire aller chez le coiffeur. Donc entre eux deux le même équilibre des forces, le même scénario, à présent plus rien ne changerait en dehors du rigide dans l’os, du blanc dans le poil, du buriné dans la peau qui s’amplifieraient jusqu’à l’arrêt définitif du cœur et de l’image.
Cette fois la scène avait changé.
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janvier 20th, 2013 | 10 Comment
Category: mon pays, père | Tags: aéroport, mère, père, retrouvailles

Dans son rêve le plus beau Maurice la voit, jeune fille recueillie dans sa prière. Il la voit à genoux au milieu de la nef glaciale, fichu de laine noué sous le menton.
C’est le plein hiver.
Dehors le vent siffle.
Tous les deux entendent son froissement contre les hauts vitraux et ils s’inquiètent. Ils savent que ce vent vient du large et soulève en mer d’incroyables lames qui renversent les barques et noient les hommes d’équipage, soudain ils se sentent seuls au milieu des gens qui prient. Sans doute qu’au lieu de baisser les paupières et de prier pour le salut des âmes en péril dans le gros temps, elle cherche sa silhouette d’homme près du pilier où elle sait qu’il se tient d’habitude. Un élan irrépressible l’y oblige. Comme il ressent sur lui le poids des yeux, il tourne la tête vers le chœur et il l’aperçoit en train de le chercher. Il découvre d’abord un fragment de sa joue, puis la courbe pâle de sa paupière. Il voudrait se détourner, s’arracher d’elle parce qu’il se sent nu. Il ne peut pas. Il ne réussit pas à bouger quand bien même il veut retendre le lacet défait de sa botte et il n’en revient pas.
Un interminable instant leurs regards se pénètrent.
Il se sent capturé, il tremble. Une sensation bien plus déroutante qu’un désir pour le corps d’une fille belle.
Tout de suite après il ne songe plus qu’à choyer ce visage qu’il a entrevu entre ses mains, à devenir son amoureux.
Cet instant unique compose le rêve de Maurice. Il a probablement eu lieu l’un de ces jours où l’air est si dense, si violent que les sens déraillent et que la faim déverse mille visions magnifiques dans les corps impatients de crever leur enfance. Malgré le froid son sexe s’était durci et son front brûlait. Il envisageait le bonheur pareil à un champ de blé tendre ondulant sous la brise, à une immensité de lande bordée par une immensité de mer.
Cet instant rare a transformé sa vie. Il vibre depuis dans son âme comme un joyau, comme une lumière rouge au fond d’un sanctuaire.
Extrait de mon roman ‘Aujourd’hui la mer est blanche‘,
éditions AEDIS, 2000
Illustration : « Repos » (détail), huile sur toile de Vilhelm Hammersoi, 1905
janvier 7th, 2013 | 0 Comments
Category: corps, couple, deuil, extraits de mes romans | Tags: capture, frisson, violence

Photographie, © F.R., décembre 2012
janvier 4th, 2013 | 0 Comments
Category: mes photographies, quotidien, voyager | Tags: chat, érable, nouvel an, tapis

Après plusieurs jours d’absence, je renoue avec la maison en ce jour de Noël.
Calme dehors.
Pluie légère, ou plutôt bruine un peu comme en Bretagne.
La chatte ne me lâche pas d’une semelle. Elle se demande sans doute si je vais partir comme tous les autres jours et elle guette, assise sur le bureau à quelques centimètres de ma main qui s’agite, oreilles en alerte.
Dehors, les feuilles ont cessé de tomber.
Et je pense à vous tous dans vos maisons, certains en pleine réunion de famille, d’autres seuls, regardant par la fenêtre quelque oiseau lancé au ciel en dépit de la pluie.
Je pense à vous, mes fidèles, mes proches, mes inconnus.
Petites ailes dorées de l’érable en sommeil.
Chuchotements, ceux du vent.
Murmures, ceux du cœur qui attend.
Illustration : ‘Au jardin‘, photomontage, © F.R.
décembre 25th, 2012 | 3 Comment
Category: arbres, quotidien | Tags: érable, noël
texte en résonance avec la parution il y a quelques jours de mon roman
Petite musique des vivants, CLC éditions

