Archive for the Category extraits de mes romans

 
 

la quiétude des forêts

[...] Il avait neigé quelques heures avant l’aube. Neigé de quoi recouvrir les spectres d’écorce et les silhouettes de résineux d’un pelage blanc, de quoi voiler les bourbiers et les aspérités de la clairière bien que la pellicule restât mince et friable. Les reliefs plus marqués avaient résisté à l’ensevelissement, liserés sombres vaguement violacés ourlant ci et là la surface désormais cachée de la terre.
La neige tombait rarement en ce pays au voisinage du fleuve, mais quand elle le faisait c’était souvent juste avant le printemps.

Milie décida de rester couchée après le départ d’Hilarion. Elle s’efforça de mesurer l’assourdissement des bruits lié à la chute de la neige tout en appréciant la tiédeur de la couche à l’endroit du corps disparu. Un moment plus tard elle tira le rideau et contempla le contenu de la fenêtre ainsi qu’un tableau de maître.

La clairière paraissait lisse, étrangement lumineuse malgré le ciel bas. Un groupe de mésanges y voletait et grattait le terrain en quête de pitance. Étrange comme tout du monde était changé, simplement parce qu’une matière douce et immaculée avait dissimulé le râpeux du sol — herbes cailloux lichens —, en avait gommé les ratures hormis le versant des buttes rondes, certaines racines comme marquées au charbon et les chaos de roche en lisière aux interstices pareils à des petites gueules ouvertes.
Elle finit par quitter la couche et s’avança pieds nus jusqu’au seuil.
L’air était froid, revigorant, et il lui plut de le respirer. Elle ignorait que cette féerie matinale précédait l’intrusion du malheur, cependant elle réfréna sa joie face au paysage et à la ronde des oiseaux. Elle écouta le silence, l’impressionnante quiétude des forêts, joignit les mains comme si elle avait formulé une prière. Là-dessus elle frissonna, ramassa une poignée de neige qu’elle pétrit et la lança en direction des mésanges. Les bêtes légères se dispersèrent en pépiant, puis revinrent d’un seul élan se rabattre sur leurs traces sitôt le danger éloigné. [...]

Extrait de Créatures du fleuve, roman, FR© 2004
Le lac, photographie de Jacki Maréchal, 2012

mer

[...] Ce jour-là une lumière étrange moirait la surface de la mer si bien qu’elle ressemblait à une étoffe précieuse et il montait depuis la lisière des eaux un bref chuintement, un chant calme de marée basse.
Pas un brin d’air.
Un ciel laiteux comme souvent au printemps.

Les enfants progressaient sur les bancs recouverts de varech, nasse d’osier pendue en bandoulière. À chaque sillon, échancrure ou fissure dans la roche, Félix faisait halte. Selon l’aspect de la faille et la profondeur de l’eau, il glissait la main ou enfouissait prudemment le métal de son crochet. Il avait appris à se méfier de la mâchoire du congre troublé dans son repos ou des pinces d’un crabe dormeur. Joseph moins téméraire explorait les mares avec son épuisette. Il collectionnait les bigorneaux, pistait les crevettes et ramassait quelques étoiles de mer même si elles empestaient en séchant. Après tout lui adorait cette odeur, Félix pouvait bien se moquer, d’ailleurs les chats aussi puisqu’ils s’amusaient de ces curieuses bestioles tout autant que de bobines de fil.

Quand la vague s’enflait, un souffle se précisait au large et la musique changeait, alors ils savaient que la remontée des eaux commençait.

S’ils s’étaient concentrés jusque-là sur leur pêche, s’enivrant des odeurs de varech et de vase remuée, il leur fallait désormais s’éloigner des régions humides puisque la musique était venue.
C’est en regagnant la plage à hauteur des Petits Sablons qu’ils le virent.
Un homme aux cheveux pâles.
Il flottait sur le dos, face offerte au ciel, haut du crâne retenu dans le goulet de la mare aux mulets. Il était vêtu d’une salopette en coton bleu comme en portait leur père pour se rendre au travail et il était chaussé de bottes en caoutchouc [...]

