transition

Terrain Fragile a déménagé vers un autre lieu

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mer

[...] Ce jour-là une lumière étrange moirait la surface de la mer si bien qu’elle ressemblait à une étoffe précieuse et il montait depuis la lisière des eaux un bref chuintement, un chant calme de marée basse.
Pas un brin d’air.
Un ciel laiteux comme souvent au printemps.

Les enfants progressaient sur les bancs recouverts de varech, nasse d’osier pendue en bandoulière. À chaque sillon, échancrure ou fissure dans la roche, Félix faisait halte. Selon l’aspect de la faille et la profondeur de l’eau, il glissait la main ou enfouissait prudemment le métal de son crochet. Il avait appris à se méfier de la mâchoire du congre troublé dans son repos ou des pinces d’un crabe dormeur. Joseph moins téméraire explorait les mares avec son épuisette. Il collectionnait les bigorneaux, pistait les crevettes et ramassait quelques étoiles de mer même si elles empestaient en séchant. Après tout lui adorait cette odeur, Félix pouvait bien se moquer, d’ailleurs les chats aussi puisqu’ils s’amusaient de ces curieuses bestioles tout autant que de bobines de fil.

Quand la vague s’enflait, un souffle se précisait au large et la musique changeait, alors ils savaient que la remontée des eaux commençait.

S’ils s’étaient concentrés jusque-là sur leur pêche, s’enivrant des odeurs de varech et de vase remuée, il leur fallait désormais s’éloigner des régions humides puisque la musique était venue.
C’est en regagnant la plage à hauteur des Petits Sablons qu’ils le virent.
Un homme aux cheveux pâles.
Il flottait sur le dos, face offerte au ciel, haut du crâne retenu dans le goulet de la mare aux mulets. Il était vêtu d’une salopette en coton bleu comme en portait leur père pour se rendre au travail et il était chaussé de bottes en caoutchouc [...]

POUR ÉCOUTER

Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions Aedis, 2000
Extrait de la lecture-concert MER , duo Voyages Immobiles, Françoise Renaud & Frédéric Tari

il la voit

Dans son rêve le plus beau Maurice la voit, jeune fille recueillie dans sa prière. Il la voit à genoux au milieu de la nef glaciale, fichu de laine noué sous le menton.
C’est le plein hiver.
Dehors le vent siffle.
Tous les deux entendent son froissement contre les hauts vitraux et ils s’inquiètent. Ils savent que ce vent vient du large et soulève en mer d’incroyables lames qui renversent les barques et noient les hommes d’équipage, soudain ils se sentent seuls au milieu des gens qui prient. Sans doute qu’au lieu de baisser les paupières et de prier pour le salut des âmes en péril dans le gros temps, elle cherche sa silhouette d’homme près du pilier où elle sait qu’il se tient d’habitude. Un élan irrépressible l’y oblige. Comme il ressent sur lui le poids des yeux, il tourne la tête vers le chœur et il l’aperçoit en train de le chercher. Il découvre d’abord un fragment de sa joue, puis la courbe pâle de sa paupière. Il voudrait se détourner, s’arracher d’elle parce qu’il se sent nu. Il ne peut pas. Il ne réussit pas à bouger quand bien même il veut retendre le lacet défait de sa botte et il n’en revient pas.
Un interminable instant leurs regards se pénètrent.

Il se sent capturé, il tremble. Une sensation bien plus déroutante qu’un désir pour le corps d’une fille belle.
Tout de suite après il ne songe plus qu’à choyer ce visage qu’il a entrevu entre ses mains, à devenir son amoureux.

Cet instant unique compose le rêve de Maurice. Il a probablement eu lieu l’un de ces jours où l’air est si dense, si violent que les sens déraillent et que la faim déverse mille visions magnifiques dans les corps impatients de crever leur enfance. Malgré le froid son sexe s’était durci et son front brûlait. Il envisageait le bonheur pareil à un champ de blé tendre ondulant sous la brise, à une immensité de lande bordée par une immensité de mer.

Cet instant rare a transformé sa vie. Il vibre depuis dans son âme comme un joyau, comme une lumière rouge au fond d’un sanctuaire.

Extrait de mon roman Aujourd’hui la mer est blanche,
éditions AEDIS, 2000
Illustration : « Repos » (détail), huile sur toile de Vilhelm Hammersoi, 1905

année nouvelle

Photographie, © F.R., décembre 2012

le landau

extrait du recueil Le ciel lumineux de l’enfance qui vient de paraître dans ma collection Petites Proses.

Un après-midi, une lumière, un parc avec des arbres.
Ou simplement une cour entre la maison et la rue. L’enfant ose ses premiers pas à l’aide de son landau.
Vous le regardez faire. C’est dans le cours naturel des choses.

Vous applaudissez.

Et vous pensez que cet événement arrive depuis que des êtres naissent du ventre des femmes et se nourrissent de leur sein. C’est comme ça. Un jour ils deviennent assez forts et l’envie leur vient de se redresser et de marcher — pas d’autre choix.