De cette chose virtuelle qu’il était dans mon cerveau, le roman est devenu objet tangible. Il est devenu livre.
Et il est là, posé sur la table. Je ne sais quoi penser de lui. Il est comme étranger.
Si neuf, innocent, couverture légèrement granuleuse — conforme en tout point à la maquette visualisée il y a quelques semaines sur mon écran — et ses pages correspondent bien au nombre prévu par l’imprimeur.
Tout semble parfaitement réalisé. Pourtant je m’inquiète.
Je m’éloigne de la table à reculons, franchis le seuil de la pièce.
Je le sens par-delà la cloison, il y a comme des émanations qui me poursuivent, à nouveau des sueurs froides, les mêmes qui survenaient la nuit quand l’histoire m’arrivait par bribes, terrible, impossible à contenir dans une seule page, et même dans un feuilleton à dix épisodes. Parce que l’histoire de ce roman-là, plus improbable que celles de mes romans précédents, s’était enroulée à mes chevilles telle une liane riche en feuilles et en fleurs, résistante à toutes les saisons, et elle avait grimpé en moi par-dessous la peau, empruntant les canaux de la lymphe et du sang. De temps en temps elle tentait une percée, parasite jamais découragé glissant lentement vers le cœur, vers la gorge, bientôt envahissant le siège de la pensée. Et pour la suivre, il m’avait fallu courir moi aussi en dedans, remuant les rochers et taillant les plantes épineuses qui encombraient le passage, abandonnant sur les parois palpitantes quantité de rayures impossibles à effacer avec de l’eau savonneuse, même en frottant.
L’histoire m’avait conduite jusqu’à cet atelier pareil à une grotte où l’homme se concentrait sous la lumière de la lampe.
C’était son dernier travail, le plus beau qu’il avait conduit de sa vie entière. Quand il avait eu fini, il s’était levé — je ne m’y attendais pas — et il avait poussé la porte. C’était une nuit noire, une nuit de tempête. Je l’avais suivi. Sans hésitation il s’était dirigé vers le bord de la mer, avait emprunté ce chemin qui longe le cordon littoral qu’on appelle le chemin aux oiseaux — personne ne s’y risque jamais par ces nuits d’hiver et de tempête. Clairement je l’avais vu marcher. Il était seul et ses pieds frottaient le sable. Bien sûr je ne pouvais pas entendre le crissement de sa foulée parce que les vagues rugissaient avec régularité, folles et violentes, comme le flux dans sa poitrine, assourdissant et sombre. Je vous assure que je le voyais en dépit des ténèbres. Je n’étais pas très loin, mais je n’ai rien pu faire pour l’arrêter. Il était aspiré. Il était en dedans de moi. C’était comme une naissance.
Je reviens vers la table, lui jette un coup d’œil. Le livre n’a pas bougé. Il est là, offert à la lecture. Intact, blanc avec la photo de déferlante qui avale tout de la terre et des hommes.
Illustration : ‘Qu’est-ce qui se passe au point P ?’ de Martine Trouïs
(huile sur toile – 100 x 73)
décembre 3rd, 2012 | 5 Comment
Category: mon actualité, écrire | Tags: martine Trouïs, mer, petite musique des vivants, roman
extrait du recueil Le ciel lumineux de l’enfance qui vient de paraître dans ma collection Petites Proses.

Un après-midi, une lumière, un parc avec des arbres.
Ou simplement une cour entre la maison et la rue. L’enfant ose ses premiers pas à l’aide de son landau.
Vous le regardez faire. C’est dans le cours naturel des choses.
Vous applaudissez.
Et vous pensez que cet événement arrive depuis que des êtres naissent du ventre des femmes et se nourrissent de leur sein. C’est comme ça. Un jour ils deviennent assez forts et l’envie leur vient de se redresser et de marcher — pas d’autre choix.
Et l’enfant encore nourrisson ne sait pas où il va, mais c’est ainsi qu’il lui plaît de vivre : en marchant et en poussant son landau tout en jetant à droite à gauche des petits cris de joie. Quelques mètres parcourus pour un immense voyage.
Maintenant vous regardez le tableau.
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octobre 29th, 2012 | 6 Comment
Category: enfance, famille, mon actualité | Tags: élisa Fuksa-Anselme, landau, maman, marcher, promenade
à mon amie Arlette

les êtres arpentent le monde, sans cesse en quête de partage et de reconnaissance
les êtres creusent des sillons avec leurs pieds,
à cause de l’impatience, ils s’impatientent et piaffent comme des animaux enragés, en l’absence d’outils ils s’agenouillent et creusent avec leurs doigts, grattent là où paraît la terre entre deux bandes d’asphalte pour récolter de minuscules fragments qu’ils regroupent dans leur paume puis les écrasent, en font une sorte de mélange qu’ils reniflent dans l’espoir de retrouver l’odeur du disparu enfoui juste à cet endroit-là il y a quelques jours quelques années — ils ne savent plus très bien combien de temps ça fait —, la douleur est là encore, toujours, encore, la douleur de l’absence, la douleur de la perte dans le corps vissée,
dans le cerveau aussi,
dans la mémoire contenue dans le cerveau,
toutes les images de l’autre — celui qui n’avait pas résisté à l’hiver à la maladie à l’assaut du dernier coup de chien, celui qui avait laissé tout le monde sur le carreau —, s’y déploient et se confondent, constituant la vaste coupe du ciel
la douleur,
elle se modifie avec les saisons qui passent, les pluies et les tempêtes,
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octobre 10th, 2012 | 11 Comment
Category: corps, peinture - sculpture | Tags: absence, peinture - sculpture, perte

[...] La nuit était froide. Un lot d’étoiles scintillait au milieu des nuages noirs et le phare jetait son puissant pinceau de lumière vers le large toutes les cinq secondes, puis toutes les trois. Aucun bâtiment à l’horizon. Le vent du sud était puissant et la mer bien formée.
Parvenu au pied du remblai, il bifurqua pour emprunter le chemin aux oiseaux qui ourlait le relief des dunes. Il n’eut aucun mal à reconnaître le bouquet de tamaris sous lequel il avait déposé son panier le jour du pique-nique. Il repensa à Mia qui était arrivée en conduisant l’enfant par la main. Si elle s’était trouvée à ses côtés pour cette balade nocturne au bord de la mer, il aurait passé le bras autour de ses épaules — ah cette façon unique qu’ont les humains de s’accompagner, de se réconforter — et il aurait caressé son cou, et aussi ses cheveux soyeux et très noirs qui cachaient son visage. Misérable consolation. Enfin tout de même il aurait apprécié de toucher et chérir quelqu’un d’aussi gentil qu’elle, de percevoir sa chaleur, et ils auraient marché ensemble le long du rivage sans avoir besoin de se parler jusqu’à trouver un endroit qu’ils auraient jugé agréable, replat bien dessiné au pied de la dune ou cuvette sableuse à proximité de l’eau. Tranquillement ils auraient déposé leurs affaires dans le même périmètre, ils auraient ôté leurs chaussures et ils se seraient assis pour regarder le spectacle. Le vent fou aurait bousculé leurs têtes. Sans se lasser, ils auraient écouté le fracas blanc des vagues et ils auraient surveillé l’enfant qui voulait toujours jouer trop près du bord avec le sable.
Mais elle n’était pas là, l’enfant non plus.
Il tourna la tête vers le port.
Plus rien n’était visible de la jetée assaillie par les déferlantes et les lumières des quais, déjà lointaines, s’estompaient à cause des embruns en suspension.
Il continua à avancer.[...]
extrait de Petite musique des vivants
roman à paraître en novembre 2012, chez CLC éditions
Photographie de Hicham Gardaf
septembre 15th, 2012 | 7 Comment
Category: ailleurs, extraits de mes romans, mer | Tags: enfant, Hicham Gardaf, marcher, mer, plage



