vivre, attendre

À partir de ce point, le monde lui paraît insolite comme si elle venait d’ouvrir les yeux au milieu du sommeil, égarée dans l’espace et le temps. Elle n’a qu’une certitude : celle d’être vivante dans la mesure où sa peau est chaude et où ses yeux découvrent la route où progresse le taxi, une quatre-voies bordée d’accotements instables et encombrée de camions en provenance du Rajasthan ou de provinces plus éloignées encore, hardis à imposer leur masse aux véhicules légers. En retrait de la route, des bâtiments en cours de construction. Elle voit leurs silhouettes de guingois émergeant de sols mal nivelés. Ci et là des hommes en vêtements sales en compagnie d’animaux attroupés autour de foyers ou de petites échoppes qui proposent de la nourriture et des produits de première nécessité, retardant le moment d’aller s’assoupir sous une bâche ou un toit en tôle dans les terrains voisins pareils à des décharges.
Le brouillard gênant l’observation depuis la voiture, elle renonce. S’intéresse au chauffeur.

Petit de taille.
Cheveux teintés au henné. Pantalons et pull-over désuets.

Elle perçoit son odeur pareille à celle de la banquette, âcre, un peu écœurante.
Silencieux, il s’applique à conduire. De temps en temps il jette un œil à son tableau de bord étrangement constitué d’images fluorescentes représentant des divinités du panthéon hindouiste, de pompons bariolés et d’un morceau de guirlande argentée.

Photographie de Bernard Mauric
Extrait du roman L’Autre Versant du monde
, FR©, CLC éditions, 2009

(la douceur)

Approcher ces figures comme autant de rencontres.

Noter la douceur dans le dessin des fronts, dans la courbe des joues. Une douceur infinie  au point qu’on voudrait approcher la main pour l’éprouver en vrai. Même douceur dans les postures, dans la façon de croiser les mains — si gracieuse l’articulation des poignets —ou de plisser les yeux. Repérer aussi cette forme de bouche incurvée et retroussée aux commissures, ce charnu de la paupière qui se rabat en ourlet vers la tempe.

En arrière-plan les paysages ondulent : lacs d’eau pure, rizières en paliers, pagodes dorées au coucher du soleil. Partout une houle végétale constituée de tous les verts et de tous les jaunes du monde.

Texte extrait de ‘Asie, figures secrètes’, CLC éditions, 2007 –  FR©

Photographie de Violette Dougados-Morais, Cambodge