falaise sans fin (5)

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Les derniers mètres leur semblèrent faciles. Ils les franchirent sans s’en apercevoir. Même s’ils étaient morts de faim et raidis par une fatigue incommensurable, ils exultaient d’avoir vaincu la falaise et leurs consciences semblaient avoir évacué d’un coup le poids des épreuves encourues : les monstres ailés, le vertige, la peur noyant le ventre.
Oui, la peur – sûrement leur pire ennemi.

Riks atteignit le premier le sommet, une sorte une vire composée de grandes dalles érodées par le gel intense, suffisamment spacieuse pour les accueillir. Il arrima sa corde solidement et aida ses compagnons à se hisser près de lui.
Tous les trois mouraient d’impatience, ils voulaient voir ce qui se tramait de l’autre côté, ils voulaient savoir à quoi ressemblait l’autre pays. Mais la lumière mordorée du couchant commençait à envahir la vallée et estompait la plupart des détails. Debout dans le vent glacé, ils n’envisageaient qu’une immense plaine qui s’enfuyait à perte de vue sous un ciel orné de nuages gris violet et rouge orangé, et d’ailleurs leurs yeux bleu pâle – une espèce d’innocence récemment révélée – étaient enflés, comme brûlés en dedans, ils ne pouvaient donc récolter qu’une impression diffuse des éléments du paysage.
Une chose est sûre, ils prirent conscience de l’espace qui s’ouvrait devant eux, ils virent la raideur de la pente, ils ne pensaient ni à la prière ni à la mort, ils ne pensaient qu’à glisser au-delà de cette ligne de crêtes pour quitter le vent, la froidure et les reflets de neige, atteindre – comment dire ? –, atteindre le paradis.
Tout retour en arrière était désormais impossible.

Riks indiqua qu’ils ne devaient pas traîner. D’une part à cause de la nuit proche, d’autre part à cause du froid qui les paralyserait s’ils s’arrêtaient trop longtemps de bouger.
- On tient le bon bout. Ne vous en faîtes pas, on va s’en sortir. Allez, on ne lâche rien.
- Oui, répondit Mermel, on fait du mieux qu’on peut.
Riks désigna la sente pierreuse qui se faufilait entre les crocs de la montagne pour s’engager sur l’autre versant. Sûrement par là qu’il fallait prendre. Mais auparavant, il se pencha vers le sol, composa un édifice avec les pierres qui se trouvaient là, sortit son couteau et grava sur l’une d’elles deux prénoms : Päl et Ernst. Dessous il coinça une lanière arrachée à sa chemise de façon à la laisser en prise au vent.
Les gens de sa tribu pensaient que le vent était capable de diriger l’âme des défunts vers le monde véritable afin qu’elle y trouve sa juste place.
Un instant ils regardèrent le fragile bout de tissu remuer à la façon d’un ruban. Puis ils lui tournèrent le dos brusquement.
Un nouveau monde les attendait.

Le flanc sud était doux, souple et ventru – l’exact opposé du flanc nord. La lumière féérique contribuait sans doute à cette impression.
Mermel se lança à corps perdu dans les longues pentes d’éboulis tandis que Riks se chargeait d’attendre Clod, désorienté, parfois gémissant, qui semblait beaucoup souffrir. Il s’efforçait de le diriger, le stimulait avec la voix, en bref l’accompagnait au mieux.
Bientôt le terrain se stabilisa. Il présentait une végétation rase, pelouse, mousses et plantes rampantes minuscules, ce qui facilita leur progression. Dans le moment où le soleil bascula derrière l’horizon dans son berceau flamboyant, ils atteignaient les premiers couverts forestiers.
S’ils n’étaient pas capables d’identifier la nature des arbres qui le composaient, ils savaient qu’ils y dénicheraient un abri pour la nuit. Bien sûr, il leur faudrait rester vigilants à cause des dangers, en particulier à cause des bêtes sauvages, mais ils auraient bien moins froid qu’au cours de ces dernières nuits, suspendus à la falaise sans fin.

Maintenant ils avançaient de front dans le taillis tels des somnambules.

La lumière avait considérablement baissé quand ils virent au loin un mur en pierre tapi contre un rideau d’arbres courts et touffus. Une cabane.
Oui, sûrement une cabane.
De celles qu’utilisent les chasseurs ou les bergers, rustique, tressage de branches en guise de toiture. C’était une chose inespérée après de si longues journées d’effort, ce havre, ce gîte, ce lieu propice au repos alors qu’ils se demandaient à chaque seconde comment s’orienter à travers ces espaces sauvages pour gagner les terres basses avec l’obscurcissement inéluctable, la faim, l’inquiétude, l’immense fatigue prête à leur rompre les os. C’était tout simplement magnifique.
Et ils se laissèrent porter vers cet espoir, cabane toute pareille à un îlot, à un canot égaré au milieu des eaux sombres.


(à suivre)

Illustration : Abend (détail), Caspar David Friedrich, 1824

falaise sans fin (4)

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Les oiseaux disparurent comme ils étaient venus. Sans aucune raison apparente. Ils se dispersèrent d’un coup dans la vallée, du côté des forêts, laissant les grimpeurs frappés par le retour impressionnant du silence. La peur avait creusé un trou en eux. La peur de tomber à cause des attaques des créatures, la peur de tout perdre. Et maintenant que le danger était écarté, il leur semblait que ce trou rendait leurs sensations plus fortes, et aussi plus subtiles — sensations du monde du dehors et du monde du dedans. Il leur fallut un certain temps pour sortir de l’hébétude.
Enfin, ils osèrent relever la tête.
Lentement. Très lentement. Comme s’ils émergeaient d’un rêve torturé.

Lentement ils firent le point sur leurs blessures. Ils avaient les oreilles déchiquetées, les mains et le cou ensanglantés, et le froid les avait pénétrés à cause de l’immobilité. Il y avait aussi une sorte de bourdonnement qui tournait dans leurs crânes, une sorte d’ivresse – peut-être le mal des cimes – qui venait affûter la fatigue et la faim, exalter la magie du silence.
« Eh vous deux, est-ce que ça va ? »
Enfin, Riks avait parlé. Il avait la voix rauque.
« Vos yeux, ça va ? »
« Oui. Je crois que oui. Mais faudrait continuer, le temps compte. »
C’était Mermel qui avait répondu. Peut-être qu’il avait crié, incapable de maîtriser les sons qui sortaient de sa gorge.
On sait qu’il avait été le plus enragé dans le combat et les volatiles lui avaient infligé de profondes entailles aux avant-bras, au front et aux joues, mais il semblait s’en moquer. Avoir survécu à l’épreuve l’avait rempli d’une énergie nouvelle. Il était remonté à bloc. Dans l’instant suivant, il s’inquiéta pour leur compagnon à quelques coudées au-dessous d’eux.
« Clod, répond-nous s’il-te-plaît. Tu tiens bon ? Tes mains ?… »
Clod était toujours prostré contre la paroi.
Pourtant il sembla réagir, appuya les pieds contre le rocher pour pivoter, ébaucha un geste. Apparemment il était vivant.
Quand il bascula la tête vers le haut, ils virent ses orbites remplies de sang. Et c’était une vision horrible.
Ses paupières avaient été entaillées par de violents coups de griffe, ce qui l’handicapait et le faisait souffrir, mais il affirma qu’il pouvait supporter la douleur et qu’il pouvait voir. Oui, en gros, ça allait. Ils allaient pouvoir continuer leur voyage.

Ainsi Riks, Mermel et Clod étaient encore de la partie, encordés, intimement reliés par la corde de chanvre. Et, comme fortifié par le manque d’oxygène, l’espoir avait réapparu, même si les becs et les griffes des prédateurs avaient agi sur leurs chairs tels des couteaux. Désormais un souffle plus grand circulait dans leurs poitrines et les poussait au ventre. L’espace immense les appelait, les happait, les englobait tous les trois, à la fois dans l’effort et dans la croyance à un monde meilleur.
En fait, ils avaient lâché prise avec le monde d’en bas, avec la famille, avec leurs frères disparus dans le vide. Leurs peaux et leurs muscles s’étaient durcis. Ils avaient presque oublié depuis combien de temps ils grimpaient, d’où ils venaient, de quoi ils étaient faits. L’expérience récente les avait transformés.
Ils étaient prêts à franchir la frontière.

Ils approchaient de la ligne des crêtes, ils avaient l’impression de pouvoir la toucher de la main. Quelques heures encore, après ce serait la nuit.

(à suivre…)

Illustration : Val d’Aoste (fragment), de William Turner (1775-1851)

falaise sans fin (3)

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Au-delà des montagnes, s’étendait un autre pays, un pays bien plus clément que celui où ils étaient nés, de cela ils étaient persuadés — voilà d’ailleurs ce qui les conduisait. Un pays différent aux conditions de vie meilleures avec des rivières qui fertilisaient les jardins, des arbres qui produisaient des fruits en quantité. Nul n’y mourait de faim et les enfants jouaient à autre chose qu’à la guerre. Peut-être qu’en arrière-plan, il y avait chez ces hommes-là qui s’affrontaient à la falaise l’envie de compter parmi les membres importants de leur communauté, de s’inscrire dans l’histoire. Oui, ça aussi ça comptait, ça les poussait à se dépasser. Avaient-ils vraiment d’autre choix alors qu’ils se trouvaient accrochés tels des pantins dans l’immensité minérale, à mi-chemin entre terre et ciel, que de repousser leurs limites, d’aller au bout d’eux-mêmes.

Près de dix jours qu’ils étaient partis.
Ils se souvenaient seulement du nombre de nuits passées dans les niches de rocher. Et un nouveau matin était en train de se lever, le temps splendide, le ciel céruléen.
Pour la première fois ils apercevaient les sommets et ils se demandaient où diable ils allaient bien pouvoir se faufiler dans cette ligne de crêtes acérées, dressées contre l’espace tel un rempart infranchissable.
Toujours se concentrer sur la grimpe.
Se laisser guider par les failles, les fissures, les lignages du rocher. Ils verraient bien ce qui se passerait.

On devine qu’au cours des dernières heures ils avaient peu mangé peu dormi, cependant leurs mouvements demeuraient efficaces. Clod tout de même peinait à suivre le rythme imposé par le chef de cordée. Plus que le reste, il redoutait la glace dans les fissures qui cuisait ses blessures. Il avait déchiré un pan de son vêtement, en avait confectionné des bandages pour protéger ses doigts, ce qui avait amélioré la situation. Du moins au début. Mais maintenant que la douleur reprenait, il devait se concentrer sur ses prises, ne pas faire d’erreurs. Il ne fallait pas retarder les autres suspendus au-dessus de lui. Il faisait de son mieux.
Parfois Riks ou Mermel lançait à travers l’abîme : « Ça suit derrière ? Est-ce que ça va ? » Ou encore : « Bon sang, ça dérape ! Attention, attention. »
Et les mots rebondissaient et les sons se répercutaient en échos infinis.
À droite et à gauche, de grands pans gelés miroitaient.

Une chose est sûre, ils ne s’attendaient pas à l’épreuve qui était sur le point de survenir. Car, s’ils s’étaient préparés à affronter des bêtes féroces, ours ou loups, ils n’en avaient pas croisés jusque là, ni d’une espèce ni de l’autre. Et ce ne serait pas de la forêt que le danger viendrait, mais du ciel.
En effet, sans que rien ne le laissât supposer, tout un peuple noir s’abattit sur eux comme une averse de grêle alors que le soleil atteignait le zénith.

