l’âge des poiriers

Ces arbres ont été plantés par mon père peu avant ou peu après ma naissance — autant dire qu’ils ont le même âge que moi.

Avant chaque poussée de sève, ils ont été taillés par ses soins, bras guidés au flanc de ce mur qu’il avait lui-même construit en limite nord de sa propriété. Jamais ils n’ont manqué de fleurir — blanc pur des pétales tremblant au vent de mer —, ont porté mille fruits qui nous ont nourris, nous tous, sa famille. Compotes et confitures, tartes, gâteaux  à la couleur de l’esprit de ma mère. Et aussi crus sous l’arbre, à demi blets, tavelés et piqués de vers.
Poires d’apparence bien vilaine, c’est vrai, mais à la chair dont la suavité m’habite encore — car je suis bercée moi aussi de cette terre qui profite à être travaillée.

À présent l’homme est âgé.
Nous en sommes au point où la bascule va s’opérer. La terre est basse et le ciel a pris plus de place qu’avant.
Chaque jour il fait le tour de son domaine — et même plusieurs fois —, contemple ses fruitiers, caresse leurs membres à peau grise. Il se souvient du travail fourni pour les discipliner. Il se souvient de l’enfant morte au cours de cet hiver glacial où, graciles encore,  ils devaient pousser plus profond leurs racines. Il pense qu’aujourd’hui, personne ne peut plus mesurer ce que ça représente de temps et d’amour, des arbres comme ça pour un homme comme lui.
Au gré de sa marche, l’empreinte de ses pas se figent dans la neige tombée pendant la nuit.

« Certains ont raconté qu’en hiver ma sœur guettait le retour de mon père. Quand elle entendait du raffut dans la buanderie, elle attrapait les chaussons placés à chauffer près du fourneau et les lui apportait sitôt qu’il avait dépassé le seuil de la cuisine… »

Photographies : Dans le jardin de mon père, ©FR, 2010
Les trois dernières lignes sont extraites du roman Le Regard du Père

parole d’Hilarion

« Les matins de gel, y a rien qui bouge sur les rives. J’veux parler des aigrettes, des poulettes, des sarcelles, elles sont toutes à l’abri en train d’attendre que ça s’améliore. Pas un piaillement et c’est pareil au bord des étangs.
Elles en ont de l’espérance ces fichues bestioles, même si certaines crèvent aux premiers froids. La boue est dure comme du caillou, plus grise que d’habitude, et les joncs cassent comme du verre. Y a rien à becqueter et faut briser la glace pour trouver l’eau. Alors elles attendent en respirant une fois sur deux. À croire qu’elles ont ça inscrit dans leur bagage à la naissance, et même avant dans l’œuf. C’est comme les lichens, ça connaît la vie du rocher à peine ça commence à ramper.

Ma vie à moi, c’est vraiment pas grand chose.

Rien qu’une fois ça m’plairait de changer d’état, de devenir léger comme de la plume ou de la neige, blanche et douce pour ne pas heurter la peau de Milie. Oh ma gentille Milie. Quand il y aura trop de désordre je m’transformerais en neige. Ouais, c’est ça, exactement ça.

Rien d’autre à ajouter pour le moment. »

Extrait de Créatures du fleuve, roman, FR© 2004
Vague à l’âme, encre de Marie-Lydie Joffre

courrier indien

Taureau (nandi) sur la colline de Chamundi, Mysore

Des pensées d’une amie m’arrivent aujourd’hui depuis l’Inde.
Par courrier postal.
Le facteur passe toujours en dépit de l’évolution technologique galopante. Cette fois-ci, il m’a délivré une petite carte postale, toute mouillée à cause de la pluie, avec deux timbres collés de guingois — deux personnages indiens, sûrement des hommes politiques importants. L’image : quelques familles s’appliquent à faire le tour d’une statue en bronze géante, la touchant comme un objet sacré. Il s’agit d’un taureau au mufle fier et à la carrure imposante.
En hindi, on l’appelle ‘nandi’— véhicule de Shiva.
En bordure de l’esplanade, des arbres aux bras secs. En arrière des collines habitées.

