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corps souple de l’île

Un texte dédié à Charlotte et Jean-Christophe

Il existe une île dans le Nord armoricain, ou plutôt une suite d’îlots rocheux parsemés sous le drap du ciel, noirs et roses et bleus, où la réalité s’estompe au profit du sensible, où chaque parcelle de terre délivrée des poussières par le bal des marées modifie ses contours en émergeant ou s’ennoyant, un peu comme l’animal s’aplatit dans l’herbe pour se fondre dans le paysage.
J’y séjournais hier encore.
Et j’y ai vu comme une fissure entre la côte et l’île, une fracture suintante mouvante froissée de courants où le bon nageur se perdrait à coup sûr.

Quand la mer se retire comme ça — on ne sait pas où elle va —, on dirait un vaste chantier en attente. Plantés sur le rivage, on attend aussi, nous les vivants. On attend la remontée des eaux, la volte-face du vent épicé, on attend l’arrivée du bateau pour rallier l’île ou au contraire s’en retourner vers le continent.
Et on contemple le ciel forcément.
Et l’eau. Et la ligne de terre en face. Et le ciel à nouveau.
On attend.

Pour être née sur un autre rivage un peu semblable, j’ai reconnu le corps de ce pays dans sa rudesse et sa souplesse. La nature des roches diffère mais la présence de l’océan confère aux courants d’air la même odeur et on ne sait plus où porter les yeux tant les choses à voir sont multiples. J’ai ressenti parfois une subite mélancolie à cause de la fugacité, à cause des barrières invisibles qui séparent du divin bien qu’on soit loin des villes. En arrière, le souvenir de la fracture qui borne le territoire de l’île et donne l’impression d’être passé de l’autre côté. Et puis l’idée qu’on va partir un jour, quitter le monde d’ici pour gagner les déserts de lumière blanche. D’autres îles, ailleurs. On aimerait qu’elle ressemble à celle-là avec des jetées embrumées et des chaos de granite à border l’océan .
Et maintenant j’aurais tant à écrire pour vous dire la pureté du vent, les champs juste fauchés au bord des prairies marines, les jardins noyés de roses et les agapanthes au bord d’éclore.
De tous côtés, ce chant à notre portée : nuages vagues vent champs de pommiers et murs de pierre. Forcément on oublie l’habituel de la vie. De l’autre côté de la fracture, on se laisse fasciner.
On jouit de l’île.
On jouit de la splendeur.

Le vent enfle avec la marée montante, les maisons sont tapies, pas de voitures. Le soir, quand les visiteurs s’en sont allés, quand les lumières du village s’éteignent, il n’y a plus que le cœur de l’océan qui bat et notre sang, mouvement vital au milieu de la voie lactée.

Photographie : Embarcadère de Bréhat, ©FR, juin 2013

mer

[...] Ce jour-là une lumière étrange moirait la surface de la mer si bien qu’elle ressemblait à une étoffe précieuse et il montait depuis la lisière des eaux un bref chuintement, un chant calme de marée basse.
Pas un brin d’air.
Un ciel laiteux comme souvent au printemps.

Les enfants progressaient sur les bancs recouverts de varech, nasse d’osier pendue en bandoulière. À chaque sillon, échancrure ou fissure dans la roche, Félix faisait halte. Selon l’aspect de la faille et la profondeur de l’eau, il glissait la main ou enfouissait prudemment le métal de son crochet. Il avait appris à se méfier de la mâchoire du congre troublé dans son repos ou des pinces d’un crabe dormeur. Joseph moins téméraire explorait les mares avec son épuisette. Il collectionnait les bigorneaux, pistait les crevettes et ramassait quelques étoiles de mer même si elles empestaient en séchant. Après tout lui adorait cette odeur, Félix pouvait bien se moquer, d’ailleurs les chats aussi puisqu’ils s’amusaient de ces curieuses bestioles tout autant que de bobines de fil.

Quand la vague s’enflait, un souffle se précisait au large et la musique changeait, alors ils savaient que la remontée des eaux commençait.

S’ils s’étaient concentrés jusque-là sur leur pêche, s’enivrant des odeurs de varech et de vase remuée, il leur fallait désormais s’éloigner des régions humides puisque la musique était venue.
C’est en regagnant la plage à hauteur des Petits Sablons qu’ils le virent.
Un homme aux cheveux pâles.
Il flottait sur le dos, face offerte au ciel, haut du crâne retenu dans le goulet de la mare aux mulets. Il était vêtu d’une salopette en coton bleu comme en portait leur père pour se rendre au travail et il était chaussé de bottes en caoutchouc [...]