Il s’agissait d’étranges volatiles entre aigle et corbeau, impressionnants en taille, becs agressifs au point de couper gravement la peau rien qu’en l’effleurant. Jamais ils n’avaient connu de tels monstres. Sans doute le beau temps qui les avait rassemblés en altitude, et aussi l’odeur de la sueur humaine. Leur odeur. Ça les avait attirés, excités. Et les oiseaux étaient arrivés d’un coup, avaient crié autour d’eux, les avaient heurtés violemment de leurs ailes, voraces et cruels.
« C’est à vos yeux qu’ils en veulent ! Protégez-les ! Protégez-les ! »
Riks avait hurlé à l’intention de ses compagnons.
Il se souvenait que son père avait évoqué un jour ces créatures, il se souvenait qu’elles étaient friandes de ces matières vitrées qui remplissent les cavités du crâne des humains. Oui, c’était les yeux qu’elles cherchaient en priorité. Et les bêtes tournaient autour de leurs têtes pour les faire chuter, tentaient de les piquer au visage en rasant la montagne.

Si Riks était le plus réfléchi et le plus expérimenté des trois, Mermel était le plus puissant en muscles. Il attrapait ci et là une aile ou une patte et fracassait le corps des bêtes contre la paroi avant de les faire voltiger dans le vide. En dépit de quoi, d’autres oiseaux revenaient à l’attaque, plus méchants encore.
Il fallait tenir.
Clod s’était tourné au plus près de la paroi, front et ventre en appui, bras soulevés à hauteur des épaules pour protéger ses joues.

[On n'est pas loin de penser que lui, Clod, le plus faible des trois, va bientôt lâcher prise et chuter à son tour dans l'abîme. Le récit semble y conduire tout droit. Cependant je ne peux m'y résoudre.
Ces garçons-là sont déjà si perdus. Ils ont quitté les êtres qui leur sont chers, filles au regard doux, enfants ou parents. Ils n'ont pas grand chose en bagage. Ils n'ont qu'un seul but : trouver le pays rêvé, l'Eldorado, le pays de Cocagne — ô démente entreprise. Parce qu'ils croient que l'herbe y est plus verte, la chair des pommes plus sucrée. Pourtant la vie qui pulse est la même d'un côté ou de l'autre.
La vie dans leur corps.
La vie dans le corps féroce des oiseaux, dans le corps des arbres qui portent les fruits.
La vie dans leurs cerveaux, espérances et pensées proches des bruits de torrent. Ils se battent pour assurer meilleure vie aux leurs. En vérité, c'est à eux-mêmes qu'ils s'affrontent, leur chemin à jamais imprimé dans la paroi comme dans un livre de pierre.
S'ils n'étaient que deux à rester, leurs chances de réussir s'amenuiseraient. Une chose que décidément je ne peux supporter...]

(à suivre)

Illustration : Odlot żurawi, toile de Józef Marian Chelmónski,1871

falaise sans fin (2)

lire le premier épisode ici

Ils n’étaient plus que trois désormais.

Comme ils avaient largement progressé en altitude, leur souffle se faisait plus court et leurs muscles avaient tendance à se tétaniser à cause de l’effort continu qu’ils produisaient pour se hisser. Leur mental, sérieusement entamé par la disparition de Päl et de Ernst, était chauffé à blanc. Il y avait aussi que le jour passait.
Riks, chef de troupe, estima que la lumière serait vite insuffisante et qu’il n’était donc pas raisonnable de continuer. Il proposa de se réfugier dans cette niche rocheuse en surplomb qu’ils venaient d’atteindre à la façon de certains oiseaux, accroupis, bien serrés les uns contre les autres pour résister à la baisse de la température, toujours brutale après le coucher du soleil. Il leur fallait reprendre quelques forces.

En silence ils mâchèrent un peu de viande séchée, avalèrent le reste de sirop de bouleau contenu dans ces outres en peau de chèvre qu’ils portaient accrochées à leurs ceintures. Puis ils regardèrent les masses de brouillard qui remuaient à leurs pieds. Elles se teintaient de cendre jusqu’à se confondre aux ténèbres qui semblaient venir de très loin. De là-bas, par-dessus la forêt sans limites.
Ils pensaient aux familles dans l’attente — dans l’inquiétude forcément.
Et ils pensaient à la falaise qui leur avait volé deux de leurs frères.
Le  cri de l’un et de l’autre — les deux étaient de même nature — avait déjà empreint la couleur de leurs rêves.

Bientôt la nuit fut totale.
Ils s’assoupirent à tour de rôle — enfin, si on peut dire. Ils sombraient plutôt, assassinés de fatigue,  puis revenaient à eux brusquement, se souvenaient de tout ce qui était arrivé. Alors ils n’avaient plus guère que la chaleur et la respiration des autres, accroupis là tout contre, entre terre et ciel, pour se reconnaître vivant. Ils étaient proches à la fois du commencement et de la fin des choses, entre l’avant et l’après. Suspendus.

La première lueur du jour fut longue à venir. Un peu comme s’ils avaient souffert d’une intense douleur physique que seule la lumière pouvait soulager, ou encore les bruits liés aux gestes simples du quotidien. Le froid avait bloqué leurs articulations et, ne pouvant exécuter que de courts mouvements pour se réchauffer à cause de l’exigüité du surplomb, ils se demandaient comment ils allaient récupérer suffisamment de souplesse pour reprendre l’ascension. Intuitivement chacun semblait comprendre que la souplesse du corps allait de pair avec le désir de poursuivre mais, ce matin-là, la fatigue étreignait leurs membres comme jamais ils ne l’avaient éprouvé au cours de leur vie d’homme. Une sorte de peur – la même qui s’était annoncée quand Päl s’était fracassé le premier dans l’abîme –, étrange et glaciale pareille à une sueur, commençait à couler dans leurs yeux. Et ils n’osaient pas se regarder les uns les autres pour ne pas entamer le restant de courage.

Et puis le soleil se leva dans la splendeur.
Ne plus penser à rien. Se lancer à l’assaut du rocher, continuer.

Riks ouvrit ses paumes et réclama de serrer celles de ses compagnons qui répondirent à son geste. Leurs doigts se soudèrent deux ou trois secondes comme un nœud d’arbre. Possible qu’ils fermèrent les yeux et qu’ils murmurèrent une courte prière. Enfin, Riks se redressa, noua la corde autour de sa taille, se lança en même temps que son ombre. Mermel suivit le mouvement. Quant à Clod, il avait le visage fermé contrairement à son habitude. Ses doigts écorchés par les tressages de chanvre s’étaient fissurés et ça lui faisait un mal de chien. Il n’en toucha pas mot, serra les dents tout en fixant le haut de la paroi éclairée par l’astre éblouissant. On pouvait voir d’innombrables paillettes de mica blanc qui brûlaient dans la roche, comme autant d’expressions du feu intérieur de la terre.

(à suivre)

Illustration : Brume du matin (Morgennebel im Gebirg) de Caspar David Friedrich, 1808

falaise sans fin (1)

Ce texte a été écrit pour le Collectif Confettis en écho aux écrits des jeunes sans papiers, dans le thème de l’atelier d’écriture autour des Contes de migration.

Certains avaient eu l’intuition d’un passage à travers les montagnes, d’un col, d’un chemin de fortune qui pouvait les conduire de l’autre côté vers un pays plus facile et ils avaient décidé de se mettre en route. Les Anciens disaient que c’était inutile, que d’autres déjà avaient cherché cette voie et n’en étaient jamais revenus. Deux corps avaient été retrouvés au pied de cette falaise qui délimitait les territoires, dépecés par des mâchoires d’ours. Fallait-il qu’eux aussi s’aventurent en terrain hostile et s’offrent à des batailles sans issue, tout ça pour satisfaire leur soif de rêve ? Non, décidément ils ne souhaitaient pas les voir partir, le clan y perdrait sa jeunesse. Mais ceux qui avaient l’intuition d’un passage avaient un feu qui brûlait dans leur poitrine et ce feu s’appelait l’espoir. L’espoir d’une terre meilleure, d’une terre douce et riante. Depuis qu’ils étaient nés, ils avaient vu combien tous autour d’eux souffraient du froid et de gerçures infectées, combien il était pénible de ramasser les écorces et les tubercules en suffisance, combien les nourrissons mouraient. Le gibier était rare, décimé par des maladies étranges. Une sorte de malédiction qui durait depuis on en savait quand. Décidément, rien ne pouvait les détourner de leur projet, pas même l’avis des Anciens.

Ils étaient cinq.
Les femmes du clan leur avaient cousu des sacs faciles à porter à l’épaule et le forgeron leur avait fabriqué des pitons à planter dans les fentes. Ils avaient aussi préparé des cordages en chanvre, affûté leurs flèches et aiguisé leurs lames de couteau. Ils étaient prêts à tout affronter, même le diable.

Les trois premiers jours, ils avaient marché d’une traite à travers la forêt dense et froide pour atteindre le pied du mur infranchissable. Là, ils s’étaient accordés une halte, avaient choisi l’endroit pour installer le campement d’où ils pourraient explorer les failles, s’exercer à l’escalade, choisir les meilleures voies de grimpe.
Et c’est vrai que ce mur était incroyablement haut et abrupt. Ils n’en avaient jamais vu de pareil, sauf Riks qui une fois, lors d’une campagne de chasse avec son père, avait vu de loin la montagne. Son père lui avait dit qu’en toute saison la brume s’accumulait contre les parois et empêchait d’en distinguer le sommet. Et c’était vrai, ce mur semblait ne jamais finir. Donc ils avaient planté des pitons pour estimer le comportement de la roche – par chance elle ne semblait résister – et ils avaient planté mille fois leurs ongles dans les fissures pour se hisser et exercer à plein leurs muscles. Ils s’en sortaient plutôt bien. Le soir ils discutaient autour du feu, se chamaillaient comme le font les hommes jeunes avant de sombrer dans un sommeil profond tandis que l’un d’eux veillait sur le campement à cause des bêtes sauvages.

Quand ils eurent le sentiment de s’être acclimatés suffisamment à la paroi, à sa structure, à ses difficultés, ils tinrent conseil à la façon des Anciens et Riks prit la parole. « Vous devez vous concentrer sur vos appuis, maîtriser votre souffle. Ne vous laissez jamais distraire. Notre réussite en dépend. »
Le lendemain ils réunirent leurs affaires et attaquèrent le mur une fois le jour levé. Aucun ne parlait. 
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passage

« Ça y est, je suis passé. Ça a été long, mais je suis passé de l’autre côté. Il était temps parce que j’en avais marre. Je leur répétais à tous qu’ils ne pouvaient pas savoir ce que c’était, la vieillesse, le ralentissement des fonctions du corps, la fin du voyage. Qu’ils ne pouvaient pas comprendre. C’est une chose qui ne s’imagine pas, qui s’apprend seulement en traversant la frontière, un jour une nuit une heure encore et encore. Ah pour ça rien à dire, ils étaient tous gentils avec moi — moi, le râleur perpétuel, le vache, le frondeur. Ils venaient me voir, ils apportaient des choses à boire et à manger. J’essayais de participer pour leur faire plaisir mais impossible d’avaler du solide, rien qu’un peu de Champagne et encore. Ils tenaient des propos optimistes. Vous parlez, au stade où j’en étais, c’était de la pure science fiction que d’espérer quoi que ce soit. Écroulé dans un divan sans pouvoir me redresser tout seul, gémissant à peine remuant, pâle comme si le sang avait déjà quitté mes veines. Ci et là j’arrivais à grogner, à balancer une blague cynique. Ils applaudissaient, ils riaient, ils parlaient de la fin comme d’une lumière éblouissante. J’avais hâte de voir ça, je l’avoue. En tout cas j’étais content de les rencontrer tous, au moins je les aurai amusés jusqu’au bout.