- Alors ça commence quand ? J’en ai marre maintenant.
- Ils attendent la nuit, j’te dis, sinon ça fait moins d’effet.
- Ah bon, tu crois ?
Une histoire de nuit, de soleil enfui. En bref, une histoire de temps qui passe trop lentement pour les enfants, perception ajustée au nombre d’années qu’ils ont connues et à l’envie de mordre.
Ils ont la peau tendre parcourue de sang bleu, ils ont envie d’en voir davantage, ils ne connaissent pas la patience.
Bientôt des feux explosent au-dessus de leurs têtes, pareils à des poulpes géants, des pluies de météorites, des gerbes d’or et de sang. Pour une première navigation dans les dédales de la matière cosmique, ça y va fort. Mais les enfants adorent être surpris, effrayés même — ils le désirent tellement qu’ils le disent dans leur sommeil.
Et ils partent plus haut plus fort, portés par les nuages du monde.
Au matin ils ouvrent les yeux, chaque nuit les referment.
À toute allure ils vieillissent. Paul, Enzo. Elle aussi.
Le retour du silence après le bouquet final laisse flotter une espèce de sourire sur les visages éprouvés, ruinés.
La lumière devient vestige, empreinte dans la mémoire de bronze.
Texte d’une variation « Métamorphose du portrait »
Photographies de Marc Dantan
(publié dans le magazine de Autour des Auteurs, mars 2008)
août 21st, 2012 | 2 Comment
Category: ailleurs, enfance | Tags: ciel, feu d'artifice, Marc Dantan, portrait
Terrain fragile a deux ans…

J’ai un penchant pour le rocher – j’en ai étudié les fissures et les déformations à l’Université.
Même friable, il paraît stable. Immuable. Il donne confiance, d’ailleurs on saute sur les blocs en chaos au bord de la mer sans craindre qu’ils ne s’effondrent. L’observer à la loupe révèle pourtant une histoire complexe – pas si stable que ça finalement –, ô ronde perpétuelle des remaniements et des métamorphoses. Les minéraux sont des joyaux, précieux indicateurs des conditions qui présidaient à leur naissance.
L’écriture pourrait s’apparenter au rocher.
Technique solide, simple en apparence, qui consiste à aligner un mot derrière un autre mot, pages générées telles des couches de sédiments finissant par constituer des livres, des montagnes de livres. Rien de bien complexe à première vue.
Pourtant à pratiquer, à tenter chaque jour de poser des choses sur une surface blanche, à rechercher le sens, on sait combien rien n’est jamais achevé.
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août 1st, 2012 | 11 Comment
Category: peinture - sculpture, écrire | Tags: à propos d'écriture, création, Felip Costes, montagne, peinture - sculpture, rocher

peut être qu’il avait eu du mal à se sortir des draps ce matin-là,
à se lever, à marcher jusqu’à la fenêtre,
plus tard à se faufiler dans la brèche du monde où il travaillait durant ces jours d’hiver,
rien qu’une mince ouverture, une parcelle de jardin entourée de bambous où le froid pinçait, où il se tenait agile, bougrement résistant, tel un échassier sur le qui-vive
son travail :
métal, fer au rebut,
chutes industrielles, plaques aux découpures cruelles, certaines plates, érodées, d’autres grumeleuses franchement rouillées, toutes entassées chez le récupérateur de métaux – du réemploi qu’ils appellent ça – dégageant une forte odeur d’huile, toutes à sa portée, à sa merci, suffit qu’il les choisisse, les paie au poids et les transporte jusqu’à la clairière aux bambous pour les ranger tant bien que mal sous un repli de toit improvisé
et quand il s’y met, les choses avancent vite
froid à certaines heures…
les yeux rêveurs pareils à ceux du Sphinx, il examine manipule jusqu’à trouver le meilleur angle d’attaque pour la découpe, ajuste les éléments, sifflote sitôt qu’il a trouvé le bon rythme
son visage semble érodé, exalté, tandis qu’à l’arrière des ombres nettement se découpent [...]
Fragment du texte « FER » écrit pour Dom Jeambrun, sculpteur sur métal
Corps circle, de Dom Jeambrun (métal et patine cire, 60 x 35) – collection du Centre Culturel International de Musique sans Frontières, Montpellier
juillet 18th, 2012 | 6 Comment
Category: peinture - sculpture, solitude | Tags: Dom Jeambrun, fer, métal, sculpter, sculpture