POUR ÉCOUTER

Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions Aedis, 2000
Extrait de la lecture-concert MER , duo Voyages Immobiles, Françoise Renaud & Frédéric Tari

il la voit

Dans son rêve le plus beau Maurice la voit, jeune fille recueillie dans sa prière. Il la voit à genoux au milieu de la nef glaciale, fichu de laine noué sous le menton.
C’est le plein hiver.
Dehors le vent siffle.
Tous les deux entendent son froissement contre les hauts vitraux et ils s’inquiètent. Ils savent que ce vent vient du large et soulève en mer d’incroyables lames qui renversent les barques et noient les hommes d’équipage, soudain ils se sentent seuls au milieu des gens qui prient. Sans doute qu’au lieu de baisser les paupières et de prier pour le salut des âmes en péril dans le gros temps, elle cherche sa silhouette d’homme près du pilier où elle sait qu’il se tient d’habitude. Un élan irrépressible l’y oblige. Comme il ressent sur lui le poids des yeux, il tourne la tête vers le chœur et il l’aperçoit en train de le chercher. Il découvre d’abord un fragment de sa joue, puis la courbe pâle de sa paupière. Il voudrait se détourner, s’arracher d’elle parce qu’il se sent nu. Il ne peut pas. Il ne réussit pas à bouger quand bien même il veut retendre le lacet défait de sa botte et il n’en revient pas.
Un interminable instant leurs regards se pénètrent.

Il se sent capturé, il tremble. Une sensation bien plus déroutante qu’un désir pour le corps d’une fille belle.
Tout de suite après il ne songe plus qu’à choyer ce visage qu’il a entrevu entre ses mains, à devenir son amoureux.

Cet instant unique compose le rêve de Maurice. Il a probablement eu lieu l’un de ces jours où l’air est si dense, si violent que les sens déraillent et que la faim déverse mille visions magnifiques dans les corps impatients de crever leur enfance. Malgré le froid son sexe s’était durci et son front brûlait. Il envisageait le bonheur pareil à un champ de blé tendre ondulant sous la brise, à une immensité de lande bordée par une immensité de mer.

Cet instant rare a transformé sa vie. Il vibre depuis dans son âme comme un joyau, comme une lumière rouge au fond d’un sanctuaire.

Extrait de mon roman Aujourd’hui la mer est blanche,
éditions AEDIS, 2000
Illustration : « Repos » (détail), huile sur toile de Vilhelm Hammersoi, 1905

la nuit était froide

[...] La nuit était froide. Un lot d’étoiles scintillait au milieu des nuages noirs et le phare jetait son puissant pinceau de lumière vers le large toutes les cinq secondes, puis toutes les trois. Aucun bâtiment à l’horizon. Le vent du sud était puissant et la mer bien formée.
Parvenu au pied du remblai, il bifurqua pour emprunter le chemin aux oiseaux qui ourlait le relief des dunes. Il n’eut aucun mal à reconnaître le bouquet de tamaris sous lequel il avait déposé son panier le jour du pique-nique. Il repensa à Mia qui était arrivée en conduisant l’enfant par la main. Si elle s’était trouvée à ses côtés pour cette balade nocturne au bord de la mer, il aurait passé le bras autour de ses épaules — ah cette façon unique qu’ont les humains de s’accompagner, de se réconforter — et il aurait caressé son cou, et aussi ses cheveux soyeux et très noirs qui cachaient son visage. Misérable consolation. Enfin tout de même il aurait apprécié de toucher et chérir quelqu’un d’aussi gentil qu’elle, de percevoir sa chaleur, et ils auraient marché ensemble le long du rivage sans avoir besoin de se parler jusqu’à trouver un endroit qu’ils auraient jugé agréable, replat bien dessiné au pied de la dune ou cuvette sableuse à proximité de l’eau. Tranquillement ils auraient déposé leurs affaires dans le même périmètre, ils auraient ôté leurs chaussures et ils se seraient assis pour regarder le spectacle. Le vent fou aurait bousculé leurs têtes. Sans se lasser, ils auraient écouté le fracas blanc des vagues et ils auraient surveillé l’enfant qui voulait toujours jouer trop près du bord avec le sable.
Mais elle n’était pas là, l’enfant non plus.

Il tourna la tête vers le port.

Plus rien n’était visible de la jetée assaillie par les déferlantes et les lumières des quais, déjà lointaines, s’estompaient à cause des embruns en suspension.
Il continua à avancer.[...]

extrait de Petite musique des vivants
roman à paraître en novembre 2012, chez CLC éditions
Photographie de Hicham Gardaf

India

[...] Vient le moment où la mémoire n’a plus d’importance, où les événements vécus en amont se fondent en un vaste champ de miroitements et d’ombres avec le mystère de notre propre existence mélangé à la terre comme un fumier. Et ce moment vient pour elle alors qu’elle se trompe de chemin, se perd dans le dédale des palissades et des passerelles jetées par-dessus des fosses béantes à cause des travaux de construction du métro. Des engins creusent les entrailles de Delhi et des ouvriers en cohorte portent sur la tête des paniers remplis de glaise. Elle est donc obligée de progresser à contre-courant, de naviguer à vue entre éventaires et mendiants qui tirent avantage du désordre.
De temps en temps elle lève la tête pour se repérer aux bâtiments plus élevés. C’est au détour d’une palissade qu’elle la voit.
La fille.
Elle est assise sur un morceau de guenille.