La personne qui me manque le plus, c’est ma Colette. J’entendais sa voix dans la cuisine, pas loin. Jamais loin. Elle veillait à tout, bonne jusqu’au bout des ongles. Elle m’a gardé près d’elle dans son appartement — pas question de m’expédier à l’hôpital. Elle essayait de trouver ce qui me ferait plaisir, un bouquet d’œillets, un croissant pour tremper dans mon café au lait. J’en fichais la moitié par terre, mais elle ne pestait jamais, elle disait que ce n’était pas grave. Ma Colette. Toujours de bonne humeur. Je lui ai offert une bague sur le tard après vingt ans de partage. Quand même je ne lui ai pas beaucoup donné, j’ai été un drôle de bougre. À présent elle va pouvoir respirer, se retaper, parce que je l’ai bien usée avec mon caractère et toutes mes bêtises.

Il y a eu aussi mes infirmières, elles passaient le matin et le soir. Des saintes femmes. Non mais c’est vrai, j’ai admiré leur dévouement, elles qui ne s’occupent que de vieux bonhommes comme moi en train de se dessécher sur pied. Elles me donnaient la main, me faisaient marcher comme un enfant jusqu’à la salle de bains où elles m’habillaient ou me mettaient mon pyjama. Il n’y a pas longtemps, Myriam — celle du soir — avait attrapé un gros rhume et elle ne voulait pas m’embrasser de peur de me le refiler. J’ai insisté. « Moi j’en veux bien des microbes ! » De toute façon c’était ma dernière semaine, je ne risquais plus grand-chose. Je suppose que depuis mon départ, la case avec mon nom dans leur agenda a trouvé un nouveau preneur. Inévitable cycle de la vie et de la mort qui nous avale.

J’ai essayé de me montrer courageux au maximum mais il y a des limites. Progressivement les forces m’avaient quitté, je ne pouvais plus écrire, même plus lire. Plus rien à faire en dehors de regarder la téloche. Vous parlez d’une distraction. Quand j’ai commencé à être confus, ils se sont décidés à me mettre sous morphine. Je n’avais rien contre, j’avais convoqué les miens la veille, mes enfants et leur mère, alors j’étais tranquille. De toute façon j’en avais bien profité, de cette vie terrestre. Alors je me suis laissé glisser tout doux vers la plage du Nord où j’avais peint mes aquarelles il y a quelques années. J’ai toujours aimé l’aquarelle, ce côté diffus impossible à maîtriser, cette collaboration du papier et de la lumière. Le temps était un peu couvert, propice à la méditation. J’ai entendu Colette qui parlait au téléphone, le docteur est passé. J’ai perçu leur présence et puis quand Colette s’est assoupie, j’en ai profité, j’ai arrêté de respirer. Un certain mardi de février, 6h du matin. D’après moi, c’était le bon moment. Juste après elle s’est réveillée et elle a beaucoup pleuré, là, toute seule à côté de mon lit avec la nuit dans la fenêtre. Et puis elle a appelé les autres.

Elle a choisi ma veste grise assortie à mes marines au-dessus de ma tête et elle a posé une statue de Bouddha sur le bureau. Quelques fleurs. Et puis voilà. Elle a aussi pensé à mettre un cahier pour que les gens écrivent leurs sentiments. C’est bien. Le jeudi ils m’ont conduit en voiture funéraire dans le pays que j’ai choisi pour mon dernier repos. Aujourd’hui c’est vendredi. Ils sont un certain nombre à être venus pour me déposer là, dans cette terre austère que j’ai cultivée et que j’aime tant. Ne pleurez pas, il me plaît à présent de m’y fondre. »

Texte de Françoise Renaud
Brightside bridge, photographie de Bona Mangangu

l’image d’eux, vers la fin

À perdre récemment un ami auquel j’étais très attachée, un genre de mélancolie m’envahit. Un peu comme en début d’automne quand la lumière baisse. On pressent les changements à venir et on guette la première tempête qui va secouer le littoral, le laver des pollutions estivales. Tout redevient comme au commencement des choses. Pas d’exaltation. Les traces sont effacées, la tombe est refermée. Pourtant au cœur, l’image de lui, vers la fin, fatigué, harassé, forces échappées de son vieux corps. Presque plus de chair. La voix pourtant était toujours la même, affaiblie elle aussi, mais identique en timbre et en expressions à celle que nous lui avions toujours connue. D’autres images aussi plus anciennes, plus longues à revenir, le plus souvent attachées à des événements précis.
Quelques objets restent, quelques livres dans ma bibliothèque. Mémoire des jours absents. La promenade du chien. Du coup, l’envie urgente de les relire — textes désormais introuvables — pour y retrouver la flamme qui l’habitait, la vie encore.
Ainsi j’en reviens à mon père, un peu plus âgé que ce doux ami à présent dans la terre.

À quatre vingt-onze ans passés, il est toujours campé sur ses deux jambes en dépit d’une cheville doublement fracassée l’an dernier à cause d’une chute d’échelle alors qu’il taillait ses fruitiers. Je sais qu’en ce moment il trépigne dans l’attente des beaux jours pour retourner son jardin. Je le connais dans cet état, impatient, râlant à cause du trop ou du pas assez d’eau. Cette année, beaucoup trop, coups de vent successifs et sols détrempés. Il faut attendre le soleil pour bêcher. Alors il tourne autour de ses parterres comme une bête en cage.
Ces derniers temps, son visage a changé, je l’ai bien remarqué. Mon frère aussi. À cause des dents — mauvaises. Ou plutôt de la mâchoire qui régresse et semble vouloir rentrer vers l’intérieur, ce qui lui donne une drôle de bouche de vieillard.

Les mots désormais, il les mâchonne. De toute façon il n’est pas dans ses intentions de se faire entendre ou de se risquer à quelques déclarations sur le tard, des choses qu’il n’aurait jamais dites, des regrets dont il voudrait se débarrasser. Ou encore des mercis ou des je vous ai bien aimés. Non, rien. Il mâchonne, radote un peu, tourne en rond. On me dit au téléphone qu’aujourd’hui il est juché sur son échelle en train de tailler ses poiriers au fond, là-bas, contre le mur. Il se moque de ce qu’on lui dit, n’en fait qu’à sa tête. Plus question pour lui de se faire sermonner. Et puis faire attention à quoi ? S’il doit tomber, eh bien il tombera. Il fait ce qu’il lui plaît. Il ira jusqu’au bout comme ça, perché sur son échelle pour préparer la fructification de ses arbres sans rien dire sinon ressasser certaines bribes de passé — toujours les mêmes —, pestant contre la pluie ou la sécheresse, examinant le ciel avec d’étranges hochements de tête — toujours les mêmes.

Tous les deux, l’ami disparu et mon père, sont des hommes de la terre. Jamais ils n’ont pu faire sans elle. Tout en la bêchant, la binant, la plantant,  sans doute qu’ils lui ont murmuré leurs frustrations et leurs secrets, les choses qu’on ne peut pas dire — qu’on s’interdit de dire —, les événements qui les ont blessés et qu’ils ont portés à vie comme hottes remplies de cailloux. Si fiers, au fond si réticents au sentiment d’amour.

Photographie : Dans le jardin de mon père, Françoise Renaud ©, juin 2013

loups

Pour la première fois il avait entendu les loups — la meute le poursuivait depuis plusieurs jours, guettant le bon moment pour agir — et il avait dû contrôler sa respiration, car il fallait se rendre à l’évidence, bien peu de chances de son côté dans la mesure où il était seul depuis que les autres avaient lâché prise, trop longtemps de lutte contre les éléments qui s’étaient acharnés sur eux au cours des dernières semaines, le monde transformé en un univers fantastique mais impraticable pour les humains, froide pelisse qui cristallisait la nuit, estompait les bruits et gommait les repères, aussi les vallées et les affleurements de rocher, à cause de ça que tout s’était compliqué et qu’ils s’étaient perdus dans le labyrinthe des montagnes, mais lui avait fait preuve de plus de résistance que les autres puisqu’il était vivant, il avait pensé que cette force-là lui venait de son grand-père, un type qui avait vécu dans les tranchées pendant la maudite guerre, avait tenu tête au froid et à l’ennemi — la génétique a parfois du bon quoiqu’en pareilles conditions il eût largement préféré s’endormir d’épuisement, tout oublier grâce à une paralysie progressive du sang et du gel de la viande —, mais il n’avait pas choisi, il était fait ainsi et ses jambes robustes continuaient à le porter, il lui restait encore suffisamment d’amadou pour faire partir une flambée et quelques soupes en boîte dans son sac sans compter son manteau doublement fourré, rempart très efficace en pleine tourmente, en vérité le plus difficile était de préserver ses capacités à réfléchir — le mental, garder le mental, il se le répétait tel un leitmotiv —, car le temps pouvait très bien redevenir plus clément d’ici quelques jours, et puis l’essentiel était de se préserver de la morsure des loups, car eux ne lâcheraient pas prise, il le savait, ils ressemblaient à des anges de la mort avec leurs fourrures épaisses et claires sous le ventre, bêtes mugissantes aux crocs puissants qui vivaient dans des conditions impossibles et ne goûtaient jamais au sommeil, d’un genre qui lui rappelait les tigres de la taïga ou les panthères des neiges, animaux de légende qu’on ne fréquente plus que dans les histoires ou les documentaires à la télévision, mais ces loups-là étaient bien réels, d’ailleurs ils hurlaient à la mort sur la colline toute proche depuis qu’il s’était arrêté de marcher et avait installé sa bâche à la faveur d’un bosquet pour y passer la nuit, il ne saurait dire aujourd’hui ce qui les avait tenus à distance durant ces heures interminables, peut-être une odeur demeurée dans la terre à l’endroit du campement, la lueur du feu, une intervention divine, allez savoir, en tout cas le jour s’était levé et il avait réussi à repartir tant bien que mal avec l’intuition que sa fin ne tarderait plus à venir, et dans ce moment où tout semblait se défaire, où plus aucune pensée ne semblait le stimuler, toutes images du passé effacées — même le visage de sa mère qui l’avait chéri comme un chiot —, il avait vu se dessiner un chemin à travers le dédale de neige et ce chemin l’avait conduit vers la vallée au bord d’une rivière prise de glace, les loups l’avaient poursuivi jusqu’à la lisière des bois puis avaient stoppé net et c’est alors qu’il avait vu les maisons, elles étaient enfouies si profondément dans la dune blanche qu’elles ne ressemblaient plus à des maisons, mais il comprenait bien qu’il s’agissait là d’un village, d’ailleurs il voyait des fumées qui s’élevaient en se tordant à dépasser les arbres, soudain ragaillardi il avait continué, et quand il avait atteint le cœur des choses où la vie pulsait encore en suivant les tranchées creusées à la pelle le long des murs, il avait repéré des portes, c’était incroyable après ce qu’il avait traversé mais il y avait des portes et de la fumée qui sortait des cheminées, il y avait donc des gens cachés au chaud dans ces maisons enlisées sous la dune, il lui suffisait de frapper et de crier pour être sauvé, et il avait fini par s’arrêter devant l’une de ces portes tout en songeant à un bol de soupe chaude et aux flammes d’un foyer qui lui brûleraient les mains et le visage — cette même porte que j’avais entrevue au début de l’histoire avant que tout s’enchaîne et que l’écriture me propulse malgré moi dans cette épopée avec le froid et les bêtes, car cette porte existe vraiment en vallée de Maurienne, je vous assure que c’est vrai, mon amie Bernadette l’a photographiée après la dernière tempête —, et après avoir appuyé sur le loquet l’homme rescapé s’était abattu sur le seuil, il n’y avait plus que du blanc dans son rêve, le hurlement des loups et le goût de l’eau-de-vie qu’on lui glissait entre ses lèvres.