Décidément trop étroit son corps, pour demeurer en première ligne et affronter les coups de chien. Le dernier en date lui a pris un membre — il gît encore dans l’herbe à son pied.
Et puis toutes ces balafres.
Mais il tient bon en dépit des hivers, des furies de la mer.
Et c’est vers la brande qu’il penche, du côté des hommes. Il sait ce qu’ils ont subi. L’arbre est repère en ce pays d’usure.
Fragment de travail en cours (parution prévue au printemps 2013)
Texte et photographie : Françoise Renaud©, 2011
juillet 8th, 2012 | 5 Comment
Category: arbres, mes photographies, mon pays | Tags: arbre, côte de Jade, fissure, mer, vent

Quelque chose m’attire dans cette toile…
Déjà plusieurs semaines que je tourne autour, que je m’en éloigne pour y revenir avec l’esprit plus affûté, que je tente d’apercevoir au-delà du rideau d’arbres ce qui arrive dans ce moment précis du jour ou de lui nuit.
À vrai dire, on ne sait pas si c’est le jour ou la nuit.
Je pencherai plutôt pour la nuit : comme une lumière lunaire qui se répand dans cette vallée entre végétal et bâti.
La résille des branches évoque la nature même : la forêt, les animaux sauvages qu’elle abrite, les grottes, les tombeaux, les cachettes obscures. Par conséquent les choses cachées. L’obscurité entoure les arbres nus.
Les arbres : sapins sombres en deuxième rideau, pour le reste probablement des bouleaux. Ils étreignent la maison de l’architecte.
L’architecte : j’imagine qu’il fait partie de ces hommes qui quêtent dans certains lieux la force du temps. Il aime être sur le qui-vive — il en a besoin. Il est avide du bondissement des prédateurs, prêt à toutes formes de rencontres. Sa conscience puise dans l’avant et l’après alors qu’il tente de retrouver des sensations originaires. En fait il préfère vivre à la limite, à la lisière.
Inaccessibilité de la ravine, isolement, végétal inextricable.
Je perçois dans cette vallée — dans cette toile — le commencement des choses.
L’aurore doit être bleue comme ça, avec la brume qui se répand dans les creux en fonction de la température de l’air et s’applique à épouser les reliefs. Le sang des arbres jute. C’est l’instant de la naissance dans lequel est déjà contenue la prescience de la mort.
Illustration : « The Architects Home In The Ravine », Peter Doig, 1991 (huile sur toile, 200 x 275)
juin 25th, 2012 | 7 Comment
Category: arbres, peinture - sculpture | Tags: arbre, conscience, lisière, Peter Doig

À partir de ce point, le monde lui paraît insolite comme si elle venait d’ouvrir les yeux au milieu du sommeil, égarée dans l’espace et le temps. Elle n’a qu’une certitude : celle d’être vivante dans la mesure où sa peau est chaude et où ses yeux découvrent la route où progresse le taxi, une quatre-voies bordée d’accotements instables et encombrée de camions en provenance du Rajasthan ou de provinces plus éloignées encore, hardis à imposer leur masse aux véhicules légers. En retrait de la route, des bâtiments en cours de construction. Elle voit leurs silhouettes de guingois émergeant de sols mal nivelés. Ci et là des hommes en vêtements sales en compagnie d’animaux attroupés autour de foyers ou de petites échoppes qui proposent de la nourriture et des produits de première nécessité, retardant le moment d’aller s’assoupir sous une bâche ou un toit en tôle dans les terrains voisins pareils à des décharges.
Le brouillard gênant l’observation depuis la voiture, elle renonce. S’intéresse au chauffeur.
Petit de taille.
Cheveux teintés au henné. Pantalons et pull-over désuets.
Elle perçoit son odeur pareille à celle de la banquette, âcre, un peu écœurante.
Silencieux, il s’applique à conduire. De temps en temps il jette un œil à son tableau de bord étrangement constitué d’images fluorescentes représentant des divinités du panthéon hindouiste, de pompons bariolés et d’un morceau de guirlande argentée.
Photographie de Bernard Mauric
Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
juin 14th, 2012 | 1 Comment
Category: Inde, voyager | Tags: étrangeté, Inde, voyage

[...] Vient le moment où la mémoire n’a plus d’importance, où les événements vécus en amont se fondent en un vaste champ de miroitements et d’ombres avec le mystère de notre propre existence mélangé à la terre comme un fumier. Et ce moment vient pour elle alors qu’elle se trompe de chemin, se perd dans le dédale des palissades et des passerelles jetées par-dessus des fosses béantes à cause des travaux de construction du métro. Des engins creusent les entrailles de Delhi et des ouvriers en cohorte portent sur la tête des paniers remplis de glaise. Elle est donc obligée de progresser à contre-courant, de naviguer à vue entre éventaires et mendiants qui tirent avantage du désordre.
De temps en temps elle lève la tête pour se repérer aux bâtiments plus élevés. C’est au détour d’une palissade qu’elle la voit.
La fille.
Elle est assise sur un morceau de guenille.
Ou plutôt accroupie entre poussière auréolée de crachats et tôles ondulées.
La scène ne dure que peu de secondes, pourtant chaque détail prend place dans la vision. La fille est jeune — presque fillette — et très maigre. Des tissus la recouvrent dont on se saurait décrire l’exacte tournure, étoffe décolorée enroulée autour du buste ou jupon beaucoup trop grand pour elle. Ainsi elle avance inexorablement vers cette fille aux nippes sales et aux mains implorantes installée en retrait du passage.
Encore quelques pas.
Maintenant elle voit le bébé qui git à même la terre, étrange créature à peau noire et fripée [...]
Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
Photographie : Vârânasî – Sur les ghâts, ©FR
juin 4th, 2012 | 2 Comment
Category: Inde, extraits de mes romans, mes photographies, solitude | Tags: ghât, ordure, voyage; choc