Quelques mots ont été tracés à la hâte depuis les marches d’un temple ou  la terrasse d’un hôtel bon marché. Oh quelques mots, pas grand chose. Pourtant de l’émotion à sentir vibrer ce pays si souvent visité…

chaussée noire de pluie (épilogue)

Retrouvez le FEUILLETON en entier

Et puis un jour elle le fait.
Elle va jusqu’au bar dans un quartier de la ville qui s’appelle L’Oiseau bleu. Elle s’accoude au comptoir, commande un café noir. Le garçon s’empresse, élégant dans son gilet satiné, et madame H. le regarde manier les tasses et les manettes du percolateur. Du coup elle pense à Alex dans sa cellule, attendant son procès. Elle imagine déjà ce que plaideront ses défenseurs : la folie passagère, et ils traîneront forcément Éva dans la boue. Mais elle ne doit pas penser à ça, à la folie d’Alex, à Éva, à la chair d’Éva en train de se corrompre, soumise au froid et aux longues pluies de l’hiver.
Le garçon a déposé une tasse devant elle. Le café est noisette, elle le voulait noir. Elle le lui dit.
– On se trompe parfois dans la vie, n’est-ce pas ?
– Oui c’est vrai, les choses ne sont pas aussi simples qu’on le croit.

Maintenant il fait tout à fait nuit.
Le barman s’est déplacé jusqu’au seuil pour fumer une cigarette. Elle en a profité pour sortir une photo de son portefeuille. De toute façon, personne ne l’attend.

Quand il revient il passe dans son dos, entrevoit la photo — une photo de mariage. Tout de suite elle parle de ce qui est arrivé.
– Lui, c’est Alex. Un jour il s’est caché pour attendre sa femme. Elle s’appelait Éva. Elle était assise à ce comptoir, et quand elle est sortie, il l’a poussée sous une voiture. Le pare-chocs lui a fracassé les os du crâne… Une impossibilité dans l’amour, m’a dit l’inspecteur. Vous pouvez comprendre ça, vous ?
À la fin, elle ajoute : Alex, c’est mon fils.

En vérité, il ne se passe rien. Elle boit son café, remercie le barman. Un bref instant ils échangent un regard appuyé, mi tendre mi acéré, comme s’ils s’étaient confié des choses très intimes, puis elle sort.
Autour d’elle la ville ronfle et siffle, accompagnant sa marche lente. Devant sa porte, il y a une boîte de soupe déposée par la voisine sur le paillasson.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Acérée, de Joëlle Colomar

chaussée noire de pluie (5/5)


feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Il faut parfois marcher jusque là, jusqu’à cet endroit qui surplombe les falaises pour découvrir le fond de la mer — très proche, miroitant dans l’ombre de l’eau.
Marcher jusque là pour mesurer sa fatigue.

Madame H. imagine qu’Éva entre au salon, s’assoit près d’elle comme elle l’a toujours fait. Mais non. Impossible. Tout est fini. Bien fini. Elle secoue la tête, refuse de croire l’inspecteur Maigre, venu la voir, qui affirme avoir obtenu des aveux complets — oh bien sûr, sans violence. Il peut lui donner tous les détails si elle veut, mais il comprend que ça la fasse trop souffrir. Donc il ne va pas plus loin, il se tait.
Tous les deux regardent le ciel dans la fenêtre.

Au jardin, les feuilles sont encore mouillées par la pluie violente de la nuit. Bientôt elles tomberont des arbres, tapisseront le chemin qui conduit à la tombe enlisée sous les fleurs. Qu’est-ce que vous voulez faire quand vous êtes vieux, que vous avez perdu d’un coup deux de vos proches, que vous n’avez plus personne à qui parler. Ah si, la voisine. Elle est gentille, elle porte de la soupe à madame H., frappe trois petits coups contre le bois de la porte, toujours à la même heure.
– Ils disent que l’hiver sera froid cette année.
– Mais personne ne peut prévoir la couleur du ciel au-delà d’une semaine ou deux… de toute façon ça m’est égal.
– Vous avez raison, on verra ce qu’on verra.

Madame H. aurait aimé avoir une fille. Parce que les filles sont de la même nature que les mères.
Parfois lui vient l’envie de se rendre dans ce bar qu’Éva fréquentait.
Il y a des noms désormais qu’elle ne peut plus prononcer, des choses qu’elle ne peut plus regarder à la télévision. Souvent elle regarde le jardin comme elle regarderait le fond de la mer.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : À la dérive, de Joëlle Colomar

chaussée noire de pluie (4/5)

feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Prostrée dans sa maison, madame H. pleure la mort d’Éva. Elle ne veut pas voir le corps désarticulé, la peau diaphane en train de se détruire. Non.

