chaussée noire de pluie (4/5)

feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Prostrée dans sa maison, madame H. pleure la mort d’Éva. Elle ne veut pas voir le corps désarticulé, la peau diaphane en train de se détruire. Non.

Elle le dit à Maigre.
Elle dit qu’elle parlait souvent avec Éva, lui racontait des épisodes de sa vie. Maintenant, elle pleure en y pensant.

Elle parlait de l’enfant qu’elle avait eu trop jeune, un fils qui lui faisait des scènes et se roulait par terre. Dix ans plus tard était né Alex, rapidement tombé sous la coupe de son frère — étranges équilibres édifiés au sein des familles sans que rien ne puisse les contrecarrer. Et puis le père était mort, l’aîné avait conduit sa vie à l’étranger, Alex avait rencontré Éva.
Le couple s’était installé dans l’appartement du dessous.
Et c’est vrai que madame H. entendait du bruit parfois. Il arrivait qu’Alex crie sur Éva, l’humilie et même la blesse. À un moment donné, c’était devenu intenable — chez lui, un insatiable besoin de tyrannie.
Ils avaient fait chambre à part.
Si les gens l’avaient su, ils auraient pensé que c’était de la faute de la femme — parce qu’elle était trop belle, on ne pouvait pas lui faire confiance — alors qu’en fait, c’était lui qui déraillait.
Éva avait commencé à sortir seule.

Elle aimait certains bars à certaines heures, la lumière tamisée sur les corps et les visages, les regards en chasse, les manteaux posés sur les banquettes, pareils à de petits animaux dociles.
Cette nuit-là, l’étudiant ne vient pas, elle est au bord d’accepter la proposition du barman. Finalement non, elle se ravise. Elle enfile son vêtement et elle sort.
Nuit, pluie, odeur de gomme brûlée.

Le garçon accoudé à son comptoir ressent un chagrin immense. Cou gracile, blanc. Avant Éva, il n’avait jamais fréquenté la mort d’aussi près.
Une rumeur de vagues folles a rempli son cerveau et il grimace.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Humaine et sauvage, de Joëlle Colomar

9 réflexions au sujet de « chaussée noire de pluie (4/5) »

  1. Jusqu’où plonge les racines du Mal ? Qu’importe, la chlorophylle a toujours raison du béton, même lorsque le couple, la famille se murent dans les apparences… Eva, herbe folle fauchée dans la plénitude de l’âge ? Mais par quel maraîcher mal embouché ?
    Diantre, plus qu’un épisode. Inspecteur Maigre, il s’agirait de mettre les bouchées doubles si tu ne veux pas que le lecteur reste… sur sa faim. Il faudra donc dans l’épilogue que, soumis à la question par l’auteure, le meurtrier, si meurtrier il y a, passe à table. On a hâte de savoir pourquoi et par qui Éva mange désormais les pissenlits par la racine…

  2. Il faut savoir parfois ne pas refuser le plaisir. En acceptant l’offre du barman elle serait encore en vie. Sauf qu’il n’y aurait pas de roman. Décidément la vie n’est vraiment pas facile. Je relèverai que « faire chambre à part » n’est pas forcément la faute de quelqu’un. C’est plutôt une envie de liberté. Ou le lit est trop petit…

  3. de nouvelles pistes… et encore un épisode puis un épilogue à attendre… Je piaffe!! je n’en peux plus!.. de grâce! vite à tes stylos, Françoise….

  4. je reste sur mes positions… la pauvre Éva ! quel avenir parfois
    c’est tellement difficile de gérer sa vie dormir dans le même lit, non ? L’amour, c’est beaucoup plus… il est tellement difficile d’aimer vraiment

  5. Capter la lumière, en restituer l’éclat.
    Les photographies de Joëlle Colomar se conjuguent à merveille avec le texte de Françoise Renaud.
    Osmose du texte et de l’image, ombres et lumières mêlées, indissociables.
    Couleurs sombres et cristallines à la fois, un vrai régal pour l’œil.
    Une sensibilité et une finesse qui s’exprime avec brio.

    et si la personne qui s’enfuit après l’accident était une femme?
    une femme jalouse
    difficile d’identifier une silhouette dans la nuit!

  6. Quand Joëlle m’a proposé ces photographies, je les ai beaucoup aimées parce qu’elles donnent à ressentir, ne se perdent pas dans des narrations inutiles
    en fait, elles étaient parfaites pour accompagner une histoire… sensible… avec ce qu’il fallait de sauvagerie

    J’aurais aimé les avoir faites moi-même !

    Quelle que soit la nature de mes textes en travail, je puise inlassablement des éléments dans la nature : présence de l’arbre, rumeur d’eau, saison en train de changer…
    Une source permanente d’inspiration

    Merci à cette douce amie photographe pour sa collaboration si précieuse

  7. La photographie m’a rendue amoureuse des lumières les plus ténues, celles qui se cachent pour éclairer les éléments souvent insignifiants. C’est ainsi qu’ils deviennent à eux seuls oeuvre d’art.
    Merci à Françoise de m’avoir fait confiance et à vous lecteurs pour vos mots élogieux. Celà rassure car le doute éffleure toujours l’esprit de celui qui crée.

  8. Chemin noir de larmes !?
    Merci quand même de ce conte, bien d’époque et dont le côté désespéré est un peu atténué par les belles photos de Joëlle.
    Vous prendrez bien un peu de cognac ?

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