POUR ÉCOUTER

Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions Aedis, 2000
Extrait de la lecture-concert MER , duo Voyages Immobiles, Françoise Renaud & Frédéric Tari

mer en mars

Hier, le temps était au beau. J’ai marché sur la plage en compagnie d’une amie. Oh pas une folle randonnée, quelques pas seulement dans le bleu, dans le bruit des vagues.
Déjà, quelques impatients s’étaient dénudés — seulement les chevilles et le torse —, installés contre la brise au bord des balustrades. À l’abri de la cabane des sauveteurs, des femmes gitanes conversaient, jambes offertes déjà brunies. Tout était calme.
Nous avons ramassé des coquillages, des cailloux veinés au ventre doux, des algues rouges, des brins de crinoïdes pareils à des chevelures rigides. Ils portaient dans leurs fibres et leurs interstices l’odeur de la mer, du ventre de la mer.

Photographie : ©Françoise Renaud, Palavas Les Flots, mars 2013

la nuit était froide

[...] La nuit était froide. Un lot d’étoiles scintillait au milieu des nuages noirs et le phare jetait son puissant pinceau de lumière vers le large toutes les cinq secondes, puis toutes les trois. Aucun bâtiment à l’horizon. Le vent du sud était puissant et la mer bien formée.
Parvenu au pied du remblai, il bifurqua pour emprunter le chemin aux oiseaux qui ourlait le relief des dunes. Il n’eut aucun mal à reconnaître le bouquet de tamaris sous lequel il avait déposé son panier le jour du pique-nique. Il repensa à Mia qui était arrivée en conduisant l’enfant par la main. Si elle s’était trouvée à ses côtés pour cette balade nocturne au bord de la mer, il aurait passé le bras autour de ses épaules — ah cette façon unique qu’ont les humains de s’accompagner, de se réconforter — et il aurait caressé son cou, et aussi ses cheveux soyeux et très noirs qui cachaient son visage. Misérable consolation. Enfin tout de même il aurait apprécié de toucher et chérir quelqu’un d’aussi gentil qu’elle, de percevoir sa chaleur, et ils auraient marché ensemble le long du rivage sans avoir besoin de se parler jusqu’à trouver un endroit qu’ils auraient jugé agréable, replat bien dessiné au pied de la dune ou cuvette sableuse à proximité de l’eau. Tranquillement ils auraient déposé leurs affaires dans le même périmètre, ils auraient ôté leurs chaussures et ils se seraient assis pour regarder le spectacle. Le vent fou aurait bousculé leurs têtes. Sans se lasser, ils auraient écouté le fracas blanc des vagues et ils auraient surveillé l’enfant qui voulait toujours jouer trop près du bord avec le sable.
Mais elle n’était pas là, l’enfant non plus.

Il tourna la tête vers le port.

Plus rien n’était visible de la jetée assaillie par les déferlantes et les lumières des quais, déjà lointaines, s’estompaient à cause des embruns en suspension.
Il continua à avancer.[...]

extrait de Petite musique des vivants
roman à paraître en novembre 2012, chez CLC éditions
Photographie de Hicham Gardaf

moine au bord de la mer

L’homme occupe le centre du paysage. Tout est calme. La nature du monde l’étreint. Il ressent la profondeur du ciel. Et, au-delà, le cosmos.
Sa silhouette paraît minuscule, c’est vrai, pourtant c’est lui qui regarde.

Mer sombre.
Blanc coquiller du sable au premier plan.
Subtils dégradés de bleus gris beiges depuis l’horizon jusqu’au cœur du ciel.
Sans doute que cet homme médite, qu’il a envie de prendre la mer, qu’il attend la nuit ou l’imprévisible transformation des nuages. Son corps oscille au fil de la marche. Il s’arrête, contemple, déchiffre la surface de l’eau, goûte l’instant, puis repart en suivant scrupuleusement le bord de la petite vague. A son gré. Il marche. Il contemple. Et, par son simple regard, prête existence aux choses.

Souvent nous marchons ainsi au fil de la mer.
La mer nous attire tous dans bien des situations, elle réconforte, permet à l’esprit de divaguer alors que le corps est occupé par le rythme lent du pas.