Ou plutôt accroupie entre poussière auréolée de crachats et tôles ondulées.

La scène ne dure que peu de secondes, pourtant chaque détail prend place dans la vision. La fille est jeune — presque fillette — et très maigre. Des tissus la recouvrent dont on se saurait décrire l’exacte tournure, étoffe décolorée enroulée autour du buste ou jupon beaucoup trop grand pour elle. Ainsi elle avance inexorablement vers cette fille aux nippes sales et aux mains implorantes installée en retrait du passage.
Encore quelques pas.
Maintenant elle voit le bébé qui git à même la terre, étrange créature à peau noire et fripée [...]

Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
Photographie : Vârânasî – Sur les ghâts, ©FR

pierres

[...] La pierre, omniprésente — éboulis, pierriers, dômes ventrus, falaises ruinées, chaos polis déversés dans le lit des torrents. Nécessaire de la gravir ou de la dévaler pour progresser.
La pierre, figée ou instable.
Pigmentée, fissurée, moussue.
Parfois blocs dressés pareils à des menhirs ou égarés à mi pente. Parfois simples cailloux roulés au bord des drailles. Et puis ces mêmes cailloux assemblés en clôtures, escaliers, bancels pour soutenir les terrasses. Ou encore taillées en bornes, tombes, petits sanctuaires qui rappellent les chortens tibétains.

Le voyageur croit à des zones sauvages.
En vérité des hommes ont vécu là depuis le néolithique, élaborant à l’appui d’éperons rocheux des fortifications primitives bien avant la conquête romaine. Les constructions visibles sur les versants semblent avoir été engendrées par le lieu même : fermes, mas, chazelles, fours à pain, clèdes à sécher les châtaignes.
En pays cévenol les hommes ont contribué de tout temps à façonner le paysage. Une autre forme de nature. [...]

Extrait du roman Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages, © FR 2008
Photographie © FR

argent fer-blanc

[...] Page trois du cahier.
Sans doute l’astre est-il plus haut que la veille d’une heure ou deux.

Lucie a commencé à observer la zone luisante à son aplomb, puis d’autres régions où les lueurs obliques levaient mille petites langues d’argent. Elle aurait bien voulu en exprimer la poésie mais le jour grandissait, inexorable, et la moirure se modifiait sans cesse. Très difficile à saisir avec des instruments à tracer ou à peindre.
Alors elle a oublié la lumière et s’est intéressée à la couleur.
Rien qu’à la couleur : or, blanc, bleuté, argent, fer-blanc. Elle a étudié avec application les nuées de coton, les vagues insignifiantes, l’ourlet plus foncé de l’île, là où il devient lèvre épaisse. Et puis la blancheur est entrée par les pores de sa peau, la blancheur a écarquillé les orifices de son visage ainsi qu’une émotion, une odeur de marée. Porter les yeux sur la mer l’a finalement ramenée à ce qui la consume.
Maintenant elle pense à son amour perdu [...]

Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions AEDIS, 2000

Ile d’Yeu, encre de Jeanine Gilles-Murique

pique-nique

Ils choisirent un bel endroit à proximité de l’eau.
Après avoir ôté leurs chaussures, ils se sentirent plus à l’aise qu’au commencement sous les tamaris et Van Bergen s’affaira sans tarder autour du panier. Il déploya la nappe, y déposa la nourriture : sandwiches au poulet et au rôti de porc avec un fond de moutarde. Il précisa qu’il avait soigneusement trié les feuilles de salade. Il avait aussi prévu un mélange de légumes à base de blé dur assaisonné de coriandre et d’huile d’olive au cas où elle n’aurait pas mangé de viande. Encore une fois il s’excusa. N’ayant pas été averti de la présence de l’enfant, il n’avait pris que deux assiettes et deux fourchettes en métal.
− Ça ira bien comme ça, dit-elle.
Il n’avait fait qu’entrevoir l’expression de son visage dissimulé par les cheveux, il se sentit néanmoins réconforté par l’intonation de sa voix.