Et l’enfant encore nourrisson ne sait pas où il va, mais c’est ainsi qu’il lui plaît de vivre : en marchant et en poussant son landau tout en jetant à droite à gauche des petits cris de joie. Quelques mètres parcourus pour un immense voyage.

Maintenant vous regardez le tableau.
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la nuit était froide

[...] La nuit était froide. Un lot d’étoiles scintillait au milieu des nuages noirs et le phare jetait son puissant pinceau de lumière vers le large toutes les cinq secondes, puis toutes les trois. Aucun bâtiment à l’horizon. Le vent du sud était puissant et la mer bien formée.
Parvenu au pied du remblai, il bifurqua pour emprunter le chemin aux oiseaux qui ourlait le relief des dunes. Il n’eut aucun mal à reconnaître le bouquet de tamaris sous lequel il avait déposé son panier le jour du pique-nique. Il repensa à Mia qui était arrivée en conduisant l’enfant par la main. Si elle s’était trouvée à ses côtés pour cette balade nocturne au bord de la mer, il aurait passé le bras autour de ses épaules — ah cette façon unique qu’ont les humains de s’accompagner, de se réconforter — et il aurait caressé son cou, et aussi ses cheveux soyeux et très noirs qui cachaient son visage. Misérable consolation. Enfin tout de même il aurait apprécié de toucher et chérir quelqu’un d’aussi gentil qu’elle, de percevoir sa chaleur, et ils auraient marché ensemble le long du rivage sans avoir besoin de se parler jusqu’à trouver un endroit qu’ils auraient jugé agréable, replat bien dessiné au pied de la dune ou cuvette sableuse à proximité de l’eau. Tranquillement ils auraient déposé leurs affaires dans le même périmètre, ils auraient ôté leurs chaussures et ils se seraient assis pour regarder le spectacle. Le vent fou aurait bousculé leurs têtes. Sans se lasser, ils auraient écouté le fracas blanc des vagues et ils auraient surveillé l’enfant qui voulait toujours jouer trop près du bord avec le sable.
Mais elle n’était pas là, l’enfant non plus.

Il tourna la tête vers le port.

Plus rien n’était visible de la jetée assaillie par les déferlantes et les lumières des quais, déjà lointaines, s’estompaient à cause des embruns en suspension.
Il continua à avancer.[...]

extrait de Petite musique des vivants
roman à paraître en novembre 2012, chez CLC éditions
Photographie de Hicham Gardaf

sentinelle

Décidément trop étroit son corps, pour demeurer en première ligne et affronter les coups de chien. Le dernier en date lui a pris un membre — il gît encore dans l’herbe à son pied.
Et puis toutes ces balafres.
Mais il tient bon en dépit des hivers, des furies de la mer.

Et c’est vers la brande qu’il penche, du côté des hommes. Il sait ce qu’ils ont subi. L’arbre est repère en ce pays d’usure.

Fragment de travail en cours (parution prévue au printemps 2013)
Texte et photographie : Françoise Renaud©, 2011

vivre, attendre

À partir de ce point, le monde lui paraît insolite comme si elle venait d’ouvrir les yeux au milieu du sommeil, égarée dans l’espace et le temps. Elle n’a qu’une certitude : celle d’être vivante dans la mesure où sa peau est chaude et où ses yeux découvrent la route où progresse le taxi, une quatre-voies bordée d’accotements instables et encombrée de camions en provenance du Rajasthan ou de provinces plus éloignées encore, hardis à imposer leur masse aux véhicules légers. En retrait de la route, des bâtiments en cours de construction. Elle voit leurs silhouettes de guingois émergeant de sols mal nivelés. Ci et là des hommes en vêtements sales en compagnie d’animaux attroupés autour de foyers ou de petites échoppes qui proposent de la nourriture et des produits de première nécessité, retardant le moment d’aller s’assoupir sous une bâche ou un toit en tôle dans les terrains voisins pareils à des décharges.
Le brouillard gênant l’observation depuis la voiture, elle renonce. S’intéresse au chauffeur.

Petit de taille.
Cheveux teintés au henné. Pantalons et pull-over désuets.

Elle perçoit son odeur pareille à celle de la banquette, âcre, un peu écœurante.
Silencieux, il s’applique à conduire. De temps en temps il jette un œil à son tableau de bord étrangement constitué d’images fluorescentes représentant des divinités du panthéon hindouiste, de pompons bariolés et d’un morceau de guirlande argentée.

Photographie de Bernard Mauric
Extrait du roman L’Autre Versant du monde
, FR©, CLC éditions, 2009

India

[...] Vient le moment où la mémoire n’a plus d’importance, où les événements vécus en amont se fondent en un vaste champ de miroitements et d’ombres avec le mystère de notre propre existence mélangé à la terre comme un fumier. Et ce moment vient pour elle alors qu’elle se trompe de chemin, se perd dans le dédale des palissades et des passerelles jetées par-dessus des fosses béantes à cause des travaux de construction du métro. Des engins creusent les entrailles de Delhi et des ouvriers en cohorte portent sur la tête des paniers remplis de glaise. Elle est donc obligée de progresser à contre-courant, de naviguer à vue entre éventaires et mendiants qui tirent avantage du désordre.
De temps en temps elle lève la tête pour se repérer aux bâtiments plus élevés. C’est au détour d’une palissade qu’elle la voit.
La fille.
Elle est assise sur un morceau de guenille.

