enfant-lune

À peine sorti du ventre, il avait déjà cette tête-là, ronde et lisse, semblable à celle d’un baigneur en celluloïd des années soixante avec des yeux qui bougent dans les orbites et des paupières bordées de cils qui s’ouvrent et se ferment avec un petit bruit de bascule. On a envie de le prendre dans les bras, de lui essuyer la bouche les joues, de l’habiller pour qu’il n’ait pas froid, ce gentil bonhomme abandonné au milieu des jouets.

(l’ovale du visage est souligné par un liseré bleu pâle qui suscite l’impression de lisse,
aucune trace de corruption,
le nez et la bouche sont finement ciselés)

L’enfant est jeune, état où rien encore ne s’est dégradé.
Tout juste un an de vie.
Et il commence à être solide sur ses jambes. Quand il attrape un objet, il le serre fort et le tient contre lui. Impossible de lui faire lâcher prise. Il aime posséder cette chose dure ou molle, bonne à manger mâcher ou sucer. Le plus souvent il rampe sur le plancher au milieu de peluches et autres jeux colorés censés l’amuser. En fait il ressent de l’ennui, et déjà cette profonde solitude à laquelle il lui faudra s’habituer. Il lui arrive de baver ou de pleurer pour qu’on lui accorde de l’attention. Quand il s’abandonne sur le côté, il regarde la vilaine tapisserie à rayures, les reproductions de Van Gogh encadrées de baguettes en bakélite vaguement assorties à la palette, la haute fenêtre par laquelle pénètre le soleil.

C’est la fenêtre qu’il préfère.
Il entend des bruits, la vie des autres, le trafic. Il perçoit le chaud et le lumineux, il s’invente des ballons qui roulent à travers le ciel et des lunes blanches.

(tout semble se passer dans les yeux et autour des yeux, lumière des iris engloutie, dominée par celle du dehors
l’interrogation de la bouche prend le dessus,
plage d’un blanc marbré soulignant le potelé du menton)

Les jours de grand vent, les rumeurs régressent au profit du bruissement des arbres proches du bâtiment. Une odeur de foin ou de pollen remplit la chambre.
L’enfant à croupetons explore la frange du tapis tout en semant des miettes de gâteau sec.
Il ignore toute forme de corruption.
Plus fort que la mort.

Extrait de Figures du dedans, Françoise Renaud 2012
Acrylique sur toile de Jacki Maréchal
Pour le collectif Confettis dans le cadre d’Écritures Croisées entre écrivains, jeunes sans papiers & Co

probablement l’été

De semaine en semaine le soleil était devenu plus virulent. Probablement l’été.
En accord avec le foisonnement de la végétation, la langue de Léonard s’était déliée et ses mains avaient appris à bouger devant lui, découpant l’herbe. Il ne parlait jamais de sa personne, seulement du monde visible autour d’eux, flux de sève et pluies imprévisibles.
Les voilà donc assis à un mètre d’écart tout au plus, simple longueur de bras. Leurs souliers sont couverts de fins éclats de boue. Leurs regards se portent dans la même direction, à savoir le profond du bois, et puis dans les trouées la toile du ciel où naviguent des oiseaux de grand voyage.
La fille est de plus en plus belle. Cheveux épais, cou de neige.
Elle ne s’ennuie jamais avec Léonard bien qu’elle le trouve un peu étrange. Pour cela qu’elle évite de poser des questions et de se découvrir. Pas même les bras, cheveux libres dissimulant la nuque. Évidemment je n’ai pas de preuve de ce qu’ils se disaient ou pensaient l’un de l’autre, mais ces rencontres avaient eu lieu dans la clairière ou ailleurs. Quantité d’indices le clamaient à qui s’intéressait de loin à Léonard. Son dos s’était redressé, sa tenue se faisait plus soignée.

Au fait était-ce encore l’été ? Des feuilles mortes couvraient l’herbe. Encore quelques semaines et ce serait l’hiver.