Elle le dit à Maigre.
Elle dit qu’elle parlait souvent avec Éva, lui racontait des épisodes de sa vie. Maintenant, elle pleure en y pensant.

Elle parlait de l’enfant qu’elle avait eu trop jeune, un fils qui lui faisait des scènes et se roulait par terre. Dix ans plus tard était né Alex, rapidement tombé sous la coupe de son frère — étranges équilibres édifiés au sein des familles sans que rien ne puisse les contrecarrer. Et puis le père était mort, l’aîné avait conduit sa vie à l’étranger, Alex avait rencontré Éva.
Le couple s’était installé dans l’appartement du dessous.
Et c’est vrai que madame H. entendait du bruit parfois. Il arrivait qu’Alex crie sur Éva, l’humilie et même la blesse. À un moment donné, c’était devenu intenable — chez lui, un insatiable besoin de tyrannie.
Ils avaient fait chambre à part.
Si les gens l’avaient su, ils auraient pensé que c’était de la faute de la femme — parce qu’elle était trop belle, on ne pouvait pas lui faire confiance — alors qu’en fait, c’était lui qui déraillait.
Éva avait commencé à sortir seule.

Elle aimait certains bars à certaines heures, la lumière tamisée sur les corps et les visages, les regards en chasse, les manteaux posés sur les banquettes, pareils à de petits animaux dociles.
Cette nuit-là, l’étudiant ne vient pas, elle est au bord d’accepter la proposition du barman. Finalement non, elle se ravise. Elle enfile son vêtement et elle sort.
Nuit, pluie, odeur de gomme brûlée.

Le garçon accoudé à son comptoir ressent un chagrin immense. Cou gracile, blanc. Avant Éva, il n’avait jamais fréquenté la mort d’aussi près.
Une rumeur de vagues folles a rempli son cerveau et il grimace.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Humaine et sauvage, de Joëlle Colomar

chaussée noire de pluie (3/5)

feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

L’inspecteur Maigre et son assistant Juval vont s’intéresser aux amants occasionnels d’Éva. Un étudiant, un pianiste, un banquier divorcé, un commercial en lingerie fine. Tous semblent déroutés par l’annonce de sa mort. Ils ont le regard qui fuit et les mains qui se tordent, posées sur leurs genoux. Oui, ils l’avouent, ils ont joui de son corps — et même plusieurs fois. Difficile de repousser une femme comme elle, vous comprenez. C’est après que ça tournait mal, confient-ils aux enquêteurs, à cause de son insistance, pas moyen de s’en dépêtrer. Mais non, ils ne connaissaient pas son mari. Peut-être qu’une fois elle avait murmuré quelque chose à propos de sa vie personnelle, de son couple, elle avait dit qu’entre eux c’était fini, que lui ne l’avait jamais aimé, jamais. Mais ils ne l’écoutaient pas vraiment, ne se souciaient que de sa chair désirable — disponible.

Alex reconnaît le corps à la morgue en présence de Juval tandis que le conducteur est entendu par Maigre.
Puis c’est le tour du barman. Il affirme avoir vu quelqu’un s’enfuir dans la minute après le choc, un homme d’allure jeune. Impossible de décrire les vêtements qu’il portait.

Dans l’agenda, on peut lire le nom de l’étudiant au jour de l’accident. Interrogé une deuxième fois, il bafouille, assure qu’il n’est pas allé au rendez-vous. En fait il est amoureux d’une autre fille et ne voulait pas gâcher ses chances. Le musicien ne jouait pas ce soir-là. Il marchait dans la nuit parce qu’il aime la solitude, de toute façon elle n’était pas son genre quand bien même très belle. Quant aux autres, ils semblent hors de cause d’après Juval.

Pourtant, ce corps parfait — fougère fragile — poussé sur la chaussée noire de pluie, assassiné.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Gracile, de Joëlle Colomar

chaussée noire de pluie (2/5)

feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Une femme âgée ouvre la porte.
– Madame H., c’est vous ?
Elle fait oui de la tête tout en posant une main sur sa poitrine.
– Qu’est-ce qui passe ? C’est mon fils Alex ?
– Non, répond l’un des policiers. C’est votre belle-fille… il est arrivé quelque chose.
Elle s’effondre. Elle dit qu’elle aime Éva autant que ses propres enfants. Gaie, vivante. Tellement belle avec ça.
– On l’a tuée, n’est ce pas ?
Elle le sent, elle le sait. Le policier ne répond rien. Madame H. hurle. Tout de suite après, elle se reprend et compose le numéro de portable d’Alex, mari d’Éva. Il roule en voiture quelque part dans la ville. Il dit qu’il sera là dans un quart d’heure.