Ou plutôt accroupie entre poussière auréolée de crachats et tôles ondulées.

La scène ne dure que peu de secondes, pourtant chaque détail prend place dans la vision. La fille est jeune — presque fillette — et très maigre. Des tissus la recouvrent dont on se saurait décrire l’exacte tournure, étoffe décolorée enroulée autour du buste ou jupon beaucoup trop grand pour elle. Ainsi elle avance inexorablement vers cette fille aux nippes sales et aux mains implorantes installée en retrait du passage.
Encore quelques pas.
Maintenant elle voit le bébé qui git à même la terre, étrange créature à peau noire et fripée [...]

Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
Photographie : Vârânasî – Sur les ghâts, ©FR

un monde autour de lui

Une histoire d’espaces partagés, de corps qui se touchent.
Une histoire de bras qui protègent.

Quel que soit le pays, la femme — mère ou grand-mère — déploie son attention tel un filet autour du petit. Sa douceur plane sur lui, ombre bienveillante, cendre d’amour. Toi le petit tu ne te rends compte de rien, tout ça te paraît bien normal. D’ailleurs tu marches à peine tout seul et tu tombes souvent à cause du tangage. Mais tu es sacrément entêté, ça se voit sur ta frimousse, tu te relèves, repars à la bataille, échappes aux bras le temps d’une folle exploration à travers la cour poussiéreuse où s’ébattent cochons noirs et volaille. De toute façon tu pourras y revenir sitôt qu’un danger s’annoncera ou que la fatigue viendra.

Ton visage : bouche butée, yeux froncés.
Tu te méfies drôlement de celui en train de te photographier et tu as bien raison. C’est un passant venu d’un autre monde, un voyageur qui chipe l’image des gens. Tu le sens, ça t’agace. Qui sait ce qui pourra bien te voler de ton esprit, de ton avenir ?

Ta grand-mère ne se méfie pas, toute à la joie d’exhiber l’enfant si gracieux. Elle tient ta main dans la sienne, la presse. Un geste élémentaire qui rend sa journée légère.

FR© – tous droits réservés


Illustration : Carnet de voyage n°2, Élisa Fuksa-Anselme
(impression numérique 18×24 sur Papier Hahnemühle Matt Fine Art 188 gr)
Voir les autres tableaux de la série CARNETS DE VOYAGE sur le site de l’artiste

érable

(puisé dans mon carnet de notes, printemps 2012…)

Certains arbres acceptent la taille et demeurent confinés des années durant dans de maigres pots. C’est le cas de mon érable, rien ne l’empêche d’épancher sa pourpre au printemps. On dirait même que la contrainte le sublime, le pousse à la perfection. Ça pointe d’abord de minuscules boutons sur le bois qu’on croit mort, et puis ça croît d’heure en heure, devient petites ailes de papillon. Le rouge s’empare du lot, domine le patio.
Profiter, profiter, ça ne dure qu’une grosse semaine. Pourquoi donc faut-il qu’ensuite ça vire au vert ?

J’aurais adoré jouir de cette force flambante tout au long de la saison, si bien assortie aux rideaux.

Photographie : ©FR, 2012

(la douceur)

Approcher ces figures comme autant de rencontres.

Noter la douceur dans le dessin des fronts, dans la courbe des joues. Une douceur infinie  au point qu’on voudrait approcher la main pour l’éprouver en vrai. Même douceur dans les postures, dans la façon de croiser les mains — si gracieuse l’articulation des poignets —ou de plisser les yeux. Repérer aussi cette forme de bouche incurvée et retroussée aux commissures, ce charnu de la paupière qui se rabat en ourlet vers la tempe.

En arrière-plan les paysages ondulent : lacs d’eau pure, rizières en paliers, pagodes dorées au coucher du soleil. Partout une houle végétale constituée de tous les verts et de tous les jaunes du monde.

Texte extrait de ‘Asie, figures secrètes’, CLC éditions, 2007 -  FR©

Photographie de Violette Dougados-Morais, Cambodge

moine au bord de la mer

L’homme occupe le centre du paysage. Tout est calme. La nature du monde l’étreint. Il ressent la profondeur du ciel. Et, au-delà, le cosmos.
Sa silhouette paraît minuscule, c’est vrai, pourtant c’est lui qui regarde.

Mer sombre.
Blanc coquiller du sable au premier plan.
Subtils dégradés de bleus gris beiges depuis l’horizon jusqu’au cœur du ciel.
Sans doute que cet homme médite, qu’il a envie de prendre la mer, qu’il attend la nuit ou l’imprévisible transformation des nuages. Son corps oscille au fil de la marche. Il s’arrête, contemple, déchiffre la surface de l’eau, goûte l’instant, puis repart en suivant scrupuleusement le bord de la petite vague. A son gré. Il marche. Il contemple. Et, par son simple regard, prête existence aux choses.