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tennis woman

Elle l’a attendu. Longtemps.
Il ne l’a pas prévenue, il n’est pas venu, point final — un empêchement de dernière minute, quelque chose d’important forcément. Et c’est très difficile pour elle d’accepter cet état de fait, sa vie en suspens dans la moiteur d’une saison interminable, sa solitude.

Le soir, les grands salons se remplissent de monde et de musique, les arbres éclairés par-dessous, les femmes aux bras nus et parfumés qui rient aux éclats — beaucoup d’agitation pour peu de résultat.
Car la plupart se noient en arrivant dans ce pays.
À cause de l’ennui. Soudain plus de repères, l’été sans fin, la chaleur, les orages. Alors ils boivent rient et dansent jusqu’à en perdre la tête, il n’y a plus rien qui tienne.

Au bout d’une heure ou deux, elle se résout à quitter l’enceinte grillagée qui protège le champ rouge, déserté à cette heure, et elle remonte lentement le sentier qui conduit à travers la palmeraie jusqu’à la résidence.
La solitude coule sur sa robe, sur ses chaussures de tennis.
Lumière aveuglante, nausée.
Elle traverse la terrasse bordée de bougainvillées, entre dans la maison et va se coucher sur le lit blanc.
On lui apporte du thé pour couper la soif, elle n’en veut pas. Elle cherche une raison à ce qui est en train d’arriver, se torture, se mord les doigts, de toute façon elle ne veut rien sinon l’amour en secours.
Un peu de musique peut-être ? Tout finira par passer, vous verrez : la colère, la déception, l’amertume. La vie entière passera. Joie ou chagrin, qu’importe. Il arrive un jour où l’on ne désire plus rien.
Pour le moment elle pleure comme une enfant.

‘Tennis woman’ de Frédéric Plumerand, huile sur toile, 2011

chaussée noire de pluie (5/5)


feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Il faut parfois marcher jusque là, jusqu’à cet endroit qui surplombe les falaises pour découvrir le fond de la mer — très proche, miroitant dans l’ombre de l’eau.
Marcher jusque là pour mesurer sa fatigue.

Madame H. imagine qu’Éva entre au salon, s’assoit près d’elle comme elle l’a toujours fait. Mais non. Impossible. Tout est fini. Bien fini. Elle secoue la tête, refuse de croire l’inspecteur Maigre, venu la voir, qui affirme avoir obtenu des aveux complets — oh bien sûr, sans violence. Il peut lui donner tous les détails si elle veut, mais il comprend que ça la fasse trop souffrir. Donc il ne va pas plus loin, il se tait.
Tous les deux regardent le ciel dans la fenêtre.

Au jardin, les feuilles sont encore mouillées par la pluie violente de la nuit. Bientôt elles tomberont des arbres, tapisseront le chemin qui conduit à la tombe enlisée sous les fleurs. Qu’est-ce que vous voulez faire quand vous êtes vieux, que vous avez perdu d’un coup deux de vos proches, que vous n’avez plus personne à qui parler. Ah si, la voisine. Elle est gentille, elle porte de la soupe à madame H., frappe trois petits coups contre le bois de la porte, toujours à la même heure.
- Ils disent que l’hiver sera froid cette année.
- Mais personne ne peut prévoir la couleur du ciel au-delà d’une semaine ou deux… de toute façon ça m’est égal.
- Vous avez raison, on verra ce qu’on verra.

Madame H. aurait aimé avoir une fille. Parce que les filles sont de la même nature que les mères.
Parfois lui vient l’envie de se rendre dans ce bar qu’Éva fréquentait.
Il y a des noms désormais qu’elle ne peut plus prononcer, des choses qu’elle ne peut plus regarder à la télévision. Souvent elle regarde le jardin comme elle regarderait le fond de la mer.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : À la dérive, de Joëlle Colomar