Elle s’installa sur le coin de nappe en face de lui, jambes repliées sur le coté. Puis elle choisit un sandwich, le tendit à Matt et en prit un pour elle. Après avoir avalé une première bouchée, elle affirma que c’était délicieux, qu’elle appréciait le craquant de la salade associé au goût d’amande du poulet.
Les échancrures de sa robe laissaient voir un peu de peau du côté du cou, et aussi des aisselles. D’après la coupe, c’était une robe bon marché dont les couleurs s’étaient fanées à force de lavages.
Van Bergen jeta un coup d’œil à sa montre et scruta l’horizon en direction de la jetée.
− Les bateaux sont en train de franchir la ligne de départ. Avec ce vent qui rentre, ils ne tarderont pas à se profiler dans les parages.
Une fois son sandwich avalé, Matt se leva et courut au bord de l’eau. Il en rapporta des galets qu’il déposa autour de la nappe pour empêcher que le vent ne la retourne.
Read the rest of the entry…

probablement l’été

De semaine en semaine le soleil était devenu plus virulent. Probablement l’été.
En accord avec le foisonnement de la végétation, la langue de Léonard s’était déliée et ses mains avaient appris à bouger devant lui, découpant l’herbe. Il ne parlait jamais de sa personne, seulement du monde visible autour d’eux, flux de sève et pluies imprévisibles.
Les voilà donc assis à un mètre d’écart tout au plus, simple longueur de bras. Leurs souliers sont couverts de fins éclats de boue. Leurs regards se portent dans la même direction, à savoir le profond du bois, et puis dans les trouées la toile du ciel où naviguent des oiseaux de grand voyage.
La fille est de plus en plus belle. Cheveux épais, cou de neige.
Elle ne s’ennuie jamais avec Léonard bien qu’elle le trouve un peu étrange. Pour cela qu’elle évite de poser des questions et de se découvrir. Pas même les bras, cheveux libres dissimulant la nuque. Évidemment je n’ai pas de preuve de ce qu’ils se disaient ou pensaient l’un de l’autre, mais ces rencontres avaient eu lieu dans la clairière ou ailleurs. Quantité d’indices le clamaient à qui s’intéressait de loin à Léonard. Son dos s’était redressé, sa tenue se faisait plus soignée.

Au fait était-ce encore l’été ? Des feuilles mortes couvraient l’herbe. Encore quelques semaines et ce serait l’hiver.


Read the rest of the entry…

Richarme à Minerve (10)

Ciel en Languedoc augure en 1949 de l’œuvre en gestation.
Extase des cieux par-dessus la plaine hérissée de rochers sombres. Une clarté surnaturelle inonde le cœur laiteux des nuages ourlé de bleu vif et d’orangé.
On croit à un mirage.
Rien n’arriverait sans la couleur blanche.

extrait du récit Au-delà du blanc, FR© 2010
Orage à Talmont, détail, huile sur toile, 1984

La peinture de RICHARME est exposée à MINERVE, petit village cathare aux confins de l’Hérault – à la librairie PAROLI, rue des Martyrs. L’accrochage s’intitule ATMOSPHERE.

Du 3 juillet au 4 septembre.

l’arbre est un vaisseau bruissant d’oiseaux

Une lecture de fragments de ce roman aura lieu dimanche 5 juin 2011 à 17h30 à Goudargues (Gard) lors de la 3ème Journée du Livre sur les quais

En vérité l’arbre n’était pas un cyprès, mais un Pinus lambertiana de la plus belle espèce, plutôt rare en cette province. Et Martha remit les choses au point sitôt que l’occasion s’en présenta, c’est-à-dire qu’elle désigna l’arbre sous son vrai nom afin que les enfants s’en souviennent.Un jour qu’il pleuvait, elle en montra une planche à Hilde dans un gros livre consacré aux résineux d’Europe et d’Amérique.

Cyprès ou lambertiana, peu importait. La cachette ménagée en son cœur devenue cabane était la plus confortable qu’ils n’avaient jamais connue et les deux cousins tapèrent dans leurs mains à l’idée d’y passer une veillée à la prochaine pleine lune. Il fut convenu qu’un des chiens bergers veillerait à leur sécurité.

Dans la semaine qui suivit, leurs possessions s’augmentèrent de jumelles marines qui avaient appartenu au grand-père – un héritage en quelque sorte – et d’une malle remplie de magazines illustrés. Oh pas de vulgaires bandes dessinées pour gosses avec des dialogues idiots. Pas du tout. Il s’agissait de revues d’histoire et de géographie que Martha collectionnait quand elle était étudiante. Aussi d’archéologie et d’anthropologie avec des reproductions disposées dans des encadrements dorés : dessins, gravures, photographies. Des éditions de luxe à vous donner l’amour du papier imprimé. On avait envie de les regarder sans jamais s’arrêter.

