Archive for the Category paysage

 
 

pierres

[...] La pierre, omniprésente — éboulis, pierriers, dômes ventrus, falaises ruinées, chaos polis déversés dans le lit des torrents. Nécessaire de la gravir ou de la dévaler pour progresser.
La pierre, figée ou instable.
Pigmentée, fissurée, moussue.
Parfois blocs dressés pareils à des menhirs ou égarés à mi pente. Parfois simples cailloux roulés au bord des drailles. Et puis ces mêmes cailloux assemblés en clôtures, escaliers, bancels pour soutenir les terrasses. Ou encore taillées en bornes, tombes, petits sanctuaires qui rappellent les chortens tibétains.

Le voyageur croit à des zones sauvages.
En vérité des hommes ont vécu là depuis le néolithique, élaborant à l’appui d’éperons rocheux des fortifications primitives bien avant la conquête romaine. Les constructions visibles sur les versants semblent avoir été engendrées par le lieu même : fermes, mas, chazelles, fours à pain, clèdes à sécher les châtaignes.
En pays cévenol les hommes ont contribué de tout temps à façonner le paysage. Une autre forme de nature. [...]

Extrait du roman Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages, © FR 2008
Photographie © FR

ganivelles

Toujours nous progressons à bonne cadence, lui poussant sur son bâton, moi réglant mon pas au sien. Le vent est comme bête folle. Il jette en travers de nos poitrines quantité d’odeurs et d’embruns, nous contraint à ouvrir la bouche pour respirer. Par intermittences une bruine froide cingle nos visages. J’espère qu’il prend plaisir à cheminer en ma compagnie sur ce sentier qu’il emprunte seul depuis la mort du chien.

Bientôt le paysage se fait plus sauvage encore – glauque de la mer, acéré du rocher – et si impressionnant qu’il nous ramène aux temps où il était jeune, aux temps d’avant les congés payés et les pétroliers géants. Il évoque les bandes de marsouins qui croisaient  alors dans la baie. Il hoche la tête, presque étonné de s’en rappeler, puis s’interroge sur l’efficacité de ces palissades nouvellement installées, censées protéger ce qui reste de flore littorale des hordes d’estivants incontrôlables.

– Ça va trop loin maintenant, y’a plus de respect pour rien. La terre, elle ne voudra plus guérir.

Extrait du roman ‘Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie : Ganivelles
– ©FR

India, ganga (1)

[...] Elle pense que personne ne peut se faire une idée d’un lieu pareil avant d’y avoir séjourné.

Et cette ville ne peut exister sans le fleuve. Le fleuve porte la vie comme une mère, jouissant du statut de déesse, et c’est lui qui engendre la ville. Au commencement on l’appelait le Grand Fleuve.

Extrait de L’autre versant du monde, roman, CLC éditions, 2009
Ganga, Vârânasî (India) – ©FR

lignes éblouissantes

Elle s’en venait par le chemin du port, une main en visière pour essayer de voir le plus loin possible et reconnaître l’endroit qu’il avait décrit dans son message avec une précision méticuleuse. Tout juste s’il n’avait pas ébauché un croquis pour éviter d’éventuels quiproquos — il était d’un naturel inquiet et aimait bien garder le contrôle. Comme elle approchait du bosquet de tamaris, il avait plongé sa main dans sa poche. Au toucher il avait reconnu un couteau et une cordelette bonne à tout faire, d’un genre à ficeler de la viande, à emballer des paquets ou attacher des plantes grimpantes à leurs tuteurs.

Pendant ce temps elle continuait d’avancer au milieu des lignes éblouissantes dessinées par les bords caillouteux du chemin, le remblai et la digue qui s’en filait à travers l’eau, aussi l’espace d’affleurement de l’eau. Sa tête avait un port de reine.
Il avait serré la cordelette dans son poing.
Une chose tout de même qu’il  n’avait pas prévu : elle conduisait un enfant par la main.


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an neuf

Cheminer
hiver été
au silence des arbres

Au crachin d’équinoxe
et aux orages violents
recueillir leur sudation verte

À la saison où naissent les oiseaux
tendre les yeux
vers les nuages qui s’amoncellent

Comme une fracture
quand tout brûle, déraisonne
le sous-bois devient abri
soir bientôt
ombres et aboiements de chien, nous allons
respirant l’âpre couleur des fruits

Devant mon bureau – ©FR, 2011

planète

Les hommes marchent entre ronces et brûlis de haies.
Ils s’égarent, marchent encore jusqu’à l’autre vallée. Alors ils se retournent et cherchent dans la ligne mauve des montagnes l’endroit d’où ils sont venus, l’endroit où ils sont nés.
Là-bas. Des milliers d’années en arrière.
Impossible de décrire le rougeoiement de l’ombre : nuages de poussières métalliques et vapeurs de cendres quand il n’y avait pas encore d’enfance. Rien que rêves incertains. En ces franges éloignées du temps et de l’univers, les vents et les orages fracassaient les nébuleuses, fracturaient les écorces, façonnaient les planètes.

Le jour où les hommes se sont tapis au flanc de la galaxie, ils se sont trouvés si petits.
Et le soleil a brûlé leurs yeux de mutants, broyé leurs solitudes.

FR ©, 2010

Redoutables chimères, de Jeannine Gilles-Murique (huile sur papier, 105 x 75)