Souvent nous marchons ainsi au fil de la mer.
La mer nous attire tous dans bien des situations, elle réconforte, permet à l’esprit de divaguer alors que le corps est occupé par le rythme lent du pas.

J’ai un réel penchant pour ces toiles de Caspar David Friedrich où l’être humain devient la conscience du paysage. Le peintre semble avoir mobilisé ses forces d’une façon nouvelle, sa main est pure, transcendée par la puissance d’une vision intérieure.

Monk by the sea, Caspar David Friedrich,1809-1810 (huile sur toile, 110 x 172)

pierres

[...] La pierre, omniprésente — éboulis, pierriers, dômes ventrus, falaises ruinées, chaos polis déversés dans le lit des torrents. Nécessaire de la gravir ou de la dévaler pour progresser.
La pierre, figée ou instable.
Pigmentée, fissurée, moussue.
Parfois blocs dressés pareils à des menhirs ou égarés à mi pente. Parfois simples cailloux roulés au bord des drailles. Et puis ces mêmes cailloux assemblés en clôtures, escaliers, bancels pour soutenir les terrasses. Ou encore taillées en bornes, tombes, petits sanctuaires qui rappellent les chortens tibétains.

Le voyageur croit à des zones sauvages.
En vérité des hommes ont vécu là depuis le néolithique, élaborant à l’appui d’éperons rocheux des fortifications primitives bien avant la conquête romaine. Les constructions visibles sur les versants semblent avoir été engendrées par le lieu même : fermes, mas, chazelles, fours à pain, clèdes à sécher les châtaignes.
En pays cévenol les hommes ont contribué de tout temps à façonner le paysage. Une autre forme de nature. [...]

Extrait du roman Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages, © FR 2008
Photographie © FR

compagne

Je n’ai encore jamais parlé de ce petit animal qui habite chez moi depuis que je l’ai trouvé endormi un matin de novembre sur mon paillasson. Il avait choisi la place, pas de doute, avait apprécié ce jardinet suffisamment sûr et écarté des voies passantes pour en faire un lieu de sommeil, voire plus si affinités. On avait dû le chasser. Il était craintif et maigre, il n’avait pas deux ans.
Je n’avais pas connu de chat avant lui, du moins de façon proche, et je me suis étonnée de la grande douceur de sa robe, du silence de son déplacement.

Petit lynx. De type tigré et de sexe femelle, colliers et longues lignes sur la tête, yeux maquillés aux iris verts dont on ne sait ce qu’ils contiennent quand ils vous fixent insistance et sérieux.

Cette chatte a conquis son espace dans divers lieux de la maison, réquisitionné les coussins à son goût. Au fil de son bonheur, elle a développé un vocable pour bien se faire comprendre. Une chose qu’elle adore : faire glisser mes crayons jusqu’au bord de la table et griffer mes papiers.

à mon amie Denise…

Photographie : FR© – 2010

arbres en mon pays

[...] Outre les bâtiments, il y a les arbres.
Et rien ne paraît ressembler davantage à un arbre qu’un autre arbre. Pourtant certains se distinguent en lisière de l’eau par leur position insolite et leur air tourmenté, et ils nous impressionnent bien qu’on ne sache pas grand chose de leur histoire. On imagine qu’ils ont germés là par hasard, ou alors qu’ils ont été plantés il y a longtemps en groupe ou en rideau dans l’intention de protéger des vents d’ouest. En tout cas on comprend que ces arbres se sont nourris pendant un temps considérable des turbulences, du chevauchement des vagues et des blancheurs de ciel pour devenir aussi puissants en dépit du sol âpre et acide, peu attrayant en matières nutritives qui leur était proposé.

J’ai interrogé quelques anciens à propos de l’âge de l’un ou de l’autre, mais ils n’ont pas su me répondre. Il semble qu’ils les aient toujours connus, ce qui n’est pas difficile à croire.

Extrait d’un travail en cours, autour du Pays de Retz (Bretagne Sud)

Photographie : © Françoise Renaud

India, sur les ghâts (3)

Au silence des ghâts, Vârânasî (India) – ©FR

pique-nique

Ils choisirent un bel endroit à proximité de l’eau.
Après avoir ôté leurs chaussures, ils se sentirent plus à l’aise qu’au commencement sous les tamaris et Van Bergen s’affaira sans tarder autour du panier. Il déploya la nappe, y déposa la nourriture : sandwiches au poulet et au rôti de porc avec un fond de moutarde. Il précisa qu’il avait soigneusement trié les feuilles de salade. Il avait aussi prévu un mélange de légumes à base de blé dur assaisonné de coriandre et d’huile d’olive au cas où elle n’aurait pas mangé de viande. Encore une fois il s’excusa. N’ayant pas été averti de la présence de l’enfant, il n’avait pris que deux assiettes et deux fourchettes en métal.
− Ça ira bien comme ça, dit-elle.
Il n’avait fait qu’entrevoir l’expression de son visage dissimulé par les cheveux, il se sentit néanmoins réconforté par l’intonation de sa voix.