J’ai un réel penchant pour ces toiles de Caspar David Friedrich où l’être humain devient la conscience du paysage. Le peintre semble avoir mobilisé ses forces d’une façon nouvelle, sa main est pure, transcendée par la puissance d’une vision intérieure.

Monk by the sea, Caspar David Friedrich,1809-1810 (huile sur toile, 110 x 172)

argent fer-blanc

[...] Page trois du cahier.
Sans doute l’astre est-il plus haut que la veille d’une heure ou deux.

Lucie a commencé à observer la zone luisante à son aplomb, puis d’autres régions où les lueurs obliques levaient mille petites langues d’argent. Elle aurait bien voulu en exprimer la poésie mais le jour grandissait, inexorable, et la moirure se modifiait sans cesse. Très difficile à saisir avec des instruments à tracer ou à peindre.
Alors elle a oublié la lumière et s’est intéressée à la couleur.
Rien qu’à la couleur : or, blanc, bleuté, argent, fer-blanc. Elle a étudié avec application les nuées de coton, les vagues insignifiantes, l’ourlet plus foncé de l’île, là où il devient lèvre épaisse. Et puis la blancheur est entrée par les pores de sa peau, la blancheur a écarquillé les orifices de son visage ainsi qu’une émotion, une odeur de marée. Porter les yeux sur la mer l’a finalement ramenée à ce qui la consume.
Maintenant elle pense à son amour perdu [...]

Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions AEDIS, 2000

Ile d’Yeu, encre de Jeanine Gilles-Murique

pique-nique

Ils choisirent un bel endroit à proximité de l’eau.
Après avoir ôté leurs chaussures, ils se sentirent plus à l’aise qu’au commencement sous les tamaris et Van Bergen s’affaira sans tarder autour du panier. Il déploya la nappe, y déposa la nourriture : sandwiches au poulet et au rôti de porc avec un fond de moutarde. Il précisa qu’il avait soigneusement trié les feuilles de salade. Il avait aussi prévu un mélange de légumes à base de blé dur assaisonné de coriandre et d’huile d’olive au cas où elle n’aurait pas mangé de viande. Encore une fois il s’excusa. N’ayant pas été averti de la présence de l’enfant, il n’avait pris que deux assiettes et deux fourchettes en métal.
− Ça ira bien comme ça, dit-elle.
Il n’avait fait qu’entrevoir l’expression de son visage dissimulé par les cheveux, il se sentit néanmoins réconforté par l’intonation de sa voix.

Elle s’installa sur le coin de nappe en face de lui, jambes repliées sur le coté. Puis elle choisit un sandwich, le tendit à Matt et en prit un pour elle. Après avoir avalé une première bouchée, elle affirma que c’était délicieux, qu’elle appréciait le craquant de la salade associé au goût d’amande du poulet.
Les échancrures de sa robe laissaient voir un peu de peau du côté du cou, et aussi des aisselles. D’après la coupe, c’était une robe bon marché dont les couleurs s’étaient fanées à force de lavages.
Van Bergen jeta un coup d’œil à sa montre et scruta l’horizon en direction de la jetée.
− Les bateaux sont en train de franchir la ligne de départ. Avec ce vent qui rentre, ils ne tarderont pas à se profiler dans les parages.
Une fois son sandwich avalé, Matt se leva et courut au bord de l’eau. Il en rapporta des galets qu’il déposa autour de la nappe pour empêcher que le vent ne la retourne.
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île

Il est question de ces zones indécises où se confondent à certaines heures la mer et la terre.
Moiré de l’eau, rochers à l’affleurement, varech luisant.
Il est question d’attente.

La marge où s’ancre l’anémone s’agrandit sous certaines lunes. L’homme habitué aux domaines maritimes ‘descend à la côte’ et s’aventure sur la frange humide, attentif au souffle intérieur des choses.

‘Île d’Yeu’, peinture de Jeannine Gilles-Murique

vague

pluie noire
cette fois, vague noire — il n’y a pas de mots
déferle, ravage

On pense à la fin de quelque chose qui aurait commencé il y a très longtemps, au bord de la mer.
La mer engendre et assassine. Elle appelle à son voisinage, donne brise et nourriture, un jour elle tue. Elle est vie mort, écume boue, phosphorescence ténèbres. Sur ses rivages les hommes sont en morceaux. Dans leur ventre, le fracas — on ne peut l’imaginer.

nous sommes en hiver
il neige sur ces collines qui bordent l’océan
ils ne pleurent pas, ils ne sentent pas le froid
la  plaine est grise, jonchée d’innombrables débris  —  rien à dire, seulement chercher dans les décombres

ici et maintenant

On dirait que nous sommes aveugles.