Read the rest of the entry…

ganivelles

Toujours nous progressons à bonne cadence, lui poussant sur son bâton, moi réglant mon pas au sien. Le vent est comme bête folle. Il jette en travers de nos poitrines quantité d’odeurs et d’embruns, nous contraint à ouvrir la bouche pour respirer. Par intermittences une bruine froide cingle nos visages. J’espère qu’il prend plaisir à cheminer en ma compagnie sur ce sentier qu’il emprunte seul depuis la mort du chien.

Bientôt le paysage se fait plus sauvage encore – glauque de la mer, acéré du rocher – et si impressionnant qu’il nous ramène aux temps où il était jeune, aux temps d’avant les congés payés et les pétroliers géants. Il évoque les bandes de marsouins qui croisaient  alors dans la baie. Il hoche la tête, presque étonné de s’en rappeler, puis s’interroge sur l’efficacité de ces palissades nouvellement installées, censées protéger ce qui reste de flore littorale des hordes d’estivants incontrôlables.

– Ça va trop loin maintenant, y’a plus de respect pour rien. La terre, elle ne voudra plus guérir.

Extrait du roman ‘Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie : Ganivelles
– ©FR

plénitude passagère

[...] Jamais Lol n’avait eu l’impression d’un danger imminent. Plutôt le contraire. Elle pensait avoir amorcé un virage majeur dans son développement et son esprit était disposé à toutes sortes de changements.
L’événement devait se tenir un samedi après-midi.
Elle avait raconté à sa mère qu’elle sortait au cinéma avec deux copines de lycée, qu’ensuite elles iraient manger une pizza. Il y avait du vent du nord qui soufflait en rafales et accentuait la sensation de chaleur. L’air était sec, le ciel limpide.

Elle était arrivée largement en avance à l’adresse indiquée par Margaret, une bâtisse dans un faubourg à proximité du centre-ville – ils appelaient ça un hôtel. Le hall était cossu et accueillait une exposition de tableaux abstraits. Elle avait déambulé, joyeuse.
Oui, Lol se sentait libre et joyeuse quand bien même rien n’était encore arrivé.
Read the rest of the entry…

India, ganga (1)

[...] Elle pense que personne ne peut se faire une idée d’un lieu pareil avant d’y avoir séjourné.

Et cette ville ne peut exister sans le fleuve. Le fleuve porte la vie comme une mère, jouissant du statut de déesse, et c’est lui qui engendre la ville. Au commencement on l’appelait le Grand Fleuve.

Extrait de L’autre versant du monde, roman, CLC éditions, 2009
Ganga, Vârânasî (India) – ©FR

corps sous un linge

Une multitude d’hommes et de femmes en habits traditionnels déambulent ou circulent en vélo scooter charrette rickshaw voiture autocar au gré d’une chaussée passablement défoncée, par conséquent il y a beaucoup de bruit et de poussière. Des échoppes débordent de marchandises au pied d’immeubles brinquebalants. Des têtes de bétail ruminent au hasard des ordures. Un chahut prodigieux bien plus conforme à l’idée qu’elle se faisait de l’Inde avant d’y mettre les pieds.
Et avec ça, le soleil rivant son œil jaune au ras de la terre alors que se profilent au loin les murailles du Fort Rouge.

Le rickshaw progresse au ralenti.
Elle remarque une forme humaine allongée sur l’étroit terre-plein central au beau milieu de l’embouteillage. Un linge pouilleux la recouvre et les pieds qui en dépassent présentent des plaies purulentes.
Pas vraiment un endroit pour dormir, pense-t-elle. Sans doute un infirme ou un malade qui n’a plus la force de se déplacer.
La ronde des mouches et les œillets jetés par-dessus le linge auraient dû l’alerter. Dans l’instant où elle comprend que ce corps sera bientôt hissé sur une charrette pour être brûlé, s’élève un coassement d’oiseaux au-dessus des palais rouges.
Ici personne ne fait cas d’un cadavre oublié sur le trottoir. Un spectacle habituel que ce passage de la vie à la mort. Et il y a toujours un passant pour couvrir la dépouille de fleurs.
Read the rest of the entry…

printemps, Richarme (8)

Cet extrait sera lu lors de la lecture-concert du mercredi 2 février 2011, à 18h30, galerie Saint Ravy à Montpellier. La voix de l’écrivain sera accompagnée par Isabelle Toutain à la harpe.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le paysage méridional ne l’avait pas séduite d’emblée, simplement il se trouvait là, à sa portée, et elle ne pouvait faire autrement que de le voir, raison pour laquelle elle avait entrepris de le peindre.
Peu à peu différents éléments l’avaient touchée. Pour commencer, la lumière dont elle allait étudier les variations et les subtilités,
la terre âpre et rouge,
les arbres adaptés aux sols pauvres, les herbes sauvages, les fruits, les coquelicots, les étangs, les nuages,
et puis les sauterelles au contact étrange,
les frelons, les cétoines,
et aussi les oiseaux.