Elle s’installa sur le coin de nappe en face de lui, jambes repliées sur le coté. Puis elle choisit un sandwich, le tendit à Matt et en prit un pour elle. Après avoir avalé une première bouchée, elle affirma que c’était délicieux, qu’elle appréciait le craquant de la salade associé au goût d’amande du poulet.
Les échancrures de sa robe laissaient voir un peu de peau du côté du cou, et aussi des aisselles. D’après la coupe, c’était une robe bon marché dont les couleurs s’étaient fanées à force de lavages.
Van Bergen jeta un coup d’œil à sa montre et scruta l’horizon en direction de la jetée.
− Les bateaux sont en train de franchir la ligne de départ. Avec ce vent qui rentre, ils ne tarderont pas à se profiler dans les parages.
Une fois son sandwich avalé, Matt se leva et courut au bord de l’eau. Il en rapporta des galets qu’il déposa autour de la nappe pour empêcher que le vent ne la retourne.
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probablement l’été

De semaine en semaine le soleil était devenu plus virulent. Probablement l’été.
En accord avec le foisonnement de la végétation, la langue de Léonard s’était déliée et ses mains avaient appris à bouger devant lui, découpant l’herbe. Il ne parlait jamais de sa personne, seulement du monde visible autour d’eux, flux de sève et pluies imprévisibles.
Les voilà donc assis à un mètre d’écart tout au plus, simple longueur de bras. Leurs souliers sont couverts de fins éclats de boue. Leurs regards se portent dans la même direction, à savoir le profond du bois, et puis dans les trouées la toile du ciel où naviguent des oiseaux de grand voyage.
La fille est de plus en plus belle. Cheveux épais, cou de neige.
Elle ne s’ennuie jamais avec Léonard bien qu’elle le trouve un peu étrange. Pour cela qu’elle évite de poser des questions et de se découvrir. Pas même les bras, cheveux libres dissimulant la nuque. Évidemment je n’ai pas de preuve de ce qu’ils se disaient ou pensaient l’un de l’autre, mais ces rencontres avaient eu lieu dans la clairière ou ailleurs. Quantité d’indices le clamaient à qui s’intéressait de loin à Léonard. Son dos s’était redressé, sa tenue se faisait plus soignée.

Au fait était-ce encore l’été ? Des feuilles mortes couvraient l’herbe. Encore quelques semaines et ce serait l’hiver.


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India, ganga (2)

Rive nue, déserte.

Le vent y soulève par épisodes des nuages de poussière. Au cours des dernières crues il s’est formé des renflements d’argile, reliefs pénibles à franchir pour les marcheurs qui s’en viennent par petits groupes depuis les villages et les campements éloignés jusqu’aux paillotes des passeurs.
La rive nue participe du fleuve. Elle est sa zone libre, le poumon de la ville sanctuaire.

Extrait de L’autre versant du monde, roman, CLC éditions, 2009
Ganga, Vârânasî (India) – ©FR

entre bras, série 1

Si vous souhaitez retrouver la série ENTRE BRAS et la lire d’un seul tenant :

entre bras (4)

Et maintenant quoi faire ? Quoi décider ?
Un mouvement a été amorcé, c’est certain. Depuis qu’ils se sont embrassés, une émotion nouvelle les habite, une onde capable de vibrer dans leur poitrine de façon permanente — jusque là, c’était un peu comme s’ils étaient morts.
Plus brulante aussi — plus durable — la conscience de se savoir vivants au même instant et dans ce monde.

Être vivant, rien n’est plus important que cela.

Il pense qu’elle lui a beaucoup manqué quand elle est partie en internat à quatorze ans. Un vide impossible à combler. Il hésite, finalement ne dit rien à ce sujet.
Temps de silence et puis :
- Quinze ans à se côtoyer, ça n’est pas rien !
- Tu as raison, ça n’est pas rien.
De toute façon il l’aime — il le lui dit plusieurs fois. D’une manière différente des autres femmes qui comptent pour lui, épouse ou filles, mais il l’aime.
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entre bras (3)

On aperçoit les arbres par la fenêtre ouverte. Un léger vent les agite. Quelques nuages au ciel. Le temps s’écoule.
Ils goûtent à la beauté du moment.
Puis ils se souviennent, inévitables bribes soulevées par le contact entre eux nouvellement rétabli.

Le même pays les a nourris — pas n’importe lequel, un pays fort, un pays de mer. Chacun en a gardé un goût affirmé pour la baignade, le vent d’ouest, les tempêtes d’équinoxe.
–  Cette couleur de sable, sais-tu qu’on ne la trouve nulle part ailleurs ?
Et c’est vrai pour toutes les composantes de cette côte qu’ils aiment plus que tout autre lieu.
Un paysage, ça vous forge les sens et le corps en dedans.

