chaussée noire de pluie (2/5)

feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Une femme âgée ouvre la porte.
– Madame H., c’est vous ?
Elle fait oui de la tête tout en posant une main sur sa poitrine.
– Qu’est-ce qui passe ? C’est mon fils Alex ?
– Non, répond l’un des policiers. C’est votre belle-fille… il est arrivé quelque chose.
Elle s’effondre. Elle dit qu’elle aime Éva autant que ses propres enfants. Gaie, vivante. Tellement belle avec ça.
– On l’a tuée, n’est ce pas ?
Elle le sent, elle le sait. Le policier ne répond rien. Madame H. hurle. Tout de suite après, elle se reprend et compose le numéro de portable d’Alex, mari d’Éva. Il roule en voiture quelque part dans la ville. Il dit qu’il sera là dans un quart d’heure.

La quarantaine, complet veston, bien peigné. Aucun sentiment ne paraît sur son visage. Il parle en baissant les yeux, affirme qu’elle et lui ne partageaient plus rien depuis quatre ans. Elle vivait dans sa propre chambre et lui dans la sienne. Des choses qui arrivent —  que personne ne soupçonne.
– Mais il faut que je vous dise…
– Oui, dit le policier.
– Elle était un peu, comment dire ? Elle était… dérangée. Elle draguait des hommes dans des bars, n’importe lesquels pourvu qu’ils veuillent bien d’elle.
Sa voix a hésité, produisant une suite de sons étouffés, pourtant le ton est resté crédible jusqu’au bout. Après, le silence.
Mère et fils tournent la tête dans la même direction, regardent par la fenêtre les palmiers qui se tordent dans la nuit.

Dans la chambre d’Éva, les enquêteurs trouvent un carnet de rendez-vous avec des noms et des adresses, ce qui vient confirmer les dires d’Alex.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Tourmente, de Joëlle Colomar

Old Delhi

Old Delhi — un monde en soi.
Elle est poussiéreuse. Bourdonnante. Dotée d’un décor fastueux comme toutes les vieilles citadelles de ces provinces. Comment s’y prendre pour la décrire ? Il faudrait être peintre pour restituer cet invraisemblable écheveau de matière qui la constitue entre brique et tournesol. Oui, seul un artiste saurait fixer sur la toile ce qui effraie et fascine en cet endroit : cette étrangeté, cette grâce de l’Inde, captive entre ruines et modernité.
Old Delhi est l’âme gracieuse de l’Inde, formidable Babel de terre et de chair.
Et c’est à force d’âge qu’elle est devenue un élément constitutif de la nature au même titre qu’une falaise ou une vallée fabuleuse. Il est d’ailleurs possible de relever sur son corps des indices de sédimentation, de mutation et d’usure tandis qu’elle se désagrège à la cadence d’un récif offert à l’éternelle marée.

Son territoire : investi du sol aux étages par les activités commerciales. Nul recoin pour échapper au grouillement, silhouettes animées de mouvements incessants.
Ses bâtiments : ils sont si délabrés qu’ils paraissent se soutenir les uns les autres, ployant sous la charge de l’histoire et de ses habitants innombrables. Si une seule de ses façades s’écroulait, probable que les autres suivraient.
Impression de vestiges.
La ville n’est qu’un château de cartes fragile.
Imbriqués au croisement des passages tortueux, des petits oratoires et des temples hindouistes, bouddhistes ou Djaïns avec leur lot d’offrandes. Aussi des églises Sikhs.
Même diversité pour les personnes qui y vivent et circulent, races et confessions mêlées.

Par-dessus le lacis de venelles, il y a de longues jetées de ciel. D’un bleu limpide.

extrait du roman L’Autre Versant du monde, CLC éditions, 2010

photographie de Bernard Mauric ©