La quarantaine, complet veston, bien peigné. Aucun sentiment ne paraît sur son visage. Il parle en baissant les yeux, affirme qu’elle et lui ne partageaient plus rien depuis quatre ans. Elle vivait dans sa propre chambre et lui dans la sienne. Des choses qui arrivent —  que personne ne soupçonne.
– Mais il faut que je vous dise…
– Oui, dit le policier.
– Elle était un peu, comment dire ? Elle était… dérangée. Elle draguait des hommes dans des bars, n’importe lesquels pourvu qu’ils veuillent bien d’elle.
Sa voix a hésité, produisant une suite de sons étouffés, pourtant le ton est resté crédible jusqu’au bout. Après, le silence.
Mère et fils tournent la tête dans la même direction, regardent par la fenêtre les palmiers qui se tordent dans la nuit.

Dans la chambre d’Éva, les enquêteurs trouvent un carnet de rendez-vous avec des noms et des adresses, ce qui vient confirmer les dires d’Alex.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Tourmente, de Joëlle Colomar

chaussée noire de pluie (1/5)

feuilleton en 5 épisodes  illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Une femme est accoudée au comptoir.
Le barman lui parle, se dit prêt à modifier ses plans pour la soirée si elle veut bien l’attendre. Fin de son service dans une heure. Il tente sa chance parce qu’elle lui plaît — une chose qu’il a envie de faire depuis longtemps. Parce qu’elle vient souvent dans cet endroit, rarement seule. Mais elle dit que non. Un refus sans dédain, sans explications. D’ailleurs elle sort après avoir enfilé son manteau.
Grand fracas. Bruits de freins, dérapage.

Il pleut. La femme qui fumait tout à l’heure est allongée sur le bitume, robe enroulée autour des jambes.

Un homme sort de la voiture en criant. On l’a poussée sous mes roues, je n’ai rien pu faire, sa tête a dû heurter le pare-chocs. On voit un filet de sang couler à la lisière des cheveux.
Voilà qu’il pleurniche tandis qu’on appelle les secours.
Depuis le seuil du bar, le garçon observe le cou blanc de la femme pareil à celui d’un oiseau percuté dans la nuit. Somptueux. Il aurait pu l’embrasser en cet endroit précisément s’il avait su la convaincre. La vie, c’est comme ça. Un grain de sable dans l’engrenage, un simple frémissement de papillon, et tout s’en trouve changé.
Il pense à des îles couvertes de goémon, à une mer démontée courtisée d’oiseaux.

L’inspecteur qui fouillera le sac de la femme allongée, trouvera une collection de cartes de visite, celles des hommes qu’elle avait croisés, auxquels elle s’était donnée ou refusée.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Insolite
, de Joëlle Colomar

neige et fleurs, Richarme (7)

agenda de Richarme – 18 février 1948

“C’est un matin glacial tout fleuri d’ironie. Les amandiers sont en fleurs. L’allée est un rail de laurier-tin tous blancs d’ombelles. La nature offre un décor de Fête-Dieu d’une blancheur idéale… et le vent souffle pince-mord. Il neige… on ne sait quoi, est-ce un flocon … ? est-ce un pétale… ? et je vois lentement mourir les nacres du rêve sous la neige froide et la morsure de l’implacable réel.”

mon agenda – mars 2008

“Comme tout mortel, la matière du temps l’avait ridée rongée elle aussi, femme artiste jusqu’au bout des ongles. Mais la chute subite de la neige, les printemps naissants, la débauche des fleurs qui marquaient la fin des hivers la bouleversaient toujours intensément. Avec ça, elle était à l’affût des ciels, des nuages, des  lumières insolites par-dessus les étangs. Parfois elle s’effondrait, perdait l’espoir d’un coup. Et puis un jour nouveau arrivait. Elle repartait à l’assaut de sa toile. Il n’y avait guère que ça qui comptait, ce chemin brûlant entre froid et brûlure…”

Neige, 1981, gouache,  27 x 35 cm

nature morte, Richarme (6)

Deuxième rendez-vous le dimanche 14 novembre 2010, à 18h au Château des Évêques à Lavérune, dans la salle italienne
LECTURE-CONCERT
avec Frédéric TARI (compositions, violon & piano) et Françoise RENAUD (textes & voix)

(accrochage au Musée Hofer Bury jusqu’au 14 novembre, consulter l’article Midi Libre du 08/11/2010)

« Richarme s’est toujours occupée de natures mortes, c’est un fait. Impossible pour elle de faire l’économie d’un travail qui réclamait un dessin irréprochable.