Une histoire d’espaces partagés, de corps qui se touchent.
Une histoire de bras qui protègent.
Quel que soit le pays, la femme — mère ou grand-mère — déploie son attention tel un filet autour du petit. Sa douceur plane sur lui, ombre bienveillante, cendre d’amour. Toi le petit tu ne te rends compte de rien, tout ça te paraît bien normal. D’ailleurs tu marches à peine tout seul et tu tombes souvent à cause du tangage. Mais tu es sacrément entêté, ça se voit sur ta frimousse, tu te relèves, repars à la bataille, échappes aux bras le temps d’une folle exploration à travers la cour poussiéreuse où s’ébattent cochons noirs et volaille. De toute façon tu pourras y revenir sitôt qu’un danger s’annoncera ou que la fatigue viendra.
Ton visage : bouche butée, yeux froncés.
Tu te méfies drôlement de celui en train de te photographier et tu as bien raison. C’est un passant venu d’un autre monde, un voyageur qui chipe l’image des gens. Tu le sens, ça t’agace. Qui sait ce qui pourra bien te voler de ton esprit, de ton avenir ?
Ta grand-mère ne se méfie pas, toute à la joie d’exhiber l’enfant si gracieux. Elle tient ta main dans la sienne, la presse. Un geste élémentaire qui rend sa journée légère.
FR© – tous droits réservés
Illustration : Carnet de voyage n°2, Élisa Fuksa-Anselme (impression numérique 18×24 sur Papier Hahnemühle Matt Fine Art 188 gr)
Voir les autres tableaux de la série CARNETS DE VOYAGE sur le site de l’artiste
mai 16th, 2012 | 3 Comment
Category: corps, famille, quotidien, voyager | Tags: bras, élisa Fuksa-Anselme, enfant, grand-mère, mère, protéger

(puisé dans mon carnet de notes, printemps 2012…)
Certains arbres acceptent la taille et demeurent confinés des années durant dans de maigres pots. C’est le cas de mon érable, rien ne l’empêche d’épancher sa pourpre au printemps. On dirait même que la contrainte le sublime, le pousse à la perfection. Ça pointe d’abord de minuscules boutons sur le bois qu’on croit mort, et puis ça croît d’heure en heure, devient petites ailes de papillon. Le rouge s’empare du lot, domine le patio.
Profiter, profiter, ça ne dure qu’une grosse semaine. Pourquoi donc faut-il qu’ensuite ça vire au vert ?
J’aurais adoré jouir de cette force flambante tout au long de la saison, si bien assortie aux rideaux.
Photographie : ©FR, 2012
mai 8th, 2012 | 2 Comment
Category: arbres, mes photographies | Tags: arbre, érable, printemps, rouge

Approcher ces figures comme autant de rencontres.
Noter la douceur dans le dessin des fronts, dans la courbe des joues. Une douceur infinie au point qu’on voudrait approcher la main pour l’éprouver en vrai. Même douceur dans les postures, dans la façon de croiser les mains — si gracieuse l’articulation des poignets —ou de plisser les yeux. Repérer aussi cette forme de bouche incurvée et retroussée aux commissures, ce charnu de la paupière qui se rabat en ourlet vers la tempe.
En arrière-plan les paysages ondulent : lacs d’eau pure, rizières en paliers, pagodes dorées au coucher du soleil. Partout une houle végétale constituée de tous les verts et de tous les jaunes du monde.
Texte extrait de ‘Asie, figures secrètes’, CLC éditions, 2007 - FR©
Photographie de Violette Dougados-Morais, Cambodge
mai 1st, 2012 | 2 Comment
Category: quotidien, voyager | Tags: Cambodge, portrait, voyage

L’homme occupe le centre du paysage. Tout est calme. La nature du monde l’étreint. Il ressent la profondeur du ciel. Et, au-delà, le cosmos.
Sa silhouette paraît minuscule, c’est vrai, pourtant c’est lui qui regarde.
Mer sombre.
Blanc coquiller du sable au premier plan.
Subtils dégradés de bleus gris beiges depuis l’horizon jusqu’au cœur du ciel.
Sans doute que cet homme médite, qu’il a envie de prendre la mer, qu’il attend la nuit ou l’imprévisible transformation des nuages. Son corps oscille au fil de la marche. Il s’arrête, contemple, déchiffre la surface de l’eau, goûte l’instant, puis repart en suivant scrupuleusement le bord de la petite vague. A son gré. Il marche. Il contemple. Et, par son simple regard, prête existence aux choses.
Souvent nous marchons ainsi au fil de la mer.
La mer nous attire tous dans bien des situations, elle réconforte, permet à l’esprit de divaguer alors que le corps est occupé par le rythme lent du pas.
J’ai un réel penchant pour ces toiles de Caspar David Friedrich où l’être humain devient la conscience du paysage. Le peintre semble avoir mobilisé ses forces d’une façon nouvelle, sa main est pure, transcendée par la puissance d’une vision intérieure.
Monk by the sea, Caspar David Friedrich,1809-1810 (huile sur toile, 110 x 172)
avril 19th, 2012 | 1 Comment
Category: mer, peinture - sculpture | Tags: ciel, littoral, mer, silhouette

