corps sous un linge

Une multitude d’hommes et de femmes en habits traditionnels déambulent ou circulent en vélo scooter charrette rickshaw voiture autocar au gré d’une chaussée passablement défoncée, par conséquent il y a beaucoup de bruit et de poussière. Des échoppes débordent de marchandises au pied d’immeubles brinquebalants. Des têtes de bétail ruminent au hasard des ordures. Un chahut prodigieux bien plus conforme à l’idée qu’elle se faisait de l’Inde avant d’y mettre les pieds.
Et avec ça, le soleil rivant son œil jaune au ras de la terre alors que se profilent au loin les murailles du Fort Rouge.

Le rickshaw progresse au ralenti.
Elle remarque une forme humaine allongée sur l’étroit terre-plein central au beau milieu de l’embouteillage. Un linge pouilleux la recouvre et les pieds qui en dépassent présentent des plaies purulentes.
Pas vraiment un endroit pour dormir, pense-t-elle. Sans doute un infirme ou un malade qui n’a plus la force de se déplacer.
La ronde des mouches et les œillets jetés par-dessus le linge auraient dû l’alerter. Dans l’instant où elle comprend que ce corps sera bientôt hissé sur une charrette pour être brûlé, s’élève un coassement d’oiseaux au-dessus des palais rouges.
Ici personne ne fait cas d’un cadavre oublié sur le trottoir. Un spectacle habituel que ce passage de la vie à la mort. Et il y a toujours un passant pour couvrir la dépouille de fleurs. Continuer la lecture de corps sous un linge

chaussée noire de pluie (4/5)

feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Prostrée dans sa maison, madame H. pleure la mort d’Éva. Elle ne veut pas voir le corps désarticulé, la peau diaphane en train de se détruire. Non.

Elle le dit à Maigre.
Elle dit qu’elle parlait souvent avec Éva, lui racontait des épisodes de sa vie. Maintenant, elle pleure en y pensant.

Elle parlait de l’enfant qu’elle avait eu trop jeune, un fils qui lui faisait des scènes et se roulait par terre. Dix ans plus tard était né Alex, rapidement tombé sous la coupe de son frère — étranges équilibres édifiés au sein des familles sans que rien ne puisse les contrecarrer. Et puis le père était mort, l’aîné avait conduit sa vie à l’étranger, Alex avait rencontré Éva.
Le couple s’était installé dans l’appartement du dessous.
Et c’est vrai que madame H. entendait du bruit parfois. Il arrivait qu’Alex crie sur Éva, l’humilie et même la blesse. À un moment donné, c’était devenu intenable — chez lui, un insatiable besoin de tyrannie.
Ils avaient fait chambre à part.
Si les gens l’avaient su, ils auraient pensé que c’était de la faute de la femme — parce qu’elle était trop belle, on ne pouvait pas lui faire confiance — alors qu’en fait, c’était lui qui déraillait.
Éva avait commencé à sortir seule.

Elle aimait certains bars à certaines heures, la lumière tamisée sur les corps et les visages, les regards en chasse, les manteaux posés sur les banquettes, pareils à de petits animaux dociles.
Cette nuit-là, l’étudiant ne vient pas, elle est au bord d’accepter la proposition du barman. Finalement non, elle se ravise. Elle enfile son vêtement et elle sort.
Nuit, pluie, odeur de gomme brûlée.

Le garçon accoudé à son comptoir ressent un chagrin immense. Cou gracile, blanc. Avant Éva, il n’avait jamais fréquenté la mort d’aussi près.
Une rumeur de vagues folles a rempli son cerveau et il grimace.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Humaine et sauvage, de Joëlle Colomar

matin de neige

Certains moments demeurent dans la mémoire des hommes à cause de la douleur ou de la beauté, ils deviennent événements puis repères à mesure des années qui s’accumulent à leur suite.

Ce matin de neige était de ceux-là. Le monde était bouleversé à cause de la beauté, toutefois d’un calme absolu, et tandis que les oiseaux grattaient les fins cristaux à la recherche de graines ou de débris de coquilles, la jeune fille — unique actrice de la scène — percevait avec une acuité exceptionnelle l’ancienneté de ces bois qui n’appartenaient à personne sinon aux animaux qui les aimaient et les habitaient, entrevoyait la longue histoire gravée au cœur des sédiments sous de multiples formes : plissements, fractures, minéraux, fossiles d’insectes ou de poissons, et tandis qu’elle réfléchissait à l’existence qu’elle conduisait au cœur de cette nature, front plissé et visage grave, le vent passait sur le sol glacé et la pinçait sous la chemise en flanelle. Elle semblait ne rien sentir.

Elle se décida pourtant à rentrer, s’habilla chaudement et s’affaira à ses besognes. Contrairement à son habitude elle choisit d’abandonner le seau rempli de cendres devant la cabane le temps de rentrer son bois, fagots et bûches en quantité suffisante pour deux trois jours, ensuite se dépêcha d’allumer un feu pour se faire chauffer du café. Elle le but en regardant les flammes. Quand elle eût terminé elle remplit un récipient avec de la neige et le disposa au bord des braises. L’eau de la citerne s’écoulait difficilement, elle devait être gelée, c’est alors qu’elle décida de se rendre au trou à ordures pour y vider le contenu du seau. Elle s’avança donc d’un pas décidé vers la lisière des pins.

De loin, alors qu’elle marchait, une tache longue et blafarde attira son attention. Milie ne pensait à rien de sinistre, évidemment non, elle était simplement intriguée par la couleur ivoire de cette forme enfouie dans la fosse qui échappait à sa définition. Parvenue au voisinage du trou, une certaine confusion la gagna : la flaque était devenue portion de bras humain, et à en poursuivre la longueur, elle était sur le point de découvrir une main recroquevillée au bout d’un poignet lacéré, et quand ce moment arriva l’affreuse évidence occupa tout son esprit. Elle se retourna vers le sous-bois pour y chercher de l’aide. Il n’y avait personne. Désemparée elle entreprit de contourner la fosse, portant toujours le seau dont elle ne sentait plus le poids, et rencontra le profil du visage encadré de neige craquelée. C’était celui d’une jeune fille. Elle voulut crier. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son ne franchit le seuil de sa gorge.

Finalement elle cria.

Une volée d’oiseaux de taillis, effrayés par la violence du son, traversa la clairière et fila en direction du fleuve.

fragment de Créatures du Fleuve, roman, éditions AEDIS, 2004 – FR ©

La fille du marais, huile sur toile de Frédéric Plumerand