Au commencement, sur les conseils de sa mère elle s’était exercée à traduire les sujets qui lui tombaient sous les yeux. Dans son logis d’Annecy, elle avait étudié les bouquets et les objets chinois intégrés dans son décor. Pas besoin d’aller chercher ailleurs. Les éléments l’intéressaient pour leur forme, leur couleur, leur matière, ou les trois à la fois. Au fil des années elle avait accumulé quantité de pots, vases, flacons, cruches, bouteilles, bougies, théières susceptibles de servir ses projets – l’escalier de Psalmodie est d’ailleurs orné d’un objet en poterie à chaque marche. Également des boîtes, des ficelles, des papiers d’emballage qu’elle récupérait ci et là et dont elle se servait pour l’animation des fonds.

Car voilà l’un de ses petits secrets d’atelier : des papiers calés à l’arrière des objets qui mettaient leurs motifs et leurs moirures au service de la composition.

Une tablette en bois lui servait de scène, toujours placée à gauche du chevalet pour recevoir la lumière du nord.

C’est sur cette tablette qu’elle agençait avec minutie les pièces du puzzle jusqu’à répondre aux besoins du tableau en train de naître. La préparation pouvait durer plusieurs jours. Des fleurs, des fruits du jardin ou de simples légumes rapportés du marché pouvaient servir de déclencheur. Si c’était le cas, elle se les appropriait sur le champ et les montait dans son atelier. »

extrait du récit Au-delà du blanc, FR© 2010

“Nature morte aux grenades”, détail, huile sur toile, 40 x 50 cm

improbable rencontre

Cet extrait (tiré du roman Sentiers Nomades, éditions AEDIS, FR© – 2003) sera lu le 4 novembre lors de la soirée NÛBA, une collaboration inédite entre le CCI Musique Sans Frontières et Autour des Auteurs, avec l’ensemble andalous EL MEYA.

Quelques jours plus tard l’afghan révèle enfin ce qu’il cachait, sans doute parce qu’il revoyait la scène avec une clarté si prodigieuse qu’il ne pouvait plus la garder pour lui.

Une femme marchait, belle dans ses jupes en désordre. Elle s’appelait Charifa et elle était le centre de son univers quand il était tout jeune homme. Souvent il la rencontrait en cachette et ses mains et ses épaules tremblaient à cause du feu qui l’habitait. Il affirme qu’aucune de ses exaltations suivantes n’avait été à la hauteur de celle-là.
Une fois ses études achevées, il était retourné à Kaboul en tant qu’agent chargé du développement des industries laitières. En 1978, il voyageait avec une équipe de chercheurs vers Mazar-i-sharif dans le but d’installer des chambres froides pour la conservation du lait. Après la collation de midi, il s’était écarté de la piste pour rejoindre un petit torrent qui bondissait au fond de la gorge. Agrippé à des buissons rabougris, il avait contemplé la nature et il avait remarqué sur le sentier à l’aplomb une femme en compagnie d’enfants. Elle conduisait par la bride un mulet chargé de ballots. Il n’aurait su dire par quel prodige une circonstance pareille avait pu se produire, pourtant c’était Charifa, sa princesse de naguère, celle qu’il avait si souvent nommée « sa bien-aimée ». Continuer la lecture de improbable rencontre

hêtraie

rien que l’envie aujourd’hui de montrer ce qu’elle fait, cette femme-là, cette amie-là qui connaît la musique des reflets dans l’eau et le souffle du vent…

à l’écoute d’une hêtraie n°5, de Marie-Lydie Joffre, 2007

réalisée dans la hêtraie des cascades d’Orgon en Cévennes, 4 novembre 2007

planète

Les hommes marchent entre ronces et brûlis de haies.
Ils s’égarent, marchent encore jusqu’à l’autre vallée. Alors ils se retournent et cherchent dans la ligne mauve des montagnes l’endroit d’où ils sont venus, l’endroit où ils sont nés.
Là-bas. Des milliers d’années en arrière.
Impossible de décrire le rougeoiement de l’ombre : nuages de poussières métalliques et vapeurs de cendres quand il n’y avait pas encore d’enfance. Rien que rêves incertains. En ces franges éloignées du temps et de l’univers, les vents et les orages fracassaient les nébuleuses, fracturaient les écorces, façonnaient les planètes.