Photographie de Bernadette Favre, Savoie, 2013

la quiétude des forêts

[...] Il avait neigé quelques heures avant l’aube. Neigé de quoi recouvrir les spectres d’écorce et les silhouettes de résineux d’un pelage blanc, de quoi voiler les bourbiers et les aspérités de la clairière bien que la pellicule restât mince et friable. Les reliefs plus marqués avaient résisté à l’ensevelissement, liserés sombres vaguement violacés ourlant ci et là la surface désormais cachée de la terre.
La neige tombait rarement en ce pays au voisinage du fleuve, mais quand elle le faisait c’était souvent juste avant le printemps.

Milie décida de rester couchée après le départ d’Hilarion. Elle s’efforça de mesurer l’assourdissement des bruits lié à la chute de la neige tout en appréciant la tiédeur de la couche à l’endroit du corps disparu. Un moment plus tard elle tira le rideau et contempla le contenu de la fenêtre ainsi qu’un tableau de maître.

La clairière paraissait lisse, étrangement lumineuse malgré le ciel bas. Un groupe de mésanges y voletait et grattait le terrain en quête de pitance. Étrange comme tout du monde était changé, simplement parce qu’une matière douce et immaculée avait dissimulé le râpeux du sol — herbes cailloux lichens —, en avait gommé les ratures hormis le versant des buttes rondes, certaines racines comme marquées au charbon et les chaos de roche en lisière aux interstices pareils à des petites gueules ouvertes.
Elle finit par quitter la couche et s’avança pieds nus jusqu’au seuil.
L’air était froid, revigorant, et il lui plut de le respirer. Elle ignorait que cette féerie matinale précédait l’intrusion du malheur, cependant elle réfréna sa joie face au paysage et à la ronde des oiseaux. Elle écouta le silence, l’impressionnante quiétude des forêts, joignit les mains comme si elle avait formulé une prière. Là-dessus elle frissonna, ramassa une poignée de neige qu’elle pétrit et la lança en direction des mésanges. Les bêtes légères se dispersèrent en pépiant, puis revinrent d’un seul élan se rabattre sur leurs traces sitôt le danger éloigné. [...]

Extrait de Créatures du fleuve, roman, FR© 2004
Le lac, photographie de Jacki Maréchal, 2012

grande muraille

Quelque part sur la frontière nord de la Chine, entre IIIe siècle et XVIIe siècle…

Tout là-bas, le soleil en chute libre.

Quelqu’un le suit des yeux. Un homme.
Il sait que, lorsque la terre sera plongée dans les ténèbres, l’astre continuera de peser sur la mémoire du corps, en particulier les paupières, petites plaies et brûlures ne pouvant s’arrêter de suppurer. Pupilles brûlées aussi, pellicule opaque troublant la vue. Pareil pour chacun des hommes du chantier. Ajoutés à ça, la poussière, le sable, la poudre issue des roches qu’ils taillent polissent et transportent sur leur dos. La sueur qui pique la peau aux écorchures, repoussée d’un mouvement automatique du poignet. Si cruel ce pays désertique, torride le jour, glacial la nuit, avec des hordes de barbares qui déferlent pour dérober le peu qu’ils ont, quand bien même ils se trouvent défendus par une garnison de soldats — pas du tout la main-d’œuvre qu’ils protègent, plutôt la muraille en train de se construire, et aussi les victuailles et les tentes du campement hérissées d’étendards où ils séjournent tous.

Une fois le soleil enfui, l’ombre met à nu les souffrances, corps rompus abattus sous des bâches. Un court répit. Quelques heures gémissantes. Le rêve les emporte loin — rien d’autre que le rêve pour tenir —, loin dans le giron doux des femmes, mères et amantes laissées en arrière ou simplement inventées, loin dans la tendresse d’une progéniture perdue.

Ses rêves à lui ont la dureté du granit puisé à cœur de montagne, matière primitive, lave, fluide sanglant, si bien qu’il leur fait barrage — il ne survivrait pas à l’appel de ces choses douces inaccessibles. Il choisit de se remplir du monde en train de se construire en dépit de la douleur et de la faim, il épie le vent, les nuages, les herbes, les arbustes, les bêtes qui fuient dans leurs terriers. Il respire rumine le monde comme on marche, vivant tout simplement, la chute du soleil révélant chaque soir la topographie des lieux — il le sait, chaque soir il regarde — et, dans l’instant précis où l’astre chute, la véritable courbure de l’univers. C’est là sa plus grande joie.

Beaucoup plus tard, des voyageurs équipés d’appareils à photographier viendront admirer ces formidables fortifications, ils s’égaieront pépieront telle une bande d’oiseaux gris et ils repartiront comme ils sont venus sans rien percevoir de la profondeur infinie du temps et de la couleur violente de la terre, nourrie de sang humain et de crépuscules.

Life on Mars, photographie de Rick Glay

du lien entre les êtres

à Michel Gueorguieff, disparu le 3  septembre 2013

Il y avait un prénom dans l’air, entre nous – un prénom d’homme. Quand elle le prononçait, elle était saisie d’une perceptible émotion si bien que je m’étais bâtie au fil de nos conversations une certaine image de ce Michel dont elle vantait les qualités et appréciait la compagnie, finissant par le considérer à hauteur de l’attachement que j’éprouvais pour elle.

Colette était une fille du Nord. Après avoir fait ses premières armes au théâtre en tant que costumière, elle avait débarqué dans le Midi où elle menait un quotidien de galère. Quand je la visitais, j’apportais du thé à la vanille – celui qu’elle préférait – et quelques brioches à grignoter qui amélioraient son ordinaire, même si je n’étais pas bien riche moi non plus.
Un jour, enfin, j’ai rencontré ce personnage mystérieux. J’étais sur le point de partir, lui passait la prendre pour la soirée. Nous nous étions juste salués tout en nous dévisageant avec curiosité.

Par la suite, nous nous sommes régulièrement croisés au hasard de certains salons du livre et, bien que pressé, il savait s’arrêter, échanger, partager un moment. Mais jamais je n’ai pu me défaire de l’impression qu’il m’avait laissée la première fois en présence de Colette, qui d’ailleurs avait disparu de son paysage autant que du mien depuis longtemps. Outre sa prestance solide, c’était le sombre de son regard qui m’avait touchée. Et puis sa voix : profonde et belle, avec une façon de dire certains mots avec un petit jeu de langue. Comme un détail poignant qui, à me le remémorer, rappelle l’évidence de sa disponibilité et ravive le sentiment de sa présence bienveillante.

©Françoise Renaud – le 5 septembre 2013

le FIRN – Frontignan – Littérature / BD / Cinéma

le Trouve Tout du Livre

Un ami m’a écrit après avoir visité l’endroit :
«… lieu insolite, planté là, quasiment nulle part, amarré au bord du canal : la chapelle, le pont, les péniches, les platanes… et bien sûr, La Librairie. Faut-il d’ailleurs dire librairie ? Ma première pensée, lieu de perdition, me paraît bien plus appropriée. Errer dans le dédale des rayonnages, hésiter entre beaux-arts et littérature, feuilleter fiévreusement, et enfin succomber voluptueusement sur une peau de chagrin ! Une bien belle perspective… »

Le Somail : un port-hameau lié à la construction du canal du Languedoc (achevé en 1682 ), un site protégé. Il faut s’y rendre exprès ou y faire étape si l’on navigue par ces voies tranquilles bordées d’arbres. On ne sait pas dans quel pays on se trouve. Soleil âpre, vent, platanes. Quelque part dans le Midi sans doute, à l’intérieur des terres.
On franchit le vieux pont de pierre en dos d’âne.
Là, juste derrière, un bâtiment qui n’exprime rien au dehors de ce qui palpite au-dedans, une sorte de grange.
On raconte que c’est une librairie, on franchit le seuil et on n’en revient pas. Bien plus qu’une librairie, c’est un temple, un édifice de rayonnages improbables où vibrent des milliers d’ouvrages de toutes époques admirablement rangés et recouverts d’un film transparent plié dans les règles de l’art qui laisse deviner combien ils ont vécu . Un labyrinthe immense et intime à la fois. On y circule à l’aise, on se laisse faire, on fouine, on s’empare d’un livre et puis d’un autre, on picore, on dévore, on adore, on ne résiste pas, saisi — plus ou moins rapidement — par l’envie d’emporter avec soi quelques-uns de ces biens étranges qui tiennent dans une seule main, recueils de mots qui nous promettent rêves et vertiges.

J’y ai déniché un Fernando Pessoa, deuxième volume du Livre de l’intranquillité, qui débute par ce merveilleux paragraphe que j’ai livré à haute voix sur le champ à une amie qui m’accompagnait. «J’ai duré des heures ignorés, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j’ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l’histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer…»
Le rythme des mots semblait s’entortiller avec l’instant qui passait, enchevêtrant les êtres en lecture ou errant au hasard des rayons dans un mouvement grandiose invisible.

J’ai senti tout l’amour porté comme une ombre sur chacun de ces livres, leurs auteurs vivants ou disparus, de toute façon entortillés vivants dans les glyphes et la chair du papier.

Au centre de l’espace, un poêle à bois autour duquel on imagine les visiteurs regroupés en hiver après leur errance, un verre de vin chaud à la main.

©FR, août 2013
Photographie de Françoise Renaud, 2013

enfant-lune

À peine sorti du ventre, il avait déjà cette tête-là, ronde et lisse, semblable à celle d’un baigneur en celluloïd des années soixante avec des yeux qui bougent dans les orbites et des paupières bordées de cils qui s’ouvrent et se ferment avec un petit bruit de bascule. On a envie de le prendre dans les bras, de lui essuyer la bouche les joues, de l’habiller pour qu’il n’ait pas froid, ce gentil bonhomme abandonné au milieu des jouets.

(l’ovale du visage est souligné par un liseré bleu pâle qui suscite l’impression de lisse,
aucune trace de corruption,
le nez et la bouche sont finement ciselés)

L’enfant est jeune, état où rien encore ne s’est dégradé.
Tout juste un an de vie.
Et il commence à être solide sur ses jambes. Quand il attrape un objet, il le serre fort et le tient contre lui. Impossible de lui faire lâcher prise. Il aime posséder cette chose dure ou molle, bonne à manger mâcher ou sucer. Le plus souvent il rampe sur le plancher au milieu de peluches et autres jeux colorés censés l’amuser. En fait il ressent de l’ennui, et déjà cette profonde solitude à laquelle il lui faudra s’habituer. Il lui arrive de baver ou de pleurer pour qu’on lui accorde de l’attention. Quand il s’abandonne sur le côté, il regarde la vilaine tapisserie à rayures, les reproductions de Van Gogh encadrées de baguettes en bakélite vaguement assorties à la palette, la haute fenêtre par laquelle pénètre le soleil.

C’est la fenêtre qu’il préfère.
Il entend des bruits, la vie des autres, le trafic. Il perçoit le chaud et le lumineux, il s’invente des ballons qui roulent à travers le ciel et des lunes blanches.