Outre le pays, leurs père et mère ont contribué à leur croissance avec ce qu’ils avaient de pire et de meilleur, on ne peut pas revenir là-dessus. La vie était sévère, maigre en douceurs. Peu de jouets. Un tas de sable dans le jardin avec des petites voitures, des billes en verre coloré, un vieux cheval de bois. Plus tard ils faisaient des parties de Grand Voyage quand il pleuvait, jeu de société offert lors d’un anniversaire — il s’agissait de déplacer des pions sur une carte du monde. Ensemble ils s’étaient donc initiés aux mystères des cinq continents.
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entre bras (2)

Maintenant qu’ils se sont retrouvés, ils parlent, se demandent ce qui du temps ou de la nature des personnes a causé le plus de dégâts.
Elle dit que c’est la même chose dans toutes les familles. Les mots non prononcés, les sentiments non exprimés s’entassent dans nos obscurités comme les sédiments par-dessus le sable et les coquillages de la mer. Des événements anodins suffisent à les revigorer — simples prétextes — et avec eux, la douleur qu’on croyait évanouie.
Elle ajoute : Même si la vase se dépose au fond du lit, elle continue à troubler l’eau.

Il hoche la tête.
Il n’a pas l’habitude de voir les choses de cette façon. Il voudrait croire que le conflit qui les concerne aujourd’hui et qui, d’une certaine manière, les a rapprochés, est lié à des circonstances malheureuses et que les torts sont partagés.
– Les torts ! (elle s’exclame) De mon côté, je n’ai rien fait de reprochable. J’ai l’esprit clair et je n’ai pas de colère… J’attendrai le temps qu’il faudra.

Lui n’a jamais aimé remuer la vase, elle le sait. Il s’est d’ailleurs modelé un corps capable d’onduler entre algues et détritus sans jamais heurter le fond. Et tant que ça tient il continue, quitte à tomber un jour sur un os, un mur, n’importe. Oui, c’est dans sa nature de ménager la chèvre et le chou — car s’accorder à la personne qui partage sa vie le préoccupe, s’opposer serait au-delà de ses forces. Donc il a toujours opté pour la tranquillité au détriment d’une certaine vérité  et c’est une chose qu’elle peut comprendre.
– Mon ami, mon frère, il est seulement question de vivre. De vivre dans la clarté, en accord avec nos convictions profondes. Rien de grave dans tout ça.

Elle ajoute : À chaque instant, nous avons le choix, n’est-ce pas ?

FR ©, 2011- inspiré par  la photographie de Joëlle Colomar © : ‘Vaseuse’

entre bras (1)

Ils s’embrassent longuement, je veux dire qu’ils restent dans les bras l’un de l’autre, longtemps. Ils ne disent rien. Ils goûtent le contact, c’est tout. Rien que le contact.
Et ça bouscule, ça déménage à l’intérieur — frissons et larmes au bord des yeux.

C’est que la vie les a séparés après qu’ils ont partagé le temps de l’enfance : un terroir, des parents, des joies et des deuils. Un mariage pour lui, des études dans une autre province pour elle, leur lien vaguement maintenu au gré des occasions, fêtes de Noël et encore, carte de vœux ou cadeau délivrés à point nommé par la poste. Ils pensaient que c’était ça, être de la même fratrie, que c’était suffisant pour conduire l’histoire jusqu’à la fin. Mais l’intime de la vie réclame du beau fil, de l’habileté et de la patience pour constituer une trame solide.
Un accident les a soudainement rapprochés — le père avait de l’âge. Oui, peut-être. Ou alors un autre événement, d’une nature apparemment moins tragique, pourtant capable de creuser dans des plaies — silencieuses jusque là —, une jalousie larvée chez l’un de ceux qui les côtoient. Ça aurait pu passer inaperçu, se dissoudre comme un nuage dans le ciel. Mais non. Cette fois c’est vraiment douloureux. Pour ça qu’ils ont décidé de se revoir.

Ils s’embrassent . Ils ne savent plus très bien où ils en sont.
Avant de remonter le fil complexe de leurs affaires, ils puisent dans cet état la certitude d’un lien indéfectible.

FR ©, 2011- d’après la photographie de Joëlle Colomar : ‘Né sous X’

l’arbre est un vaisseau bruissant d’oiseaux

Une lecture de fragments de ce roman aura lieu dimanche 5 juin 2011 à 17h30 à Goudargues (Gard) lors de la 3ème Journée du Livre sur les quais

En vérité l’arbre n’était pas un cyprès, mais un Pinus lambertiana de la plus belle espèce, plutôt rare en cette province. Et Martha remit les choses au point sitôt que l’occasion s’en présenta, c’est-à-dire qu’elle désigna l’arbre sous son vrai nom afin que les enfants s’en souviennent.Un jour qu’il pleuvait, elle en montra une planche à Hilde dans un gros livre consacré aux résineux d’Europe et d’Amérique.

Cyprès ou lambertiana, peu importait. La cachette ménagée en son cœur devenue cabane était la plus confortable qu’ils n’avaient jamais connue et les deux cousins tapèrent dans leurs mains à l’idée d’y passer une veillée à la prochaine pleine lune. Il fut convenu qu’un des chiens bergers veillerait à leur sécurité.

