entre bras (2)

Maintenant qu’ils se sont retrouvés, ils parlent, se demandent ce qui du temps ou de la nature des personnes a causé le plus de dégâts.
Elle dit que c’est la même chose dans toutes les familles. Les mots non prononcés, les sentiments non exprimés s’entassent dans nos obscurités comme les sédiments par-dessus le sable et les coquillages de la mer. Des événements anodins suffisent à les revigorer — simples prétextes — et avec eux, la douleur qu’on croyait évanouie.
Elle ajoute : Même si la vase se dépose au fond du lit, elle continue à troubler l’eau.

Il hoche la tête.
Il n’a pas l’habitude de voir les choses de cette façon. Il voudrait croire que le conflit qui les concerne aujourd’hui et qui, d’une certaine manière, les a rapprochés, est lié à des circonstances malheureuses et que les torts sont partagés.
– Les torts ! (elle s’exclame) De mon côté, je n’ai rien fait de reprochable. J’ai l’esprit clair et je n’ai pas de colère… J’attendrai le temps qu’il faudra.

Lui n’a jamais aimé remuer la vase, elle le sait. Il s’est d’ailleurs modelé un corps capable d’onduler entre algues et détritus sans jamais heurter le fond. Et tant que ça tient il continue, quitte à tomber un jour sur un os, un mur, n’importe. Oui, c’est dans sa nature de ménager la chèvre et le chou — car s’accorder à la personne qui partage sa vie le préoccupe, s’opposer serait au-delà de ses forces. Donc il a toujours opté pour la tranquillité au détriment d’une certaine vérité  et c’est une chose qu’elle peut comprendre.
– Mon ami, mon frère, il est seulement question de vivre. De vivre dans la clarté, en accord avec nos convictions profondes. Rien de grave dans tout ça.

Elle ajoute : À chaque instant, nous avons le choix, n’est-ce pas ?

FR ©, 2011- inspiré par  la photographie de Joëlle Colomar © : ‘Vaseuse’

chaussée noire de pluie (5/5)


feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Il faut parfois marcher jusque là, jusqu’à cet endroit qui surplombe les falaises pour découvrir le fond de la mer — très proche, miroitant dans l’ombre de l’eau.
Marcher jusque là pour mesurer sa fatigue.

Madame H. imagine qu’Éva entre au salon, s’assoit près d’elle comme elle l’a toujours fait. Mais non. Impossible. Tout est fini. Bien fini. Elle secoue la tête, refuse de croire l’inspecteur Maigre, venu la voir, qui affirme avoir obtenu des aveux complets — oh bien sûr, sans violence. Il peut lui donner tous les détails si elle veut, mais il comprend que ça la fasse trop souffrir. Donc il ne va pas plus loin, il se tait.
Tous les deux regardent le ciel dans la fenêtre.

Au jardin, les feuilles sont encore mouillées par la pluie violente de la nuit. Bientôt elles tomberont des arbres, tapisseront le chemin qui conduit à la tombe enlisée sous les fleurs. Qu’est-ce que vous voulez faire quand vous êtes vieux, que vous avez perdu d’un coup deux de vos proches, que vous n’avez plus personne à qui parler. Ah si, la voisine. Elle est gentille, elle porte de la soupe à madame H., frappe trois petits coups contre le bois de la porte, toujours à la même heure.
– Ils disent que l’hiver sera froid cette année.
– Mais personne ne peut prévoir la couleur du ciel au-delà d’une semaine ou deux… de toute façon ça m’est égal.
– Vous avez raison, on verra ce qu’on verra.

Madame H. aurait aimé avoir une fille. Parce que les filles sont de la même nature que les mères.
Parfois lui vient l’envie de se rendre dans ce bar qu’Éva fréquentait.
Il y a des noms désormais qu’elle ne peut plus prononcer, des choses qu’elle ne peut plus regarder à la télévision. Souvent elle regarde le jardin comme elle regarderait le fond de la mer.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : À la dérive, de Joëlle Colomar