(tout semble se passer dans les yeux et autour des yeux, lumière des iris engloutie, dominée par celle du dehors
l’interrogation de la bouche prend le dessus,
plage d’un blanc marbré soulignant le potelé du menton)

Les jours de grand vent, les rumeurs régressent au profit du bruissement des arbres proches du bâtiment. Une odeur de foin ou de pollen remplit la chambre.
L’enfant à croupetons explore la frange du tapis tout en semant des miettes de gâteau sec.
Il ignore toute forme de corruption.
Plus fort que la mort.

Extrait de Figures du dedans, Françoise Renaud 2012
Acrylique sur toile de Jacki Maréchal
Pour le collectif Confettis dans le cadre d’Écritures Croisées entre écrivains, jeunes sans papiers & Co

corps souple de l’île

Un texte dédié à Charlotte et Jean-Christophe

Il existe une île dans le Nord armoricain, ou plutôt une suite d’îlots rocheux parsemés sous le drap du ciel, noirs et roses et bleus, où la réalité s’estompe au profit du sensible, où chaque parcelle de terre délivrée des poussières par le bal des marées modifie ses contours en émergeant ou s’ennoyant, un peu comme l’animal s’aplatit dans l’herbe pour se fondre dans le paysage.
J’y séjournais hier encore.
Et j’y ai vu comme une fissure entre la côte et l’île, une fracture suintante mouvante froissée de courants où le bon nageur se perdrait à coup sûr.

Quand la mer se retire comme ça — on ne sait pas où elle va —, on dirait un vaste chantier en attente. Plantés sur le rivage, on attend aussi, nous les vivants. On attend la remontée des eaux, la volte-face du vent épicé, on attend l’arrivée du bateau pour rallier l’île ou au contraire s’en retourner vers le continent.
Et on contemple le ciel forcément.
Et l’eau. Et la ligne de terre en face. Et le ciel à nouveau.
On attend.

Pour être née sur un autre rivage un peu semblable, j’ai reconnu le corps de ce pays dans sa rudesse et sa souplesse. La nature des roches diffère mais la présence de l’océan confère aux courants d’air la même odeur et on ne sait plus où porter les yeux tant les choses à voir sont multiples. J’ai ressenti parfois une subite mélancolie à cause de la fugacité, à cause des barrières invisibles qui séparent du divin bien qu’on soit loin des villes. En arrière, le souvenir de la fracture qui borne le territoire de l’île et donne l’impression d’être passé de l’autre côté. Et puis l’idée qu’on va partir un jour, quitter le monde d’ici pour gagner les déserts de lumière blanche. D’autres îles, ailleurs. On aimerait qu’elle ressemble à celle-là avec des jetées embrumées et des chaos de granite à border l’océan .
Et maintenant j’aurais tant à écrire pour vous dire la pureté du vent, les champs juste fauchés au bord des prairies marines, les jardins noyés de roses et les agapanthes au bord d’éclore.
De tous côtés, ce chant à notre portée : nuages vagues vent champs de pommiers et murs de pierre. Forcément on oublie l’habituel de la vie. De l’autre côté de la fracture, on se laisse fasciner.
On jouit de l’île.
On jouit de la splendeur.

Le vent enfle avec la marée montante, les maisons sont tapies, pas de voitures. Le soir, quand les visiteurs s’en sont allés, quand les lumières du village s’éteignent, il n’y a plus que le cœur de l’océan qui bat et notre sang, mouvement vital au milieu de la voie lactée.

Photographie : Embarcadère de Bréhat, ©FR, juin 2013

vibrations

texte écrit à partir de la série d’oeuvres de Jacki Maréchal  ‘Autour de Morton Feldman’ (compositeur du XXe siècle), entre peinture et musique contemporaine

Rien. Blanc. On dirait qu’il ne se passe rien.
Blanc. Silence.
On s’attarde, histoire de pénétrer cette absence, on songe à un ciel voilé au-dessus d’une mer calme qui n’en finirait pas de se dérouler, presque pas d’horizon. On s’attendrait à quelques gerbes d’écume fouettée sur la grève, mais non. Blanc. Silence. On se préoccupe de l’absence de bruit et on s’attarde.
Irréelle, clandestine, cette plage en nous entre deux pôles, est et ouest, lait et goudron, matin et soir.

Lentement paraissent des brins de rien, des écorchures de matière, des à-plats opalescents ou cendrés, quelques coulures de neige aussi, à moins qu’il ne s’agisse de glace — peut-être parce qu’on s’est simplement rapproché de la toile, pris par le jeu de la contemplation —, même que cette glace est déchiquetée au bord du trou, une déchirure forcément accidentelle, d’ailleurs quelqu’un raconte cet événement de la glace qui a cédé sous le poids d’un chasseur, l’homme emporté par le remous des eaux noires. D’autres histoires aussi. On dérive comme à bord d’une barque, le vent toujours insignifiant impuissant à bousculer les matières qui demeurent en l’état, dans leur jus, entre douleur et rédemption.

Une fois qu’on a accepté le flux lent de la navigation, des souffles se lèvent dans l’air diamantin du bord du lac gelé ou du bord de la mer — du bord de la vie — et les forêts murmurent. Gris, ivoire, opale. Des étendards flottent au vent, des brumes se tournent en nuées, des bancs de poissons scintillent et filent sous les épaves, sous les récifs encroûtés d’algues. Éphémères impressions courtisées par des voix suraiguës et légères, quasi irréelles. Comme si depuis l’impressionnant silence de l’âme se soulevaient des spectacles composés de tout ce qu’on aurait vu avant la naissance, avant la conscience, de tous les éblouissements et les terreurs tissés en une orchestration savante :
lignes chaotiques,
interstices et replis,
fentes, reliefs,
ondulations blanches ou noires.
Autant de visions aux confins de la respiration qui engendrent une vibration contre le silence, au-delà des zones d’ombre.

Un chant.

La toile devient partition musicale, morceau de temps, espace vibratoire. L’événement est sonore, on le sait à présent qu’on a lâché prise, puisqu’il témoigne des souffles infimes, des cris expulsés ou retenus, des pleurs des nouveau-nés, des joies frayeurs lamentations de nos frères, fond de toile laiteux brusquement assombri, l’opalescence liquide réduite désormais à une simple lanière bleutée. Sans doute que la nuit est tombée avec l’humidité marine et la brise plus tenace. Il y a des silhouettes solitaires qui errent sur le rivage, guettant les transformations ultimes de la lumière jusqu’au noir d’encre.
Frottis de violon,
matière grenue de l’errance,
vacillement des chœurs.
Les larmes sont devenues des croches, des soupirs organisés sur des portées, architectures horizontales soumises à la tension du chant et au rythme des marées. Splendide osmose de la terre et du ciel, du lait et du goudron, du silence et du son — de la peinture et de la musique —, matières cependant friables rapidement rendues à leur état originel par une simple pluie de printemps.

Peintures de Jacki Maréchal :
Toucher la neige, acrylique sur toile, 81 x 65 / Noir, acrylique sur toile

écouter Morton Feldman
Rothko Chapel (1971)
A very short trumpet piece (1986)

soudain l’homme debout

Le texte dont vous pouvez lire ici le premier feuillet, a été écrit pour l’exposition « Verticales éprouvées, œuvres récentes de Martine Trouïs.

C’était il y a sept millions d’années, soudain l’homme debout dressé, capable de marcher, d’articuler des sons,
soudain debout dressé,
faisant fi des dangers à se tenir comme ça, en équilibre, à se risquer à travers le chaos des rochers, l’enchevêtrement des forêts.
Et quand il a tendu les mains vers la cime des arbres et les yeux vers les souffles colorés du vent, il a pesé l’insondable du ciel — l’au-delà. Tout de sa perception était changé.

Debout dressé il a parcouru de grandes distances, chassé les animaux sauvages, observé les crépuscules, perché au bord des falaises. Peu à peu nourri d’attentes et de paysages, le langage s’est construit.

D’abord mots balbutiés, mots empilés hissés comme des bannières, comme des voiles de navire,
mots embellis de neige et d’abîme, d’herbes nouvelles et de torrents,
mots debout tendus vers les étoiles et le vide sidéral, mots griffés sur la paroi des grottes ou l’écorce des troncs imputrescibles
[...]

Illustration :  exposition Verticales Éprouvées de Martine Trouïs,
huiles sur toile

Vous pourrez lire la suite  à la Chapelle des Pénitents Bleus,
place Roger Salengro, Narbonne
du 16 mai au 28 juillet 2013

RENSEIGNEMENTS ici

mer

[...] Ce jour-là une lumière étrange moirait la surface de la mer si bien qu’elle ressemblait à une étoffe précieuse et il montait depuis la lisière des eaux un bref chuintement, un chant calme de marée basse.
Pas un brin d’air.
Un ciel laiteux comme souvent au printemps.

Les enfants progressaient sur les bancs recouverts de varech, nasse d’osier pendue en bandoulière. À chaque sillon, échancrure ou fissure dans la roche, Félix faisait halte. Selon l’aspect de la faille et la profondeur de l’eau, il glissait la main ou enfouissait prudemment le métal de son crochet. Il avait appris à se méfier de la mâchoire du congre troublé dans son repos ou des pinces d’un crabe dormeur. Joseph moins téméraire explorait les mares avec son épuisette. Il collectionnait les bigorneaux, pistait les crevettes et ramassait quelques étoiles de mer même si elles empestaient en séchant. Après tout lui adorait cette odeur, Félix pouvait bien se moquer, d’ailleurs les chats aussi puisqu’ils s’amusaient de ces curieuses bestioles tout autant que de bobines de fil.

Quand la vague s’enflait, un souffle se précisait au large et la musique changeait, alors ils savaient que la remontée des eaux commençait.

S’ils s’étaient concentrés jusque-là sur leur pêche, s’enivrant des odeurs de varech et de vase remuée, il leur fallait désormais s’éloigner des régions humides puisque la musique était venue.
C’est en regagnant la plage à hauteur des Petits Sablons qu’ils le virent.
Un homme aux cheveux pâles.
Il flottait sur le dos, face offerte au ciel, haut du crâne retenu dans le goulet de la mare aux mulets. Il était vêtu d’une salopette en coton bleu comme en portait leur père pour se rendre au travail et il était chaussé de bottes en caoutchouc [...]