[...] La pierre, omniprésente — éboulis, pierriers, dômes ventrus, falaises ruinées, chaos polis déversés dans le lit des torrents. Nécessaire de la gravir ou de la dévaler pour progresser.
La pierre, figée ou instable.
Pigmentée, fissurée, moussue.
Parfois blocs dressés pareils à des menhirs ou égarés à mi pente. Parfois simples cailloux roulés au bord des drailles. Et puis ces mêmes cailloux assemblés en clôtures, escaliers, bancels pour soutenir les terrasses. Ou encore taillées en bornes, tombes, petits sanctuaires qui rappellent les chortens tibétains.
Le voyageur croit à des zones sauvages.
En vérité des hommes ont vécu là depuis le néolithique, élaborant à l’appui d’éperons rocheux des fortifications primitives bien avant la conquête romaine. Les constructions visibles sur les versants semblent avoir été engendrées par le lieu même : fermes, mas, chazelles, fours à pain, clèdes à sécher les châtaignes.
En pays cévenol les hommes ont contribué de tout temps à façonner le paysage. Une autre forme de nature. [...]
Extrait du roman Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages, © FR 2008
Photographie © FR
avril 11th, 2012 | 1 Comment
Category: extraits de mes romans, mes photographies, nature, paysage | Tags: Cévennes, civilisation, mur, pierre

Je n’ai encore jamais parlé de ce petit animal qui habite chez moi depuis que je l’ai trouvé endormi un matin de novembre sur mon paillasson. Il avait choisi la place, pas de doute, avait apprécié ce jardinet suffisamment sûr et écarté des voies passantes pour en faire un lieu de sommeil, voire plus si affinités. On avait dû le chasser. Il était craintif et maigre, il n’avait pas deux ans.
Je n’avais pas connu de chat avant lui, du moins de façon proche, et je me suis étonnée de la grande douceur de sa robe, du silence de son déplacement.
Petit lynx. De type tigré et de sexe femelle, colliers et longues lignes sur la tête, yeux maquillés aux iris verts dont on ne sait ce qu’ils contiennent quand ils vous fixent insistance et sérieux.
Cette chatte a conquis son espace dans divers lieux de la maison, réquisitionné les coussins à son goût. Au fil de son bonheur, elle a développé un vocable pour bien se faire comprendre. Une chose qu’elle adore : faire glisser mes crayons jusqu’au bord de la table et griffer mes papiers.
à mon amie Denise…
Photographie : FR© – 2010
avril 2nd, 2012 | 5 Comment
Category: mes photographies, quotidien | Tags: bureau, chat, compagnie, lynx, paillasson

[...] Outre les bâtiments, il y a les arbres.
Et rien ne paraît ressembler davantage à un arbre qu’un autre arbre. Pourtant certains se distinguent en lisière de l’eau par leur position insolite et leur air tourmenté, et ils nous impressionnent bien qu’on ne sache pas grand chose de leur histoire. On imagine qu’ils ont germés là par hasard, ou alors qu’ils ont été plantés il y a longtemps en groupe ou en rideau dans l’intention de protéger des vents d’ouest. En tout cas on comprend que ces arbres se sont nourris pendant un temps considérable des turbulences, du chevauchement des vagues et des blancheurs de ciel pour devenir aussi puissants en dépit du sol âpre et acide, peu attrayant en matières nutritives qui leur était proposé.
J’ai interrogé quelques anciens à propos de l’âge de l’un ou de l’autre, mais ils n’ont pas su me répondre. Il semble qu’ils les aient toujours connus, ce qui n’est pas difficile à croire.
Extrait d’un travail en cours, autour du Pays de Retz (Bretagne Sud)
Photographie : © Françoise Renaud
mars 19th, 2012 | 0 Comments
Category: arbres, mes photographies, mon pays | Tags: arbre, pays de Retz

Au silence des ghâts, Vârânasî (India) – ©FR
mars 9th, 2012 | 0 Comments
Category: Inde, mes photographies, solitude | Tags: Inde, pierre, Varanasi

[...] Page trois du cahier.
Sans doute l’astre est-il plus haut que la veille d’une heure ou deux.
Lucie a commencé à observer la zone luisante à son aplomb, puis d’autres régions où les lueurs obliques levaient mille petites langues d’argent. Elle aurait bien voulu en exprimer la poésie mais le jour grandissait, inexorable, et la moirure se modifiait sans cesse. Très difficile à saisir avec des instruments à tracer ou à peindre.
Alors elle a oublié la lumière et s’est intéressée à la couleur.
Rien qu’à la couleur : or, blanc, bleuté, argent, fer-blanc. Elle a étudié avec application les nuées de coton, les vagues insignifiantes, l’ourlet plus foncé de l’île, là où il devient lèvre épaisse. Et puis la blancheur est entrée par les pores de sa peau, la blancheur a écarquillé les orifices de son visage ainsi qu’une émotion, une odeur de marée. Porter les yeux sur la mer l’a finalement ramenée à ce qui la consume.
Maintenant elle pense à son amour perdu [...]
Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions AEDIS, 2000
Ile d’Yeu, encre de Jeanine Gilles-Murique
mars 2nd, 2012 | 4 Comment
Category: autour du blanc, extraits de mes romans, mer | Tags: Jeanine Gilles Murique, mer
Voici le dernier texte du premier mouvement que j’ai appelé ‘LA TRIBU’.
Le prochain mouvement ‘UN CERCLE PLUS LOIN’ sera composé de six portraits et d’un paysage. Il sera publié d’ici quelques semaines.
Née comme ça