Pendant l’hiver 1956 il y en avait beaucoup qui mouraient, le froid était si vif. Et comme ils gisaient devant elle, elle les peignait. Pourtant jamais d’elle-même elle n’aurait décidé de prendre pour sujet d’aussi tendres cadavres si les circonstances ne le lui avaient pas indiqué. Eh bien pour les amandiers, c’était un peu la même chose. Les fleurs revenaient chaque année, du coup elle ressentait le devoir de les saisir.
« Ah maintenant, il me faut faire les amandiers ! »

En vérité, un certain nombre d’années s’étaient écoulées avant qu’elle n’accordât un réel intérêt à cette effervescence qui marquait la fin de la saison froide. Quelquefois elle disait souffrir du fait que le pays calcaire soit si sec, si épineux. Elle rêvait de prairies grasses, de vaches en train de paître, une soif de vert liée au pays de Savoie où elle avait vécu avec sa mère à leur retour de Chine, « une fringale qui la tiraillait ». Ce tourment avait forcément modifié son regard, le rendant plus perméable encore au déferlement des fleurs immaculées à travers la campagne sèche et anesthésiée par l’hiver.

extrait du récit Au-delà du blanc, FR© 2010

“Amandiers à La Vignette”, détail, huile sur toile, 50 x 65 cm

parole d’Hilarion

« Les matins de gel, y a rien qui bouge sur les rives. J’veux parler des aigrettes, des poulettes, des sarcelles, elles sont toutes à l’abri en train d’attendre que ça s’améliore. Pas un piaillement et c’est pareil au bord des étangs.
Elles en ont de l’espérance ces fichues bestioles, même si certaines crèvent aux premiers froids. La boue est dure comme du caillou, plus grise que d’habitude, et les joncs cassent comme du verre. Y a rien à becqueter et faut briser la glace pour trouver l’eau. Alors elles attendent en respirant une fois sur deux. À croire qu’elles ont ça inscrit dans leur bagage à la naissance, et même avant dans l’œuf. C’est comme les lichens, ça connaît la vie du rocher à peine ça commence à ramper.

Ma vie à moi, c’est vraiment pas grand chose.

Rien qu’une fois ça m’plairait de changer d’état, de devenir léger comme de la plume ou de la neige, blanche et douce pour ne pas heurter la peau de Milie. Oh ma gentille Milie. Quand il y aura trop de désordre je m’transformerais en neige. Ouais, c’est ça, exactement ça.

Rien d’autre à ajouter pour le moment. »

Extrait de Créatures du fleuve, roman, FR© 2004
Vague à l’âme, encre de Marie-Lydie Joffre

improbable rencontre

Cet extrait (tiré du roman Sentiers Nomades, éditions AEDIS, FR© – 2003) sera lu le 4 novembre lors de la soirée NÛBA, une collaboration inédite entre le CCI Musique Sans Frontières et Autour des Auteurs, avec l’ensemble andalous EL MEYA.

Quelques jours plus tard l’afghan révèle enfin ce qu’il cachait, sans doute parce qu’il revoyait la scène avec une clarté si prodigieuse qu’il ne pouvait plus la garder pour lui.

Une femme marchait, belle dans ses jupes en désordre. Elle s’appelait Charifa et elle était le centre de son univers quand il était tout jeune homme. Souvent il la rencontrait en cachette et ses mains et ses épaules tremblaient à cause du feu qui l’habitait. Il affirme qu’aucune de ses exaltations suivantes n’avait été à la hauteur de celle-là.
Une fois ses études achevées, il était retourné à Kaboul en tant qu’agent chargé du développement des industries laitières. En 1978, il voyageait avec une équipe de chercheurs vers Mazar-i-sharif dans le but d’installer des chambres froides pour la conservation du lait. Après la collation de midi, il s’était écarté de la piste pour rejoindre un petit torrent qui bondissait au fond de la gorge. Agrippé à des buissons rabougris, il avait contemplé la nature et il avait remarqué sur le sentier à l’aplomb une femme en compagnie d’enfants. Elle conduisait par la bride un mulet chargé de ballots. Il n’aurait su dire par quel prodige une circonstance pareille avait pu se produire, pourtant c’était Charifa, sa princesse de naguère, celle qu’il avait si souvent nommée « sa bien-aimée ».
Read the rest of the entry…