POUR ÉCOUTER

Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions Aedis, 2000
Extrait de la lecture-concert MER , duo Voyages Immobiles, Françoise Renaud & Frédéric Tari

dur et compact le sol

Dur et compact le sol de la cour où il courait sautait tournoyait sur lui-même, se propulsait en diagonale, longeait le mur en une série de petits pas de côté, dos à frôler la pierre, puis repartait vers l’arrière, contournant avec agilité les deux trois arbustes maigrichons plantés depuis des lustres dans des pots ébréchés, se pliait se courbait, relevait brusquement la tête et dégageait sa gorge jusqu’à faire mal, en même temps jetait les bras en l’air et faisait bondir ses genoux contre sa poitrine d’un mouvement brusque et énergique tandis que son père depuis l’atelier le regardait faire, perplexe, inquiet — enfin, quelle mouche l’avait piqué ? —, surtout qu’à un moment donné, alors qu’il s’était livré à ces étranges et bondissantes pratiques durant plusieurs semaines et même plusieurs mois, il avait ôté ses chaussures bien que ce fût l’hiver et c’est pieds nus qu’il avait alors couru sauté contre la pierre et contre la terre humide et grasse, gravillons intégrés à la terre et bien d’autres matières accumulées en cet endroit depuis que les arbustes avaient pris place dans le décor, et la sensation était venue alors qu’il n’avait pas encore douze ans, une sensation qu’il développerait plus tard jusqu’à prendre plaisir,

—    un incommensurable plaisir —,

comme si le corps avait soudain acquis suffisamment de légèreté pour décoller et rester suspendu plusieurs secondes au-dessus du sol,
souffle, flux, sang interrompus pour laisser place à la folie de danser,

folie qu’il ne l’avait jamais quitté,
chaque endroit de son corps, chaque fibre de ses cuisses, chaque parcelle de ses pieds ayant été supplicié à un point incroyable, donc corps et pieds devenus solides et souples à la fois, doués d’extension et de rétraction pour voler comme ça au-dessus de la scène tel un oiseau rare, artiste engendré par une suite d’hivers rigoureux et un apprentissage sans relâche en dépit des désaccords qu’il avait avec sa famille, surtout avec son père,

voilà ce qu’il pensait ce soir-là après le spectacle, épuisé et rempli de son succès, se revoyant petit garçon et repensant au sol dur et compact de la cour où il avait tant couru sauté tournoyé sur lui-même, où il s’était propulsé de toutes ses forces en diagonale à frôler les arbustes maigrichons plantés là depuis des lustres alors que son père le regardait depuis l’atelier en hochant la tête.

Texte écrit lors d’une performance en direct (ZAL, Montpellier, 20 octobre 2012) et retravaillé aujourd’hui
Illustration : dessin sur kraft, Marc Na

mer en mars

Hier, le temps était au beau. J’ai marché sur la plage en compagnie d’une amie. Oh pas une folle randonnée, quelques pas seulement dans le bleu, dans le bruit des vagues.
Déjà, quelques impatients s’étaient dénudés — seulement les chevilles et le torse —, installés contre la brise au bord des balustrades. À l’abri de la cabane des sauveteurs, des femmes gitanes conversaient, jambes offertes déjà brunies. Tout était calme.
Nous avons ramassé des coquillages, des cailloux veinés au ventre doux, des algues rouges, des brins de crinoïdes pareils à des chevelures rigides. Ils portaient dans leurs fibres et leurs interstices l’odeur de la mer, du ventre de la mer.

Photographie : ©Françoise Renaud, Palavas Les Flots, mars 2013

rouge Caravage

à Josette

Le tissu retombe – velours taffetas bure lin mêlé de soie– à la fois liquide et solide. Il semble lourd du jus des fruits de l’Éden, lourd du sang des humains torturés depuis la nuit des temps, lourd des prières, des désirs d’amour et de gloire probablement inassouvis. Impossible d’ignorer sa présence.

Et si le drapé fait vibrer le tableau,  c’est à cause de sa couleur. Même chose sur un autre, plus loin. Et puis un autre. Plus tard, dehors, contre le ciel de septembre, accroché à un cintre remuant au vent.

De loin elle le voit, le tissu,
et elle va droit dessus comme si désormais la couleur ne pouvait plus rester hors de son champ, hors de sa vie.

Elle l’avait adorée tout à l’heure dans les tableaux du maître jusqu’à fascination, et maintenant ça ne la lâche plus. Sur le cintre, elle voit la robe, la petite robe rouge aussi précieuse qu’une pierre fine. Elle s’en approche, la touche, sort un billet. La marchande la lui tend en retour dans un sac en plastique. Une fois rangée dans sa penderie, elle la reconnaîtra rien qu’au toucher. Et chaque fois qu’elle la portera, elle se souviendra de la force d’expression du peintre génial, du marché aux vêtements sur l’esplanade au sortir du musée, des mots échangés avec la fripière qui s’était levée à l’aube comme les jours précédents et qui bientôt en finirait avec tout ça, la vie passant, la vie grinçant. Et ça lui prendra le cœur.

Saint Jérôme en méditation, Le Caravage, vers 1605,
Monastère de Montserrat, Catalogne (huile sur toile, 118 x 81)

tas de bois

Ce qui se cache sous la couche de cendre,
ce qui grince grogne,
ce qui se terre et se tait de l’être car ne peut être dit,
tout ce que nous savons de l’air bleu des rêves, de la fine découpure des feuilles d’érable, de la solitude éprouvée au cours d’une promenade au bord du lac gelé alors qu’un soleil maigre courtisait la canopée des forêts, un homme marchait sur l’autre bord, laissant des traces profondes — il croyait lui aussi être seul —, il faisait tellement beau cet après-midi-là après une semaine de tempête neigeuse que toutes les espèces de créatures étaient sorties des tanières pour jouir de la lumière rapidement basculée en arrière des arbres,

tout ce qui nous fait tenir debout au milieu du chemin, tête nue, front au vent,

tout ce que nous aimons, nourritures suaves, habits de velours et livres rangés dans nos bagages dans nos sillages,

un jour constater l’état des choses, la prégnance des secrets enfermés dans des armoires métalliques, la noirceur de la terre sous les ongles, les émotions qui nous exhortent à ne pas perdre une miette de ces spectacles discrets que bien peu observent, un jour forcément constater la blancheur de la neige — comme on prend conscience d’un sommet inaccessible —, cristalline, irréelle, manteau lustré tassé sédimenté en même temps que des débris de poussière, parcelles de météorites, brindilles, feuillages secs et graines miniatures éjectées du fruit pour donner à renaître, c’est comme ça que l’espace se régénère, comme ça qu’on retrouve le goût des choses,
comme ça que se cicatrisent les douleurs de la chair par temps clair,
au retour partager une tasse de thé, un gâteau, tout en parlant de la beauté du lac, de l’ordonnance du tas de bois appuyé contre la maison.

Texte inédit ©Françoise Renaud -
Photographie ©Bernadette Favre, 2013

maigres possessions


« Nous ne possédons réellement rien ; tout nous traverse.»

Eugène Delacroix, Journal.

J’ai conscience de mes possessions.
Elles sont rangées autour de moi dans la maison, les placards, les tiroirs. Car j’ai cédé comme tout le monde et à bien des reprises au désir de m’approprier des objets, objets du quotidien pour la plupart chinés dans des brocantes ou sur des marchés, ici ou à l’étranger. Ils sont dérisoires face au bien précieux qu’est le souffle puisqu’on ne sait pas quand viendra la fin du voyage, et sans doute qu’il faudrait que je m’en débarrasse si je voulais, comme l’ermite retiré au fin fond des montagnes, me consacrer à l’essentiel — contemplation, poésie, calligraphie. Pour l’instant ils m’accompagnent ainsi que des animaux tendres et me proposent un monde rassurant, illuminé.

Parce qu’ils sentent la joie, un genre de joie qui circule aux sillons de la peau comme une cire nutritive. Ils témoignent aussi de certaines émotions qui m’ont étreinte, un jour.
Et ils parlent de la vie d’avant, de la vie d’ailleurs.
De la vie tout court.

Ce tapis tissé par une femme du désert au cours de l’autre siècle — je l’ai souvent imaginée en train de parler avec d’autres comme elle en triturant ses brins de laine, depuis elle se tient là dans l’ombre de l’histoire. Ce bois sculpté par un homme qui a donné ce qu’il avait de meilleur et a transmis son savoir-faire à ses fils. Cette tasse en poterie dans laquelle je bois le thé plusieurs fois par jour. Sa couleur vert jade est douce à mon œil, son contact parfait quand je la porte à ma bouche.
Tous ces objets en laine, en bois, en bronze, en argile, en pierre, brodés ciselés patinés, proposent des liens qui en dehors de leur réalité ne se seraient jamais enchevêtrés.
Dérisoires, oui. Essentiels ? Oui aussi.

Ils constituent mes possessions, menues consolations bien que soulignant la fugacité de notre temps de vivant.
Ils donnent du beau à vivre parce qu’ils gardent leur totale liberté.

Si ceux-là reposent aujourd’hui dans ma maison, ils migreront ailleurs quand je ne serai plus. Ils sont faits pour durer et transmettre des parcelles de l’âme. Je ne suis que leur hôte.
Quant aux livres, ils sont des coffres à joyaux qui réchappent de presque tous les cataclysmes. S’ils brûlent ou sont détruits par une crue, il en renaît d’autres. Objets de papier faits à l’aune de la main humaine.
Ces possessions n’alourdissent en aucun cas ma valise. Elles n’appartiennent à personne sinon à l’humanité. Dans cet intervalle de temps où elles occupent mon quotidien, elles se patinent et délivrent une humeur de neige— d’éternité.

Illustration : ‘Incertain’, ©Martine Trouïs, 2011
(huile sur toile, 65 x 81, collection particulière)

plomb dans l’os

Mon père a quatre-vingt dix ans…

Il avait prévu le coup, anticipé la manœuvre, la prochaine fois faudrait que j’me débrouille. Il voulait dire : sans lui. Donc j’étais prévenue. Pourtant je n’avais pas pris sa déclaration au sérieux, pensant qu’une fois encore il viendrait me chercher dans sa petite voiture mauve cabossée en plusieurs endroits mais encore vaillante, suffisamment pour franchir la cinquantaine de kilomètres qui sépare la maison familiale de l’aéroport — d’autant qu’il me céderait le volant au retour —, avec en position passager maman en tailleur de saison, mise en plis fraîche de la veille ou pas loin, doigts agrippés à la ceinture de sécurité. En vérité, je pensais pouvoir compter sur la crânerie du bonhomme, soucieux d’afficher en toute occasion ses exceptionnelles capacités vu son âge, heureux peut-être d’aller récupérer sa fille en ce point d’aiguillage où circulent les voyageurs modernes — même fier, allez savoir.
Et donc, pour déclarer une chose pareille, il devait forcément sentir le froid de l’âge, le rigide se répandre en lui comme du lichen, il devait sentir — plus qu’avant — le plomb dans l’aile, dans l’os, pour imaginer se démettre d’une fonction qu’il avait remplie pendant des décennies, pour abdiquer en quelque sorte.

De mon côté, j’avais bien pris le pli.

À peine débarquée dans le hall des arrivées en attente des bagages, je guettais leurs silhouettes, petites, un peu embarrassées à l’image des gens de la campagne, qui se profilaient du côté de l’entrée. Un instant je prenais la juste mesure du temps — dans un roman j’ai décrit cette scène maintes fois répétée depuis que j’ai quitté l’adolescence.
Elle, rouge aux pommettes, sac enfilé au bras.
Lui, bouche sèche, mains plongées dans les poches, en habits de jardin ou d’atelier — il avait repoussé la proposition de maman d’enfiler une veste un peu plus propre un peu plus neuve, prétextant qu’elle était serrée aux épaules, de toute façon quand ça venait d’elle il refusait. Pas une affaire d’état, raisonnait-elle, même si elle aurait préféré qu’il soit un peu plus présentable pour aller à la ville, mais que voulez-vous, elle ne pouvait pas se battre avec lui, c’était comme pour le faire aller chez le coiffeur. Donc entre eux deux le même équilibre des forces, le même scénario, à présent plus rien ne changerait en dehors du rigide dans l’os, du blanc dans le poil, du buriné dans la peau qui s’amplifieraient jusqu’à l’arrêt définitif du cœur et de l’image.

Cette fois la scène avait changé.