(côte nord-est du Japon – 11 mars 2011)

Prémices, de Laurence Briat, 2010, huile sur toile (130 x 70)

pays de mer

Les pays de mer sont de nature violente.
Ils nous ébranlent, nous obligent à la lutte, peu à peu nous contaminent. Le vent, nectar ou poison, attise nos vies secrètes.  Mais aux jours malheureux c’est le pays qui nous garde vivants.

Extrait du roman Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie ©FR

lignes éblouissantes

Elle s’en venait par le chemin du port, une main en visière pour essayer de voir le plus loin possible et reconnaître l’endroit qu’il avait décrit dans son message avec une précision méticuleuse. Tout juste s’il n’avait pas ébauché un croquis pour éviter d’éventuels quiproquos — il était d’un naturel inquiet et aimait bien garder le contrôle. Comme elle approchait du bosquet de tamaris, il avait plongé sa main dans sa poche. Au toucher il avait reconnu un couteau et une cordelette bonne à tout faire, d’un genre à ficeler de la viande, à emballer des paquets ou attacher des plantes grimpantes à leurs tuteurs.

Pendant ce temps elle continuait d’avancer au milieu des lignes éblouissantes dessinées par les bords caillouteux du chemin, le remblai et la digue qui s’en filait à travers l’eau, aussi l’espace d’affleurement de l’eau. Sa tête avait un port de reine.
Il avait serré la cordelette dans son poing.
Une chose tout de même qu’il  n’avait pas prévu : elle conduisait un enfant par la main.


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marcher, nous avons oublié

Nous sommes là, occupant les villes et les villages de la terre. Le soir il y a des lampadaires qui éclairent les rues. Le jour, rien que la lumière naturelle, trépidante ou terne selon la quantité de nuages qui s’en viennent du cœur de l’océan et partent à l’assaut des continents.
Nous sommes là. Nous vivons, nous marchons.
Ou plutôt nous courons, empruntons des escaliers et des tapis roulants, grimpons dans des voitures. Au fond nous ne marchons plus guère, nous sommes pressés. Certains flânent devant les vitrines des boutiques, tournent en rond comme des bêtes en cage. D’autres choisissent de gagner la campagne ou la montagne, par petits groupes — ils appellent ça randonner. En vérité nous ne marchons plus. Ou si peu. Nous ne savons plus.

Marcher sans but.

Marcher jusqu’aux frontières du pays, laissant derrière soi les villages de notre naissance sans jamais savoir si la direction est bonne ou mauvaise. Après tout peu importe où l’on va, l’essentiel reste de marcher jusqu’aux frontières de la faim et de l’épuisement pour se perdre et puis se retrouver au bout du compte.
Marcher jusqu’à rejoindre l’autre bord du désert, traverser des villes étranges et côtoyer des fleuves.
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Seaside

Il avait marché sans musarder, poussé par l’envie de savoir où s’achevait la terre. Combien de temps, c’est difficile à dire. Peu de repos dans l’imminence du danger. Tant qu’il le pouvait, il avait emprunté le fil de la rivière — aucun homme de sa tribu n’était allé si loin. Gorges abruptes, chaos granitiques, régions de taillis infranchissables. Un jour il avait entendu des cris d’oiseaux, juste après une rumeur étrange, comme un souffle.

Au sortir des forêts, régnait la clarté. Alors il l’avait vue.

D’abord de loin.

Il s’était assis au sommet de la dune, avait mâchonné un bout de viande séchée trouvé dans sa musette, histoire de s’habituer. Elle lui faisait peur. Il avait fini par se lever, peu à peu s’était rapproché d’elle :
limpide, l’eau des flaques,
les premières vagues,
au loin la houle
et
l’infini tremblement jusqu’à l’horizon.

On aimerait suivre l’homme dans sa vision, dans sa lente découverte, mais ce serait là l’objet d’un livre entier.
Les hommes d’aujourd’hui ont oublié… ce choc de la mer…
la première fois.

FR © – 24 février 2009

Photographie : Seaside de Barbara Heide ©