bêcher, parler

Matin du quatrième jour.
Mon père se tient dans le bout de terre qui donne sur l’autre rue, là où les plantes ont le droit d’être folles en été – ailleurs toujours maîtrisées dans leurs épanchements.
Pleuvra, pleuvra pas ?
Il hausse les épaules – si difficile avec lui de trouver le mode juste. Je ne désarme pas et désigne ce petit résineux à branchages dorées : Ça reste nain, ces arbres-là, non ? À nouveau il hausse les épaules. Enfin voyons, tout le monde sait bien que cette espèce ne grandit pas, très prisée pour les jardins miniatures. D’entrée mes bonnes intentions rabrouées. Je ne lâche pas encore le morceau.
Un peu tôt pour retourner la terre, tu ne crois pas ?
Bah, j’ai arraché les touffes sèches, alors j’en ai profité. Ce matin je n’avais rien à faire de spécial.
Eh bien voilà. Est-ce donc si compliqué de décrire le cours de ses occupations à quelqu’un qui s’y intéresse ? Il y a de la buée sur les carreaux de ses lunettes. Il ne s’en soucie pas, visage froissé par l’effort à bêcher, à moins que ce ne soit par l’effort de communiquer avec celle qui a fait long voyage pour le saluer. C’est le moment que choisit ma mère pour surgir sur le pas de la porte et livrer une information de bien peu importance – ferait-elle la curieuse ? –, achevant pour le coup l’entrevue.

Je me demande à quoi ça tient : un rien pousse l’homme à se buter, un rien émousse sa joie. Je me dis que ça vient de moi. Car après tout il est maître chez lui et ses affaires sont en ordre : outils, paniers, semences, trou à compost, serre nettoyée en vue du prochain printemps, poiriers taillés en espaliers constituant la mémoire la plus ancienne de la propriété. J’ai beau être de son sang, je demeure une intruse et ne parviens pas à rassembler les mots égarés dans le silence. Pourtant il ne s’écoule pas une seconde sans que je pèse cette part de lui, prête à frémir, pareille à un organe qu’on vient d’extraire d’un corps accidenté.
Le soir de sa mort je le reverrai encore et encore devant la maison en train de bêcher.

extrait du roman Le Regard du Père, Éd. Aedis, 2006
Photographie : Françoise Renaud ©

plaine si peuplée

« Pas encore croisé d’infirmes, de lépreux, d’enfants mutilés — spectacle qui fiche à bas —, malgré tout elle commence à comprendre ce qui se trame en cette plaine si peuplée qu’elle en devient par instants pareille à un désert.

Pour ceux de la rue, rien que la fatalité qui les pousse à vivre en cet endroit où ils sont nés avec leur peau sombre ou complètement noire, en hardes sales, possédant au mieux une boîte à cirage, un vélo ou un buffle, par conséquent s’échinant à frotter labourer pédaler, à porter des ballots bien plus gros qu’eux avec le soleil qui mord ou la pluie qui blesse, ou encore à travailler au sein du bazar, réseau de figures familières dont ils sont simples fibres et auquel ils ne peuvent se soustraire quoiqu’ils pensent ou entreprennent, grappillant ci et là de menues joies, parfois criant, gémissant, de toute façon arpentant les trottoirs jusqu’au soir et puis un autre soir jusqu’à succomber un jour ou une nuit de leurs plaies.

Elle se souvient de leur voyage en voiture jusqu’au cercle polaire : il y avait eu l’ennui lié à la monotonie du paysage qui avait attisé certaines mélancolies secrètes. En compensation il y avait la quiétude de la forêt, la fraîcheur.
Cette fois il n’y a rien que le pays puisse adoucir.
Aux abords de la vieille cité, elle se sent dans un drôle d’état. Elle voudrait s’écorcher la peau pour accélérer le processus en marche et abolir ce qui les sépare. En fait elle est déjà sortie de l’histoire.
Elle avance seule sur le plateau désert.
Elle dit qu’elle se sent fatiguée. Qu’elle préfère rentrer à l’hôtel. »

extrait du roman L’Autre Versant du monde, CLC éditions, 2009

Photographie de Bernard Mauric ©

UNE RENCONTRE AUTOUR DE CE LIVRE se tiendra le VENDREDI 8 OCTOBRE à la BIBLIOTHEQUE de PAULHAN (34) à 18h – l’entretien sera conduit par Gérald de Murcia de l’association “Aux Livres Citoyens”.

matin de neige

Certains moments demeurent dans la mémoire des hommes à cause de la douleur ou de la beauté, ils deviennent événements puis repères à mesure des années qui s’accumulent à leur suite.