Dans la semaine qui suivit, leurs possessions s’augmentèrent de jumelles marines qui avaient appartenu au grand-père – un héritage en quelque sorte – et d’une malle remplie de magazines illustrés. Oh pas de vulgaires bandes dessinées pour gosses avec des dialogues idiots. Pas du tout. Il s’agissait de revues d’histoire et de géographie que Martha collectionnait quand elle était étudiante. Aussi d’archéologie et d’anthropologie avec des reproductions disposées dans des encadrements dorés : dessins, gravures, photographies. Des éditions de luxe à vous donner l’amour du papier imprimé. On avait envie de les regarder sans jamais s’arrêter.

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India, sur les ghâts (2)

Sur les ghâts, Vârânasî (India) – ©FR

ganivelles

Toujours nous progressons à bonne cadence, lui poussant sur son bâton, moi réglant mon pas au sien. Le vent est comme bête folle. Il jette en travers de nos poitrines quantité d’odeurs et d’embruns, nous contraint à ouvrir la bouche pour respirer. Par intermittences une bruine froide cingle nos visages. J’espère qu’il prend plaisir à cheminer en ma compagnie sur ce sentier qu’il emprunte seul depuis la mort du chien.

Bientôt le paysage se fait plus sauvage encore – glauque de la mer, acéré du rocher – et si impressionnant qu’il nous ramène aux temps où il était jeune, aux temps d’avant les congés payés et les pétroliers géants. Il évoque les bandes de marsouins qui croisaient  alors dans la baie. Il hoche la tête, presque étonné de s’en rappeler, puis s’interroge sur l’efficacité de ces palissades nouvellement installées, censées protéger ce qui reste de flore littorale des hordes d’estivants incontrôlables.

– Ça va trop loin maintenant, y’a plus de respect pour rien. La terre, elle ne voudra plus guérir.

Extrait du roman ‘Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie : Ganivelles
– ©FR

India, peinture (5)

Sur les ghâts, Vârânasî (India) – ©FR

India, ganga (1)

[...] Elle pense que personne ne peut se faire une idée d’un lieu pareil avant d’y avoir séjourné.

Et cette ville ne peut exister sans le fleuve. Le fleuve porte la vie comme une mère, jouissant du statut de déesse, et c’est lui qui engendre la ville. Au commencement on l’appelait le Grand Fleuve.

Extrait de L’autre versant du monde, roman, CLC éditions, 2009
Ganga, Vârânasî (India) – ©FR

pays de mer

Les pays de mer sont de nature violente.
Ils nous ébranlent, nous obligent à la lutte, peu à peu nous contaminent. Le vent, nectar ou poison, attise nos vies secrètes.  Mais aux jours malheureux c’est le pays qui nous garde vivants.

Extrait du roman Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie ©FR

lignes éblouissantes

Elle s’en venait par le chemin du port, une main en visière pour essayer de voir le plus loin possible et reconnaître l’endroit qu’il avait décrit dans son message avec une précision méticuleuse. Tout juste s’il n’avait pas ébauché un croquis pour éviter d’éventuels quiproquos — il était d’un naturel inquiet et aimait bien garder le contrôle. Comme elle approchait du bosquet de tamaris, il avait plongé sa main dans sa poche. Au toucher il avait reconnu un couteau et une cordelette bonne à tout faire, d’un genre à ficeler de la viande, à emballer des paquets ou attacher des plantes grimpantes à leurs tuteurs.

Pendant ce temps elle continuait d’avancer au milieu des lignes éblouissantes dessinées par les bords caillouteux du chemin, le remblai et la digue qui s’en filait à travers l’eau, aussi l’espace d’affleurement de l’eau. Sa tête avait un port de reine.
Il avait serré la cordelette dans son poing.
Une chose tout de même qu’il  n’avait pas prévu : elle conduisait un enfant par la main.


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blanc premier, Richarme (9)

Blanc premier de la neige.
Blanc primitif qui enlumine les membrures d’hiver.
À la fonte, il s’infiltre dans les limbes de la terre pour y couver à la façon d’une lave, un jour s’ébroue et se hisse par la sève des troncs noirs pour rejaillir en fleurs, plus tard en chair de fruit − amandiers, cerisiers.

La voix des pétales est si blanche —  certaines toiles du peintre Richarme le racontent — tel écho à la neige des saisons précédentes, ô sublime prolongement, métamorphose.

Ainsi le grand silence blanc abrite les autres matières blanches, éternisant le cycle des deuils et des renaissances.

Sapins enneigés, Richarme, 1982 (huile sur toile, détail)

corps sous un linge

Une multitude d’hommes et de femmes en habits traditionnels déambulent ou circulent en vélo scooter charrette rickshaw voiture autocar au gré d’une chaussée passablement défoncée, par conséquent il y a beaucoup de bruit et de poussière. Des échoppes débordent de marchandises au pied d’immeubles brinquebalants. Des têtes de bétail ruminent au hasard des ordures. Un chahut prodigieux bien plus conforme à l’idée qu’elle se faisait de l’Inde avant d’y mettre les pieds.
Et avec ça, le soleil rivant son œil jaune au ras de la terre alors que se profilent au loin les murailles du Fort Rouge.