(on cherche désespérément la bouche
mais on ne la voit pas, ce visage n’en a pas ou alors c’est qu’elle s’est réduite au strict nécessaire, lèvres retournées et même cousues à l’intérieur)
C’est qu’elle n’a jamais eu grand chose à dire cette femme-là, celle qu’on a toujours appelé la petite, la benjamine de la famille.
Arrivée sur le tard — peu ou pas désirée, on ne le saura jamais. Habillée avec les vêtements des aînés, souvent à la traîne — elle avait les plus courtes jambes forcément —, souffre-douleur idéal des aînés. Elle s’était donc inventé un vocable personnel d’un genre rudimentaire, mais au bout d’un moment, comme elle semblait ne pas saisir les propos dont usaient les adultes, l’entourage s’était demandé si elle était bien normale cette enfant-là,
peut-être attardée, la petite.
Oui, avec une case en moins, c’était possible…
(dans son regard difficile à saisir, quelque chose de trouble en effet, comme un carrousel tournoyant sans fin, mélangeant les musiques et les couleurs, campant des personnages de plâtre emportés par le mouvement et les remous de mélodie avec leurs sourires peints)
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février 15th, 2012 | 5 Comment
Category: Jacki Maréchal, famille, solitude | Tags: écouter, handicap, jacki maréchal
Le pouvoir de l’oncle

Difficile de dire comment tout ça s’était produit, comment il avait atteint les hautes sphères du pouvoir et avait fait partie du gratin, confuse gesticulation de silhouettes habillées maquillées pour les assemblées, les cérémonies ou les plateaux de télévision — rien que pour la façade —, comment tout ça avait fini par le miner, lui abîmer le corps qu’il avait pourtant solide et bien campé.
(d’emblée le personnage en impose : port de tête assuré, yeux dépourvus de crainte et posés droit devant)
À l’adolescence il avait usé de ses forces physiques — aîné de quatre sœurs soudées comme les doigts de la main, il avait pris l’ascendant sur elles au plus simple —, puis il avait taillé la route, études et cursus honorable. La taille, le bagout, l’orgueil l’avaient conduit tout droit en politique, une carrière apte à entretenir son envergure et à alimenter sa vanité.
(voyez la bouche comme elle pointe vers l’avant en une légère moue de mépris, celui que le type bien considéré adresse aux petites gens, à ceux d’en-bas comme il disait souvent pour bien se faire comprendre)
Et durant des années il n’avait connu ni apitoiement ni mélancolie jusqu’à ce que le boomerang lui revienne et le percute en pleine mâchoire.
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février 7th, 2012 | 2 Comment
Category: Jacki Maréchal, famille | Tags: coeur, famille, jacki maréchal, politique, pouvoir
Dans quel état

… pas besoin de les chercher, elles s’imposent de façon vertigineuses dans le paysage, ces figures humaines saisies au sortir du sommeil — parfois on identifie mal le sexe auquel elles appartiennent —, déambulant dans les couloirs d’immeuble, les allées tapissées de gravier ou les rues commerçantes, engoncées dans leurs vêtements d’hiver, les bras le long du corps ou au contraire repliés pour tenir un manche de parapluie, ajuster un col récalcitrant.
L’aube est souvent maussade,
ciel en toile de jute,
confusion des façades ininterrompues dessinant ces chemins qu’elles empruntent chaque jour à la même heure, presque dociles, pour rejoindre les places ornées de monuments aux morts, les vastes carrefours farcis d’engins automobiles qu’elles traversent méfiantes en dépit des feux tricolores, en regardant à droite à gauche.
Le peintre les observe depuis les fenêtres de son atelier.
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janvier 29th, 2012 | 5 Comment
Category: Jacki Maréchal, paysage, ville | Tags: jacki maréchal, matin, peinture - sculpture, ville
Devenue mère

Elle avait grandi dans une famille aisée auprès de trois sœurs et un frère, avait fait ses études dans un lycée de province de bonne réputation, et jamais il ne lui était venu à l’idée, même jeune, qu’il était possible de s’extraire du cercle familial et de ses influences pour agir d’une façon personnelle, faire du hors piste, tout simplement inventer sa vie. Sans la moindre remise en cause, elle avait adopté d’un bloc les comportements de son clan et de sa classe sociale autant dans le domaine de l’apparence — façon de s’habiller, d’organiser son mariage ou de meubler son intérieur — que dans la gestion du ménage ou l’éducation de la progéniture.
(à bien y regarder, on décèle sous les traits cotonneux, indécis, une charpente étanche, un socle dense et dur : comme une inaptitude à percevoir les signaux et les flux naturels du monde)
Lui le passionné de plongée, elle l’avait choisi dès la première rencontre : beau physique, caractère malléable, un poil plus jeune qu’elle — une proie facile. Leur peu de passion avait flambé d’un coup et puis les choses ne s’étaient plus faites qu’à sa façon à elle, avec l’aval de sa famille et en connivence avec ses sœurs bien sûr, ce qui du même élan l’avait repoussé — lui le plongeur — discrètement mais distinctement vers des zones de silence hantées par le gémissement nocturne de la mer.
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janvier 23rd, 2012 | 6 Comment
Category: Jacki Maréchal, corps, couple | Tags: enfantement, famille, figure, jacki maréchal, mère
Lui, le père