Ce matin de neige était de ceux-là. Le monde était bouleversé à cause de la beauté, toutefois d’un calme absolu, et tandis que les oiseaux grattaient les fins cristaux à la recherche de graines ou de débris de coquilles, la jeune fille — unique actrice de la scène — percevait avec une acuité exceptionnelle l’ancienneté de ces bois qui n’appartenaient à personne sinon aux animaux qui les aimaient et les habitaient, entrevoyait la longue histoire gravée au cœur des sédiments sous de multiples formes : plissements, fractures, minéraux, fossiles d’insectes ou de poissons, et tandis qu’elle réfléchissait à l’existence qu’elle conduisait au cœur de cette nature, front plissé et visage grave, le vent passait sur le sol glacé et la pinçait sous la chemise en flanelle. Elle semblait ne rien sentir.

Elle se décida pourtant à rentrer, s’habilla chaudement et s’affaira à ses besognes. Contrairement à son habitude elle choisit d’abandonner le seau rempli de cendres devant la cabane le temps de rentrer son bois, fagots et bûches en quantité suffisante pour deux trois jours, ensuite se dépêcha d’allumer un feu pour se faire chauffer du café. Elle le but en regardant les flammes. Quand elle eût terminé elle remplit un récipient avec de la neige et le disposa au bord des braises. L’eau de la citerne s’écoulait difficilement, elle devait être gelée, c’est alors qu’elle décida de se rendre au trou à ordures pour y vider le contenu du seau. Elle s’avança donc d’un pas décidé vers la lisière des pins.

De loin, alors qu’elle marchait, une tache longue et blafarde attira son attention. Milie ne pensait à rien de sinistre, évidemment non, elle était simplement intriguée par la couleur ivoire de cette forme enfouie dans la fosse qui échappait à sa définition. Parvenue au voisinage du trou, une certaine confusion la gagna : la flaque était devenue portion de bras humain, et à en poursuivre la longueur, elle était sur le point de découvrir une main recroquevillée au bout d’un poignet lacéré, et quand ce moment arriva l’affreuse évidence occupa tout son esprit. Elle se retourna vers le sous-bois pour y chercher de l’aide. Il n’y avait personne. Désemparée elle entreprit de contourner la fosse, portant toujours le seau dont elle ne sentait plus le poids, et rencontra le profil du visage encadré de neige craquelée. C’était celui d’une jeune fille. Elle voulut crier. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son ne franchit le seuil de sa gorge.

Finalement elle cria.

Une volée d’oiseaux de taillis, effrayés par la violence du son, traversa la clairière et fila en direction du fleuve.

fragment de Créatures du Fleuve, roman, éditions AEDIS, 2004 – FR ©

La fille du marais, huile sur toile de Frédéric Plumerand

Old Delhi

Old Delhi — un monde en soi.
Elle est poussiéreuse. Bourdonnante. Dotée d’un décor fastueux comme toutes les vieilles citadelles de ces provinces. Comment s’y prendre pour la décrire ? Il faudrait être peintre pour restituer cet invraisemblable écheveau de matière qui la constitue entre brique et tournesol. Oui, seul un artiste saurait fixer sur la toile ce qui effraie et fascine en cet endroit : cette étrangeté, cette grâce de l’Inde, captive entre ruines et modernité.
Old Delhi est l’âme gracieuse de l’Inde, formidable Babel de terre et de chair.
Et c’est à force d’âge qu’elle est devenue un élément constitutif de la nature au même titre qu’une falaise ou une vallée fabuleuse. Il est d’ailleurs possible de relever sur son corps des indices de sédimentation, de mutation et d’usure tandis qu’elle se désagrège à la cadence d’un récif offert à l’éternelle marée.

Son territoire : investi du sol aux étages par les activités commerciales. Nul recoin pour échapper au grouillement, silhouettes animées de mouvements incessants.
Ses bâtiments : ils sont si délabrés qu’ils paraissent se soutenir les uns les autres, ployant sous la charge de l’histoire et de ses habitants innombrables. Si une seule de ses façades s’écroulait, probable que les autres suivraient.
Impression de vestiges.
La ville n’est qu’un château de cartes fragile.
Imbriqués au croisement des passages tortueux, des petits oratoires et des temples hindouistes, bouddhistes ou Djaïns avec leur lot d’offrandes. Aussi des églises Sikhs.
Même diversité pour les personnes qui y vivent et circulent, races et confessions mêlées.

Par-dessus le lacis de venelles, il y a de longues jetées de ciel. D’un bleu limpide.

extrait du roman L’Autre Versant du monde, CLC éditions, 2010

photographie de Bernard Mauric ©