Le jour où les hommes se sont tapis au flanc de la galaxie, ils se sont trouvés si petits.
Et le soleil a brûlé leurs yeux de mutants, broyé leurs solitudes.

FR ©, 2010

Redoutables chimères, de Jeannine Gilles-Murique (huile sur papier, 105 x 75)

neige, Richarme (4)

(au 8 mars 2008 dans mon carnet de notes)

Un projet difficile que de capturer la vie de quelqu’un dans la sienne, de se glisser dans une posture entre passé et présent déjà en train de se dissoudre — j’en ai conscience. Parfois je me dis que je vais rester à la surface des choses, parcourir seulement la carapace comme l’oiseau qui attaque une écorce, y dénichant  un ver ou une graine de la dernière saison. Essayer au moins. Cerner cette soif de blanc qu’elle avait…

J’aimerais apprendre le dénuement pour pénétrer son cœur d’artiste. J’aimerais avoir des phrases tendres pour elle comme si je lui devais déjà de m’avoir instruite sur des parts de moi-même.

L’écriture avance à mesure du temps qui coule, m’éloignant de la date de son décès.


“Probable que les éléments fluides entraient en résonance avec ses mondes intérieurs et sur un mode inédit. Par exemple elle éprouvait une joie intime lorsque la neige tombait, précipitation qui habitait l’espace, donnait du flou au paysage et un drôle de poids au silence.

En février 1948, elle écrit : «  Il neige, on ne sait quoi : est-ce un flocon ? est-ce un pétale ? Et je vois lentement mourir les nacres du rêve. »

Elle ressentait cette capacité de la matière blanche à préserver l’espace personnel, protéger le secret. Sûrement pour ça que les floraisons, les nuages, les eaux, les vagues, les brumes étaient devenus ses sujets sans qu’elle eût besoin d’en décider. Ils faisaient partie d’elle avant même que son corps ne les eût perçus, avant même que ses yeux ne les eussent reconnus. Ils étaient tapis dans sa nuit.”

extrait du récit Au-delà du blanc, FR©, CLC éditions, 2010

Arbres sous la neige” (détail), gouache, 35,5 x 23

portrait, Richarme (3)

« Bien sûr, l’art sous toutes ses formes la passionnait. Elle avait étudié les œuvres peintes depuis Fra Angelico jusqu’à Picasso. Avait lu aussi bien Anna de Noailles que Rainer Maria Rilke ou Colette. Était allée au théâtre, au concert aussi souvent que possible. Opéras et symphonies la ravissaient pourvu que l’interprétation fût bonne. Beethoven, Berlioz, Rachmaninov, tant d’autres.
En résumé elle avait un cœur large.
Bien campée sur la terre, elle était comme un roc, un pilier. Elle était comme une force.
Une seule chose l’inquiétait : le devenir de ses filles quand elle serait partie. »

FR © – fragment de Au-delà du blanc – Richarme (1904-1991), récit, CLC éditions, 2010

l’avion rouge, 1963 – Richarme (2)

« La lumière fascine, l’inconnu effraie.
Tous les rouges sont présents, gamme des carmins et des bruns jusqu’au noir, suite des vermillons, roses et gris-rose jusqu’au blanc.
La diagonale s’affirme telle une ligne de force et de contraste où viennent se confronter, se choquer les deux mondes.
Le jour et la nuit, le clair et l’obscur, la tranquillité et l’angoisse procurent une sorte d’équilibre au tableau. L’avion n’est qu’une carcasse fragile livrée aux fantaisies de l’air et aux tempêtes imprévisibles. Un sentiment s’affirme : celui que la personne humaine traverse de multiples épreuves au cours de son existence minuscule et ne s’élève qu’avec difficulté. Et si toutefois elle y parvient, elle rencontre le feu − le divin − et s’y brûle les ailes, sa présence demeurant quoi qu’il arrive insignifiante en des régions aussi hostiles, hantées d’orages terrifiants et de vents galactiques.