Il n’avait rien désiré de tout cela. Depuis le commencement les événements l’avaient débordé et il n’avait pas réussi à reprendre pied, entraîné dans le flot malgré lui entre deux berges sablonneuses sillonnées de chemins grisâtres et ponctuées de cabanes délabrées — sans doute des abris où les pêcheurs entreposaient leur matériel et tiraient leurs barques à sec —, et il avait marché à l’aveuglette, en avait vu des vertes et des pas mûres
(tout de suite on est frappé par les yeux qui prennent le pas sur le reste, figés dans une sorte d’écarquillement, paupières épaisses renforcées par quelques lignes rapides définissant l’espace des orbites)
en tout cas il avait fait de son mieux dans le travail, au moins ramenait-il de l’argent à la maison, de quoi vivre confortablement — ce qu’elle avait toujours souhaité. Et puis elle, tombée enceinte sans le concerter — ce qu’elle avait toujours souhaité, tomber enceinte et vivre confortablement —, alors bien obligé de mettre de côté ses envies, car il était mordu de plongée sous-marine et il mûrissait quelques projets de voyage avec d’autres passionnés comme lui du côté de la Mer Rouge et de l’Australie.
En vérité elle n’en avait que faire, de ses envies projets amis,
bientôt elle avait pris toute la place avec son corps enflant bourgeonnant,
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janvier 15th, 2012 | 3 Comment
Category: Jacki Maréchal, couple, famille | Tags: famille, figure, jacki maréchal, père, plongée sous-marine
J’avais le désir d’écrire sur les toiles de Jacki Maréchal. À ma demande, il m’a adressé une série de peintures : des figures humaines, un peu semblables au premier abord, du moins dans la palette et le traitement. Et puis rapidement elles m’ont étonnée, bouleversée, révélant des expressions reflets facettes inattendues… J’ai écrit leurs histoires. Voici la première.
Fille aux joues d’ébène

Sans doute à cette époque que son visage avait commencé à se façonner, à s’infiltrer de sentiments contradictoires, compassions et colères dont elle ne prenait pas encore la mesure, qui un jour la saisiraient au point de la mettre en danger. Oui, ça avait commencé à cette époque où eux — les parents — ne cessaient de se disputer, évidemment pour des riens, des trucs idiots qui ne valaient pas la peine d’être relevés et ponctuaient la vie quotidienne de minuscules désordres.
Et ça résonnait dans son jeune cerveau, la piquait au centre d’elle-même comme flèches empoisonnées plantées dans sa chair devenue cible.
Il y avait par exemple ces querelles à propos de son éducation, de sa tenue vestimentaire, de ses heures de sortie du samedi — décidément, rien à faire pour les mettre d’accord ces deux-là : lui campé sur ses positions, elle mauvaise, peut-être bien jalouse alors qu’elle avait déjà perdu une part de sa fraîcheur, la bouche amère, toujours vêtue de sombre pour dissimuler son embonpoint. Du coup elle — la fille — avait tendance à se mettre à l’écart, à se recroqueviller
(ce pli inquiet au coin des lèvres, cette interrogation)
dans le silence rouge de sa petite chambre palpitant à la cadence de son sang
(on devine une pulsation bleue du côté des tempes, fragile, bien réelle)
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janvier 8th, 2012 | 6 Comment
Category: Jacki Maréchal, famille | Tags: famille, figure, fille, inquiétude, jacki maréchal, querelle, silence

Je voudrais apprendre à mieux regarder encore,
à regarder avec les yeux du dedans,
avec les yeux capables d’appréhender les subtiles modifications du jour et de la nuit, la quantité de nuages qui passent par-dessus le pays, la tiédeur du soleil qui enflamme la ligne d’horizon, avec les yeux capables d’imaginer l’autre côté de la terre où demeurent des millions d’autres hommes en train de rire ou gémir, peinant à nourrir leurs familles et remontant les pierres tombées dans les ravins sur leurs têtes ou à dos de mulet,
avec les yeux retournés vers la grotte où les anciens avaient peint la chasse et les rites sacrificiels, soudain sensibles à l’intérieur des choses, tout ce qui se trame dans les poitrines entre organe du cœur et clavicules, pensées impressions sentiments en mouvement permanent pareils aux trajets d’une armée de fourmis,
apprendre pour mieux l’écrire,
un jour le transmettre aux enfants en cette époque où ils ne parlent pas encore, par simple contact, une sorte d’héritage de peau entre vivants.
©FR, 25 décembre 2011
décembre 25th, 2011 | 3 Comment
Category: poésie, voyager | Tags: apprendre, conscience, voir, yeux

Et je ne peux m’empêcher d’y revenir encore alors que la froidure n’a pas encore commencé à s’installer sur le pays. Seulement la pluie et la tempête qui secoue ce matin la Bretagne.
La serre est un univers complet avec pourrissement des fruits oubliés, dessiccation des tiges, indices d’achèvement qui proposent déjà en leur fumure une certaine forme de renaissance.
Photographie : ©FR, 2011
décembre 13th, 2011 | 2 Comment
Category: jardins, mon pays, père | Tags: jardin, pourriture, renaissance

Toussaint. Le jardin de mon père est en friche. La serre abrite encore quelques fruits hauts en couleur et en goût — il en avait gardé quelques-uns pour moi, sachant que je venais — et des semences sont déjà en cours de nidation pour le printemps prochain. Cycle perpétuel du végétal qui ponctue la vie des jardiniers et maintient leur moral à la hausse en dépit de l’hiver annoncé.
Photographie : ©FR, 2011
novembre 28th, 2011 | 0 Comments
Category: jardins, mes photographies, mon pays, père | Tags: fruit, hiver, jardin, père, serre