entre bras (1)

Ils s’embrassent longuement, je veux dire qu’ils restent dans les bras l’un de l’autre, longtemps. Ils ne disent rien. Ils goûtent le contact, c’est tout. Rien que le contact.
Et ça bouscule, ça déménage à l’intérieur — frissons et larmes au bord des yeux.

C’est que la vie les a séparés après qu’ils ont partagé le temps de l’enfance : un terroir, des parents, des joies et des deuils. Un mariage pour lui, des études dans une autre province pour elle, leur lien vaguement maintenu au gré des occasions, fêtes de Noël et encore, carte de vœux ou cadeau délivrés à point nommé par la poste. Ils pensaient que c’était ça, être de la même fratrie, que c’était suffisant pour conduire l’histoire jusqu’à la fin. Mais l’intime de la vie réclame du beau fil, de l’habileté et de la patience pour constituer une trame solide.
Un accident les a soudainement rapprochés — le père avait de l’âge. Oui, peut-être. Ou alors un autre événement, d’une nature apparemment moins tragique, pourtant capable de creuser dans des plaies — silencieuses jusque là —, une jalousie larvée chez l’un de ceux qui les côtoient. Ça aurait pu passer inaperçu, se dissoudre comme un nuage dans le ciel. Mais non. Cette fois c’est vraiment douloureux. Pour ça qu’ils ont décidé de se revoir.

Ils s’embrassent . Ils ne savent plus très bien où ils en sont.
Avant de remonter le fil complexe de leurs affaires, ils puisent dans cet état la certitude d’un lien indéfectible.

FR ©, 2011- d’après la photographie de Joëlle Colomar : ‘Né sous X’

parole d’Hilarion

« Les matins de gel, y a rien qui bouge sur les rives. J’veux parler des aigrettes, des poulettes, des sarcelles, elles sont toutes à l’abri en train d’attendre que ça s’améliore. Pas un piaillement et c’est pareil au bord des étangs.
Elles en ont de l’espérance ces fichues bestioles, même si certaines crèvent aux premiers froids. La boue est dure comme du caillou, plus grise que d’habitude, et les joncs cassent comme du verre. Y a rien à becqueter et faut briser la glace pour trouver l’eau. Alors elles attendent en respirant une fois sur deux. À croire qu’elles ont ça inscrit dans leur bagage à la naissance, et même avant dans l’œuf. C’est comme les lichens, ça connaît la vie du rocher à peine ça commence à ramper.

Ma vie à moi, c’est vraiment pas grand chose.

Rien qu’une fois ça m’plairait de changer d’état, de devenir léger comme de la plume ou de la neige, blanche et douce pour ne pas heurter la peau de Milie. Oh ma gentille Milie. Quand il y aura trop de désordre je m’transformerais en neige. Ouais, c’est ça, exactement ça.

Rien d’autre à ajouter pour le moment. »

Extrait de Créatures du fleuve, roman, FR© 2004
Vague à l’âme, encre de Marie-Lydie Joffre