L’avion rouge préfigure le vif intérêt qu’elle développera plus tard pour les éléments qui animent le ciel ou la mer, éléments capables de structurer l’espace immense. »

extrait de l’ouvrage Au-delà du blanc – Richarme (1904-1991)
F.R. ©, à paraître chez CLC éditions, 2010

L’avion rouge, huile sur toile, 1963, 80 x 40

naissance, Richarme (1)

Un nouvel OUVRAGE à PARAÎTRE
(dans une poignée de semaines grâce à CLC éditions)…
et à chaque fois, c’est comme une nouvelle NAISSANCE…

Mon aventure avec Colette Richarme a commencé en octobre 2007 par une visite dans un mas qu’elle a ‘habité’ pendant presque trente ans aux environs de Montpellier. Je n’avais jamais entendu son nom, pourtant j’ai eu l’impression de la connaître rien qu’en pénétrant sa maison — le hasard mène toujours fort bien son affaire ! Aujourd’hui, ce livre…

Entre récit intime et biographie, il parle d’elle. De sa vie : née en Chine au début du XXe siècle, installée en Languedoc à la fin des années trente. Il parle du courage, de la solitude, de l’engagement dans l’art… (il parle aussi de moi)

« Quelque chose d’important qu’elle s’est mise à faire dès sa jeunesse sans savoir ni pourquoi ni comment, quelque chose proche de la faim, d’une faim infiltrée dans sa poitrine depuis la nuit des temps capable de stimuler son désir de respirer, capable de modifier sa manière d’avancer de marcher de penser. Non pas une simple faim suscitée par les muscles et les organes en manque de nourriture, non. Une terrible faim capable de débusquer jusqu’aux reflets cachés dans les cellules, aux plis des chromosomes, une faim d’entrailles qui dépasse l’entendement et qui l’aurait probablement effrayée si elle en avait pris la mesure.
Pas le choix, un jour vient où l’on meurt de toute façon. »

Elle a laissé une œuvre importante constituée de dessins, gouaches, lavis et huiles sur toile. Richarme est son nom d’artiste. Son parcours pictural très personnel et sa passion pour la peinture m’ont saisie et poussée à écrire.

extrait de Au-delà du blanc, FR © – (à suivre)

souffle dans le sang

le « je » regarde, ressent, engrange le détail
sans cesse il apprend
l’imperceptible mutation du monde
il ignore tout au début — de cette écriture

tenir le fil, fermement

connaître ce fouissement duveteux sur le blanc du lit
ce spasme silencieux des corps
(jusqu’où diable vivrons-nous ?)

à force de regards
— petites unités inquiètes, diurnes ou nocturnes —
il perçoit de mieux en mieux la nature du passage
chuintement d’eau, souffle dans le sang

FR © – inspiré par la photographie de Joëlle Colomar ©, 2010

matin de neige

Certains moments demeurent dans la mémoire des hommes à cause de la douleur ou de la beauté, ils deviennent événements puis repères à mesure des années qui s’accumulent à leur suite.

Ce matin de neige était de ceux-là. Le monde était bouleversé à cause de la beauté, toutefois d’un calme absolu, et tandis que les oiseaux grattaient les fins cristaux à la recherche de graines ou de débris de coquilles, la jeune fille — unique actrice de la scène — percevait avec une acuité exceptionnelle l’ancienneté de ces bois qui n’appartenaient à personne sinon aux animaux qui les aimaient et les habitaient, entrevoyait la longue histoire gravée au cœur des sédiments sous de multiples formes : plissements, fractures, minéraux, fossiles d’insectes ou de poissons, et tandis qu’elle réfléchissait à l’existence qu’elle conduisait au cœur de cette nature, front plissé et visage grave, le vent passait sur le sol glacé et la pinçait sous la chemise en flanelle. Elle semblait ne rien sentir.

Elle se décida pourtant à rentrer, s’habilla chaudement et s’affaira à ses besognes. Contrairement à son habitude elle choisit d’abandonner le seau rempli de cendres devant la cabane le temps de rentrer son bois, fagots et bûches en quantité suffisante pour deux trois jours, ensuite se dépêcha d’allumer un feu pour se faire chauffer du café. Elle le but en regardant les flammes. Quand elle eût terminé elle remplit un récipient avec de la neige et le disposa au bord des braises. L’eau de la citerne s’écoulait difficilement, elle devait être gelée, c’est alors qu’elle décida de se rendre au trou à ordures pour y vider le contenu du seau. Elle s’avança donc d’un pas décidé vers la lisière des pins.