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il la voit

Dans son rêve le plus beau Maurice la voit, jeune fille recueillie dans sa prière. Il la voit à genoux au milieu de la nef glaciale, fichu de laine noué sous le menton.
C’est le plein hiver.
Dehors le vent siffle.
Tous les deux entendent son froissement contre les hauts vitraux et ils s’inquiètent. Ils savent que ce vent vient du large et soulève en mer d’incroyables lames qui renversent les barques et noient les hommes d’équipage, soudain ils se sentent seuls au milieu des gens qui prient. Sans doute qu’au lieu de baisser les paupières et de prier pour le salut des âmes en péril dans le gros temps, elle cherche sa silhouette d’homme près du pilier où elle sait qu’il se tient d’habitude. Un élan irrépressible l’y oblige. Comme il ressent sur lui le poids des yeux, il tourne la tête vers le chœur et il l’aperçoit en train de le chercher. Il découvre d’abord un fragment de sa joue, puis la courbe pâle de sa paupière. Il voudrait se détourner, s’arracher d’elle parce qu’il se sent nu. Il ne peut pas. Il ne réussit pas à bouger quand bien même il veut retendre le lacet défait de sa botte et il n’en revient pas.
Un interminable instant leurs regards se pénètrent.

Il se sent capturé, il tremble. Une sensation bien plus déroutante qu’un désir pour le corps d’une fille belle.
Tout de suite après il ne songe plus qu’à choyer ce visage qu’il a entrevu entre ses mains, à devenir son amoureux.

Cet instant unique compose le rêve de Maurice. Il a probablement eu lieu l’un de ces jours où l’air est si dense, si violent que les sens déraillent et que la faim déverse mille visions magnifiques dans les corps impatients de crever leur enfance. Malgré le froid son sexe s’était durci et son front brûlait. Il envisageait le bonheur pareil à un champ de blé tendre ondulant sous la brise, à une immensité de lande bordée par une immensité de mer.

Cet instant rare a transformé sa vie. Il vibre depuis dans son âme comme un joyau, comme une lumière rouge au fond d’un sanctuaire.

Extrait de mon roman Aujourd’hui la mer est blanche,
éditions AEDIS, 2000
Illustration : « Repos » (détail), huile sur toile de Vilhelm Hammersoi, 1905

année nouvelle

Photographie, © F.R., décembre 2012

entre terre et ciel

Après plusieurs jours d’absence, je renoue avec la maison en ce jour de Noël.

Calme dehors.
Pluie légère, ou plutôt bruine un peu comme en Bretagne.
La chatte ne me lâche pas d’une semelle. Elle se demande sans doute si je vais partir comme tous les autres jours et elle guette, assise sur le bureau à quelques centimètres de ma main qui s’agite, oreilles en alerte.
Dehors, les feuilles ont cessé de tomber.
Et je pense à vous tous dans vos maisons, certains en pleine réunion de famille, d’autres seuls, regardant par la fenêtre quelque oiseau lancé au ciel en dépit de la pluie.
Je pense à vous, mes fidèles, mes proches, mes inconnus.

Petites ailes dorées de l’érable en sommeil.

Chuchotements, ceux du vent.

Murmures, ceux du cœur qui attend.

Illustration : ‘Au jardin‘, photomontage, © F.R.

naissance

texte en résonance avec la parution il y a quelques jours de mon roman
Petite musique des vivants, CLC éditions

De cette chose virtuelle qu’il était dans mon cerveau, le roman est devenu objet tangible. Il  est devenu livre.

Et il est là, posé sur la table. Je ne sais quoi penser de lui. Il est comme étranger.
Si neuf, innocent, couverture légèrement granuleuse — conforme en tout point à la maquette visualisée il y a quelques semaines sur mon écran — et ses pages correspondent bien au nombre prévu par l’imprimeur.
Tout semble parfaitement réalisé. Pourtant je m’inquiète.

Je m’éloigne de la table à reculons, franchis le seuil de la pièce.

Je le sens par-delà la cloison, il y a comme des émanations qui me poursuivent, à nouveau des sueurs froides, les mêmes qui survenaient la nuit quand l’histoire m’arrivait par bribes, terrible, impossible à contenir dans une seule page, et même dans un feuilleton à dix épisodes. Parce que l’histoire de ce roman-là, plus improbable que celles de mes romans précédents, s’était enroulée à mes chevilles telle une liane riche en feuilles et en fleurs, résistante à toutes les saisons, et elle avait grimpé en moi par-dessous la peau, empruntant les canaux de la lymphe et du sang. De temps en temps elle tentait une percée, parasite jamais découragé glissant lentement vers le cœur, vers la gorge, bientôt envahissant le siège de la pensée. Et pour la suivre, il m’avait fallu courir moi aussi en dedans, remuant les rochers et taillant les plantes épineuses qui encombraient le passage, abandonnant sur les parois palpitantes quantité de rayures impossibles à effacer avec de l’eau savonneuse, même en frottant.
L’histoire m’avait conduite jusqu’à cet atelier pareil à une grotte où l’homme se concentrait sous la lumière de la lampe.
C’était son dernier travail, le plus beau qu’il avait conduit de sa vie entière. Quand il avait eu fini, il s’était levé — je ne m’y attendais pas — et il avait poussé la porte. C’était une nuit noire, une nuit de tempête. Je l’avais suivi. Sans hésitation il s’était dirigé vers le bord de la mer, avait emprunté ce chemin qui longe le cordon littoral qu’on appelle le chemin aux oiseaux — personne ne s’y risque jamais par ces nuits d’hiver et de tempête. Clairement je l’avais vu marcher. Il était seul et ses pieds frottaient le sable. Bien sûr je ne pouvais pas entendre le crissement de sa foulée parce que les vagues rugissaient avec régularité, folles et violentes, comme le flux dans sa poitrine, assourdissant et sombre. Je vous assure que je le voyais en dépit des ténèbres. Je n’étais pas très loin, mais je n’ai rien pu faire pour l’arrêter. Il était aspiré. Il était en dedans de moi. C’était comme une naissance.

Je reviens vers la table, lui jette un coup d’œil. Le livre n’a pas bougé. Il est là, offert à la lecture. Intact, blanc avec la photo de déferlante qui avale tout de la terre et des hommes.

Illustration : ‘Qu’est-ce qui se passe au point P ?’ de Martine Trouïs
(huile sur toile – 100 x 73)

le landau

extrait du recueil Le ciel lumineux de l’enfance qui vient de paraître dans ma collection Petites Proses.

Un après-midi, une lumière, un parc avec des arbres.
Ou simplement une cour entre la maison et la rue. L’enfant ose ses premiers pas à l’aide de son landau.
Vous le regardez faire. C’est dans le cours naturel des choses.

Vous applaudissez.

Et vous pensez que cet événement arrive depuis que des êtres naissent du ventre des femmes et se nourrissent de leur sein. C’est comme ça. Un jour ils deviennent assez forts et l’envie leur vient de se redresser et de marcher — pas d’autre choix.

Et l’enfant encore nourrisson ne sait pas où il va, mais c’est ainsi qu’il lui plaît de vivre : en marchant et en poussant son landau tout en jetant à droite à gauche des petits cris de joie. Quelques mètres parcourus pour un immense voyage.

Maintenant vous regardez le tableau.
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fleurs de chair

à mon amie Arlette

les êtres arpentent le monde, sans cesse en quête de partage et de reconnaissance

les êtres creusent des sillons avec leurs pieds,
à cause de l’impatience, ils s’impatientent et piaffent comme des animaux enragés, en l’absence d’outils ils s’agenouillent et creusent avec leurs doigts, grattent là où paraît la terre entre deux bandes d’asphalte pour récolter de minuscules fragments qu’ils regroupent dans leur paume puis les écrasent, en font une sorte de mélange qu’ils reniflent dans l’espoir de retrouver l’odeur du disparu enfoui juste à cet endroit-là il y a quelques jours quelques années — ils ne savent plus très bien combien de temps ça fait —, la douleur est là encore, toujours, encore, la douleur de l’absence, la douleur de la perte dans le corps vissée,
dans le cerveau aussi,
dans la mémoire contenue dans le cerveau,
toutes les images de l’autre — celui qui n’avait pas résisté à l’hiver à la maladie à l’assaut du dernier coup de chien, celui qui avait laissé tout le monde sur le carreau —, s’y déploient et se confondent, constituant la vaste coupe du ciel

la douleur,
elle se modifie avec les saisons qui passent, les pluies et les tempêtes,
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la nuit était froide

[...] La nuit était froide. Un lot d’étoiles scintillait au milieu des nuages noirs et le phare jetait son puissant pinceau de lumière vers le large toutes les cinq secondes, puis toutes les trois. Aucun bâtiment à l’horizon. Le vent du sud était puissant et la mer bien formée.
Parvenu au pied du remblai, il bifurqua pour emprunter le chemin aux oiseaux qui ourlait le relief des dunes. Il n’eut aucun mal à reconnaître le bouquet de tamaris sous lequel il avait déposé son panier le jour du pique-nique. Il repensa à Mia qui était arrivée en conduisant l’enfant par la main. Si elle s’était trouvée à ses côtés pour cette balade nocturne au bord de la mer, il aurait passé le bras autour de ses épaules — ah cette façon unique qu’ont les humains de s’accompagner, de se réconforter — et il aurait caressé son cou, et aussi ses cheveux soyeux et très noirs qui cachaient son visage. Misérable consolation. Enfin tout de même il aurait apprécié de toucher et chérir quelqu’un d’aussi gentil qu’elle, de percevoir sa chaleur, et ils auraient marché ensemble le long du rivage sans avoir besoin de se parler jusqu’à trouver un endroit qu’ils auraient jugé agréable, replat bien dessiné au pied de la dune ou cuvette sableuse à proximité de l’eau. Tranquillement ils auraient déposé leurs affaires dans le même périmètre, ils auraient ôté leurs chaussures et ils se seraient assis pour regarder le spectacle. Le vent fou aurait bousculé leurs têtes. Sans se lasser, ils auraient écouté le fracas blanc des vagues et ils auraient surveillé l’enfant qui voulait toujours jouer trop près du bord avec le sable.
Mais elle n’était pas là, l’enfant non plus.

Il tourna la tête vers le port.

Plus rien n’était visible de la jetée assaillie par les déferlantes et les lumières des quais, déjà lointaines, s’estompaient à cause des embruns en suspension.
Il continua à avancer.[...]

extrait de Petite musique des vivants
roman à paraître en novembre 2012, chez CLC éditions
Photographie de Hicham Gardaf

peau tendre

- Alors ça commence quand ? J’en ai marre maintenant.
- Ils attendent la nuit, j’te dis, sinon ça fait moins d’effet.
- Ah bon, tu crois ?

Une histoire de nuit, de soleil enfui. En bref, une histoire de temps qui passe trop lentement pour les enfants, perception ajustée au nombre d’années qu’ils ont connues et à l’envie de mordre.
Ils ont la peau tendre parcourue de sang bleu, ils ont envie d’en voir davantage, ils ne connaissent pas la patience.

Bientôt des feux explosent au-dessus de leurs têtes, pareils à des poulpes géants, des pluies de météorites, des gerbes d’or et de sang. Pour une première navigation dans les dédales de la matière cosmique, ça y va fort. Mais les enfants adorent être surpris, effrayés même — ils le désirent tellement qu’ils le disent dans leur sommeil.
Et ils partent plus haut plus fort, portés par les nuages du monde.
Au matin ils ouvrent les yeux, chaque nuit les referment.
À toute allure ils vieillissent. Paul, Enzo. Elle aussi.

Le retour du silence après le bouquet final laisse flotter une espèce de sourire sur les visages éprouvés, ruinés.
La lumière devient vestige, empreinte dans la mémoire de bronze.