Le rickshaw progresse au ralenti.
Elle remarque une forme humaine allongée sur l’étroit terre-plein central au beau milieu de l’embouteillage. Un linge pouilleux la recouvre et les pieds qui en dépassent présentent des plaies purulentes.
Pas vraiment un endroit pour dormir, pense-t-elle. Sans doute un infirme ou un malade qui n’a plus la force de se déplacer.
La ronde des mouches et les œillets jetés par-dessus le linge auraient dû l’alerter. Dans l’instant où elle comprend que ce corps sera bientôt hissé sur une charrette pour être brûlé, s’élève un coassement d’oiseaux au-dessus des palais rouges.
Ici personne ne fait cas d’un cadavre oublié sur le trottoir. Un spectacle habituel que ce passage de la vie à la mort. Et il y a toujours un passant pour couvrir la dépouille de fleurs.
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sur les ghâts (1)

Paix, Vârânasî (India) – ©FR

printemps, Richarme (8)

Cet extrait sera lu lors de la lecture-concert du mercredi 2 février 2011, à 18h30, galerie Saint Ravy à Montpellier. La voix de l’écrivain sera accompagnée par Isabelle Toutain à la harpe.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le paysage méridional ne l’avait pas séduite d’emblée, simplement il se trouvait là, à sa portée, et elle ne pouvait faire autrement que de le voir, raison pour laquelle elle avait entrepris de le peindre.
Peu à peu différents éléments l’avaient touchée. Pour commencer, la lumière dont elle allait étudier les variations et les subtilités,
la terre âpre et rouge,
les arbres adaptés aux sols pauvres, les herbes sauvages, les fruits, les coquelicots, les étangs, les nuages,
et puis les sauterelles au contact étrange,
les frelons, les cétoines,
et aussi les oiseaux.

Pendant l’hiver 1956 il y en avait beaucoup qui mouraient, le froid était si vif. Et comme ils gisaient devant elle, elle les peignait. Pourtant jamais d’elle-même elle n’aurait décidé de prendre pour sujet d’aussi tendres cadavres si les circonstances ne le lui avaient pas indiqué. Eh bien pour les amandiers, c’était un peu la même chose. Les fleurs revenaient chaque année, du coup elle ressentait le devoir de les saisir.
« Ah maintenant, il me faut faire les amandiers ! »

En vérité, un certain nombre d’années s’étaient écoulées avant qu’elle n’accordât un réel intérêt à cette effervescence qui marquait la fin de la saison froide. Quelquefois elle disait souffrir du fait que le pays calcaire soit si sec, si épineux. Elle rêvait de prairies grasses, de vaches en train de paître, une soif de vert liée au pays de Savoie où elle avait vécu avec sa mère à leur retour de Chine, « une fringale qui la tiraillait ». Ce tourment avait forcément modifié son regard, le rendant plus perméable encore au déferlement des fleurs immaculées à travers la campagne sèche et anesthésiée par l’hiver.

extrait du récit Au-delà du blanc, FR© 2010

“Amandiers à La Vignette”, détail, huile sur toile, 50 x 65 cm

mur et porte, mon pays (1)

Mur et porte, FR©, 2010

impressions de printemps

Il s’agit du deuxième volet des accrochages accompagnant le livre Au-delà du blanc. Cette fois, un cheminement à travers  les printemps.
Quelques toiles choisies parmi celles, très nombreuses, consacrées par Richarme à ce thème permettront de suivre son évolution de 1941 à 1973.

La lecture-concert du 2 février - avec la harpiste Isabelle Toutain – proposera également des fragments sur ce thème.

L’événement est organisé en collaboration avec EV’A.

marcher, nous avons oublié

Nous sommes là, occupant les villes et les villages de la terre. Le soir il y a des lampadaires qui éclairent les rues. Le jour, rien que la lumière naturelle, trépidante ou terne selon la quantité de nuages qui s’en viennent du cœur de l’océan et partent à l’assaut des continents.
Nous sommes là. Nous vivons, nous marchons.
Ou plutôt nous courons, empruntons des escaliers et des tapis roulants, grimpons dans des voitures. Au fond nous ne marchons plus guère, nous sommes pressés. Certains flânent devant les vitrines des boutiques, tournent en rond comme des bêtes en cage. D’autres choisissent de gagner la campagne ou la montagne, par petits groupes — ils appellent ça randonner. En vérité nous ne marchons plus. Ou si peu. Nous ne savons plus.

Marcher sans but.

Marcher jusqu’aux frontières du pays, laissant derrière soi les villages de notre naissance sans jamais savoir si la direction est bonne ou mauvaise. Après tout peu importe où l’on va, l’essentiel reste de marcher jusqu’aux frontières de la faim et de l’épuisement pour se perdre et puis se retrouver au bout du compte.
Marcher jusqu’à rejoindre l’autre bord du désert, traverser des villes étranges et côtoyer des fleuves.
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shiva lingam

Shiva lingam, Vârânasî – ©FR