De loin, alors qu’elle marchait, une tache longue et blafarde attira son attention. Milie ne pensait à rien de sinistre, évidemment non, elle était simplement intriguée par la couleur ivoire de cette forme enfouie dans la fosse qui échappait à sa définition. Parvenue au voisinage du trou, une certaine confusion la gagna : la flaque était devenue portion de bras humain, et à en poursuivre la longueur, elle était sur le point de découvrir une main recroquevillée au bout d’un poignet lacéré, et quand ce moment arriva l’affreuse évidence occupa tout son esprit. Elle se retourna vers le sous-bois pour y chercher de l’aide. Il n’y avait personne. Désemparée elle entreprit de contourner la fosse, portant toujours le seau dont elle ne sentait plus le poids, et rencontra le profil du visage encadré de neige craquelée. C’était celui d’une jeune fille. Elle voulut crier. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son ne franchit le seuil de sa gorge.

Finalement elle cria.

Une volée d’oiseaux de taillis, effrayés par la violence du son, traversa la clairière et fila en direction du fleuve.

fragment de Créatures du Fleuve, roman, éditions AEDIS, 2004 – FR ©

La fille du marais, huile sur toile de Frédéric Plumerand

Old Delhi

Old Delhi — un monde en soi.
Elle est poussiéreuse. Bourdonnante. Dotée d’un décor fastueux comme toutes les vieilles citadelles de ces provinces. Comment s’y prendre pour la décrire ? Il faudrait être peintre pour restituer cet invraisemblable écheveau de matière qui la constitue entre brique et tournesol. Oui, seul un artiste saurait fixer sur la toile ce qui effraie et fascine en cet endroit : cette étrangeté, cette grâce de l’Inde, captive entre ruines et modernité.
Old Delhi est l’âme gracieuse de l’Inde, formidable Babel de terre et de chair.
Et c’est à force d’âge qu’elle est devenue un élément constitutif de la nature au même titre qu’une falaise ou une vallée fabuleuse. Il est d’ailleurs possible de relever sur son corps des indices de sédimentation, de mutation et d’usure tandis qu’elle se désagrège à la cadence d’un récif offert à l’éternelle marée.

Son territoire : investi du sol aux étages par les activités commerciales. Nul recoin pour échapper au grouillement, silhouettes animées de mouvements incessants.
Ses bâtiments : ils sont si délabrés qu’ils paraissent se soutenir les uns les autres, ployant sous la charge de l’histoire et de ses habitants innombrables. Si une seule de ses façades s’écroulait, probable que les autres suivraient.
Impression de vestiges.
La ville n’est qu’un château de cartes fragile.
Imbriqués au croisement des passages tortueux, des petits oratoires et des temples hindouistes, bouddhistes ou Djaïns avec leur lot d’offrandes. Aussi des églises Sikhs.
Même diversité pour les personnes qui y vivent et circulent, races et confessions mêlées.

Par-dessus le lacis de venelles, il y a de longues jetées de ciel. D’un bleu limpide.

extrait du roman L’Autre Versant du monde, CLC éditions, 2010

photographie de Bernard Mauric ©

temps fournaise

Temps fournaise.
La nuit j’écris à l’envers de mon crâne – pas de répit – et je rêve de retourner ce crâne au matin telle une vulgaire chaussette pour en faire tomber des histoires bien ficelées.

Je me réveille. À nouveau les mots. Ils se bousculent. Je commence plusieurs romans à la fois, j’imagine écrire un texte tout simple pour vous dire ce début d’été, chaque élément posé, ajusté. Et puis fournaise, demi sommeil, fatigue, fièvre même. Tout s’enfuit. Ne reste que cette buée imprégnée d’odeurs de musc et de cèdre et de tout ce qui traîne de folie sous les toits pour occuper la paroi interne de mes yeux.

Elle ressemble à la buée qui se dépose dans la serre de mon père quand mûrissent certains fruits.

Je voudrais écrire, tant vous dire…

Aujourd’hui, seulement cette buée avant que ne tombe l’autre nuit, avant que ne germe l’essence d’un autre roman.

texte et photographie : FR ©