Texte d’une variation « Métamorphose du portrait »
Photographies de Marc Dantan
(publié dans le magazine de Autour des Auteurs, mars 2008)


fer

peut être qu’il avait eu du mal à se sortir des draps ce matin-là,
à se lever, à marcher jusqu’à la fenêtre,
plus tard à se faufiler dans la brèche du monde où il travaillait durant ces jours d’hiver,

rien qu’une mince ouverture, une parcelle de jardin entourée de bambous où le froid pinçait, où il se tenait agile, bougrement résistant, tel un échassier sur le qui-vive

son travail :

métal, fer au rebut,
chutes industrielles, plaques aux découpures cruelles, certaines plates, érodées, d’autres grumeleuses franchement rouillées, toutes entassées chez le récupérateur de métaux – du réemploi qu’ils appellent ça – dégageant une forte odeur d’huile, toutes à sa portée, à sa merci, suffit qu’il les choisisse, les paie au poids et les transporte jusqu’à la clairière aux bambous pour les ranger tant bien que mal sous un repli de toit improvisé
et quand il s’y met, les choses avancent vite

froid à certaines heures…
les yeux rêveurs pareils à ceux du Sphinx, il examine manipule jusqu’à trouver le meilleur angle d’attaque pour la découpe, ajuste les éléments, sifflote sitôt qu’il a trouvé le bon rythme
son visage semble érodé, exalté, tandis qu’à l’arrière des ombres nettement se découpent [...]

Fragment du texte « FER » écrit pour Dom Jeambrun, sculpteur sur métal

Corps circle, de Dom Jeambrun (métal et patine cire,  60 x 35) – collection du Centre Culturel International de Musique sans Frontières, Montpellier

sentinelle

Décidément trop étroit son corps, pour demeurer en première ligne et affronter les coups de chien. Le dernier en date lui a pris un membre — il gît encore dans l’herbe à son pied.
Et puis toutes ces balafres.
Mais il tient bon en dépit des hivers, des furies de la mer.

Et c’est vers la brande qu’il penche, du côté des hommes. Il sait ce qu’ils ont subi. L’arbre est repère en ce pays d’usure.

Fragment de travail en cours (parution prévue au printemps 2013)
Texte et photographie : Françoise Renaud©, 2011

arbres bleus

Quelque chose m’attire dans cette toile…
Déjà plusieurs semaines que je tourne autour, que je m’en éloigne pour y revenir avec l’esprit plus affûté, que je tente d’apercevoir au-delà du rideau d’arbres ce qui arrive dans ce moment précis du jour ou de lui nuit.
À vrai dire, on ne sait pas si c’est le jour ou la nuit.
Je pencherai plutôt pour la nuit : comme une lumière lunaire qui se répand dans cette vallée entre végétal et bâti.

La résille des branches évoque la nature même : la forêt, les animaux sauvages qu’elle abrite, les grottes, les tombeaux, les cachettes obscures. Par conséquent les choses cachées. L’obscurité entoure les arbres nus.
Les arbres : sapins sombres en deuxième rideau, pour le reste probablement des bouleaux. Ils étreignent la maison de l’architecte.
L’architecte : j’imagine qu’il fait partie de ces hommes qui quêtent dans certains lieux la force du temps. Il aime être sur le qui-vive — il en a besoin. Il est avide du bondissement des prédateurs, prêt à toutes formes de rencontres. Sa conscience puise dans l’avant et l’après alors qu’il tente de retrouver des sensations originaires. En fait il préfère vivre à la limite, à la lisière.

Inaccessibilité de la ravine, isolement, végétal inextricable.

Je perçois dans cette vallée — dans cette toile — le commencement des choses.
L’aurore doit être bleue comme ça, avec la brume qui se répand dans les creux en fonction de la température de l’air et s’applique à épouser les reliefs. Le sang des arbres jute. C’est l’instant de la naissance dans lequel est déjà contenue la prescience de la mort.

Illustration : « The Architects Home In The Ravine », Peter Doig, 1991 (huile sur toile, 200 x 275)

vivre, attendre

À partir de ce point, le monde lui paraît insolite comme si elle venait d’ouvrir les yeux au milieu du sommeil, égarée dans l’espace et le temps. Elle n’a qu’une certitude : celle d’être vivante dans la mesure où sa peau est chaude et où ses yeux découvrent la route où progresse le taxi, une quatre-voies bordée d’accotements instables et encombrée de camions en provenance du Rajasthan ou de provinces plus éloignées encore, hardis à imposer leur masse aux véhicules légers. En retrait de la route, des bâtiments en cours de construction. Elle voit leurs silhouettes de guingois émergeant de sols mal nivelés. Ci et là des hommes en vêtements sales en compagnie d’animaux attroupés autour de foyers ou de petites échoppes qui proposent de la nourriture et des produits de première nécessité, retardant le moment d’aller s’assoupir sous une bâche ou un toit en tôle dans les terrains voisins pareils à des décharges.
Le brouillard gênant l’observation depuis la voiture, elle renonce. S’intéresse au chauffeur.

Petit de taille.
Cheveux teintés au henné. Pantalons et pull-over désuets.

Elle perçoit son odeur pareille à celle de la banquette, âcre, un peu écœurante.
Silencieux, il s’applique à conduire. De temps en temps il jette un œil à son tableau de bord étrangement constitué d’images fluorescentes représentant des divinités du panthéon hindouiste, de pompons bariolés et d’un morceau de guirlande argentée.

Photographie de Bernard Mauric
Extrait du roman L’Autre Versant du monde
, FR©, CLC éditions, 2009

India

[...] Vient le moment où la mémoire n’a plus d’importance, où les événements vécus en amont se fondent en un vaste champ de miroitements et d’ombres avec le mystère de notre propre existence mélangé à la terre comme un fumier. Et ce moment vient pour elle alors qu’elle se trompe de chemin, se perd dans le dédale des palissades et des passerelles jetées par-dessus des fosses béantes à cause des travaux de construction du métro. Des engins creusent les entrailles de Delhi et des ouvriers en cohorte portent sur la tête des paniers remplis de glaise. Elle est donc obligée de progresser à contre-courant, de naviguer à vue entre éventaires et mendiants qui tirent avantage du désordre.
De temps en temps elle lève la tête pour se repérer aux bâtiments plus élevés. C’est au détour d’une palissade qu’elle la voit.
La fille.
Elle est assise sur un morceau de guenille.

Ou plutôt accroupie entre poussière auréolée de crachats et tôles ondulées.

La scène ne dure que peu de secondes, pourtant chaque détail prend place dans la vision. La fille est jeune — presque fillette — et très maigre. Des tissus la recouvrent dont on se saurait décrire l’exacte tournure, étoffe décolorée enroulée autour du buste ou jupon beaucoup trop grand pour elle. Ainsi elle avance inexorablement vers cette fille aux nippes sales et aux mains implorantes installée en retrait du passage.
Encore quelques pas.
Maintenant elle voit le bébé qui git à même la terre, étrange créature à peau noire et fripée [...]

Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
Photographie : Vârânasî – Sur les ghâts, ©FR

un monde autour de lui

Une histoire d’espaces partagés, de corps qui se touchent.
Une histoire de bras qui protègent.

Quel que soit le pays, la femme — mère ou grand-mère — déploie son attention tel un filet autour du petit. Sa douceur plane sur lui, ombre bienveillante, cendre d’amour. Toi le petit tu ne te rends compte de rien, tout ça te paraît bien normal. D’ailleurs tu marches à peine tout seul et tu tombes souvent à cause du tangage. Mais tu es sacrément entêté, ça se voit sur ta frimousse, tu te relèves, repars à la bataille, échappes aux bras le temps d’une folle exploration à travers la cour poussiéreuse où s’ébattent cochons noirs et volaille. De toute façon tu pourras y revenir sitôt qu’un danger s’annoncera ou que la fatigue viendra.

Ton visage : bouche butée, yeux froncés.
Tu te méfies drôlement de celui en train de te photographier et tu as bien raison. C’est un passant venu d’un autre monde, un voyageur qui chipe l’image des gens. Tu le sens, ça t’agace. Qui sait ce qui pourra bien te voler de ton esprit, de ton avenir ?

Ta grand-mère ne se méfie pas, toute à la joie d’exhiber l’enfant si gracieux. Elle tient ta main dans la sienne, la presse. Un geste élémentaire qui rend sa journée légère.

FR© – tous droits réservés


Illustration : Carnet de voyage n°2, Élisa Fuksa-Anselme
(impression numérique 18×24 sur Papier Hahnemühle Matt Fine Art 188 gr)
Voir les autres tableaux de la série CARNETS DE VOYAGE sur le site de l’artiste

érable

(puisé dans mon carnet de notes, printemps 2012…)

Certains arbres acceptent la taille et demeurent confinés des années durant dans de maigres pots. C’est le cas de mon érable, rien ne l’empêche d’épancher sa pourpre au printemps. On dirait même que la contrainte le sublime, le pousse à la perfection. Ça pointe d’abord de minuscules boutons sur le bois qu’on croit mort, et puis ça croît d’heure en heure, devient petites ailes de papillon. Le rouge s’empare du lot, domine le patio.
Profiter, profiter, ça ne dure qu’une grosse semaine. Pourquoi donc faut-il qu’ensuite ça vire au vert ?

J’aurais adoré jouir de cette force flambante tout au long de la saison, si bien assortie aux rideaux.

Photographie : ©FR, 2012

(la douceur)

Approcher ces figures comme autant de rencontres.

Noter la douceur dans le dessin des fronts, dans la courbe des joues. Une douceur infinie  au point qu’on voudrait approcher la main pour l’éprouver en vrai. Même douceur dans les postures, dans la façon de croiser les mains — si gracieuse l’articulation des poignets —ou de plisser les yeux. Repérer aussi cette forme de bouche incurvée et retroussée aux commissures, ce charnu de la paupière qui se rabat en ourlet vers la tempe.

En arrière-plan les paysages ondulent : lacs d’eau pure, rizières en paliers, pagodes dorées au coucher du soleil. Partout une houle végétale constituée de tous les verts et de tous les jaunes du monde.

Texte extrait de ‘Asie, figures secrètes’, CLC éditions, 2007 -  FR©

Photographie de Violette Dougados-Morais, Cambodge

moine au bord de la mer

L’homme occupe le centre du paysage. Tout est calme. La nature du monde l’étreint. Il ressent la profondeur du ciel. Et, au-delà, le cosmos.
Sa silhouette paraît minuscule, c’est vrai, pourtant c’est lui qui regarde.

Mer sombre.
Blanc coquiller du sable au premier plan.
Subtils dégradés de bleus gris beiges depuis l’horizon jusqu’au cœur du ciel.
Sans doute que cet homme médite, qu’il a envie de prendre la mer, qu’il attend la nuit ou l’imprévisible transformation des nuages. Son corps oscille au fil de la marche. Il s’arrête, contemple, déchiffre la surface de l’eau, goûte l’instant, puis repart en suivant scrupuleusement le bord de la petite vague. A son gré. Il marche. Il contemple. Et, par son simple regard, prête existence aux choses.

Souvent nous marchons ainsi au fil de la mer.
La mer nous attire tous dans bien des situations, elle réconforte, permet à l’esprit de divaguer alors que le corps est occupé par le rythme lent du pas.

J’ai un réel penchant pour ces toiles de Caspar David Friedrich où l’être humain devient la conscience du paysage. Le peintre semble avoir mobilisé ses forces d’une façon nouvelle, sa main est pure, transcendée par la puissance d’une vision intérieure.

Monk by the sea, Caspar David Friedrich,1809-1810 (huile sur toile, 110 x 172)