matin de neige

Certains moments demeurent dans la mémoire des hommes à cause de la douleur ou de la beauté, ils deviennent événements puis repères à mesure des années qui s’accumulent à leur suite.

Ce matin de neige était de ceux-là. Le monde était bouleversé à cause de la beauté, toutefois d’un calme absolu, et tandis que les oiseaux grattaient les fins cristaux à la recherche de graines ou de débris de coquilles, la jeune fille — unique actrice de la scène — percevait avec une acuité exceptionnelle l’ancienneté de ces bois qui n’appartenaient à personne sinon aux animaux qui les aimaient et les habitaient, entrevoyait la longue histoire gravée au cœur des sédiments sous de multiples formes : plissements, fractures, minéraux, fossiles d’insectes ou de poissons, et tandis qu’elle réfléchissait à l’existence qu’elle conduisait au cœur de cette nature, front plissé et visage grave, le vent passait sur le sol glacé et la pinçait sous la chemise en flanelle. Elle semblait ne rien sentir.

Elle se décida pourtant à rentrer, s’habilla chaudement et s’affaira à ses besognes. Contrairement à son habitude elle choisit d’abandonner le seau rempli de cendres devant la cabane le temps de rentrer son bois, fagots et bûches en quantité suffisante pour deux trois jours, ensuite se dépêcha d’allumer un feu pour se faire chauffer du café. Elle le but en regardant les flammes. Quand elle eût terminé elle remplit un récipient avec de la neige et le disposa au bord des braises. L’eau de la citerne s’écoulait difficilement, elle devait être gelée, c’est alors qu’elle décida de se rendre au trou à ordures pour y vider le contenu du seau. Elle s’avança donc d’un pas décidé vers la lisière des pins.

De loin, alors qu’elle marchait, une tache longue et blafarde attira son attention. Milie ne pensait à rien de sinistre, évidemment non, elle était simplement intriguée par la couleur ivoire de cette forme enfouie dans la fosse qui échappait à sa définition. Parvenue au voisinage du trou, une certaine confusion la gagna : la flaque était devenue portion de bras humain, et à en poursuivre la longueur, elle était sur le point de découvrir une main recroquevillée au bout d’un poignet lacéré, et quand ce moment arriva l’affreuse évidence occupa tout son esprit. Elle se retourna vers le sous-bois pour y chercher de l’aide. Il n’y avait personne. Désemparée elle entreprit de contourner la fosse, portant toujours le seau dont elle ne sentait plus le poids, et rencontra le profil du visage encadré de neige craquelée. C’était celui d’une jeune fille. Elle voulut crier. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son ne franchit le seuil de sa gorge.

Finalement elle cria.

Une volée d’oiseaux de taillis, effrayés par la violence du son, traversa la clairière et fila en direction du fleuve.

fragment de Créatures du Fleuve, roman, éditions AEDIS, 2004 – FR ©

La fille du marais, huile sur toile de Frédéric Plumerand

Old Delhi

Old Delhi — un monde en soi.
Elle est poussiéreuse. Bourdonnante. Dotée d’un décor fastueux comme toutes les vieilles citadelles de ces provinces. Comment s’y prendre pour la décrire ? Il faudrait être peintre pour restituer cet invraisemblable écheveau de matière qui la constitue entre brique et tournesol. Oui, seul un artiste saurait fixer sur la toile ce qui effraie et fascine en cet endroit : cette étrangeté, cette grâce de l’Inde, captive entre ruines et modernité.
Old Delhi est l’âme gracieuse de l’Inde, formidable Babel de terre et de chair.
Et c’est à force d’âge qu’elle est devenue un élément constitutif de la nature au même titre qu’une falaise ou une vallée fabuleuse. Il est d’ailleurs possible de relever sur son corps des indices de sédimentation, de mutation et d’usure tandis qu’elle se désagrège à la cadence d’un récif offert à l’éternelle marée.

Son territoire : investi du sol aux étages par les activités commerciales. Nul recoin pour échapper au grouillement, silhouettes animées de mouvements incessants.
Ses bâtiments : ils sont si délabrés qu’ils paraissent se soutenir les uns les autres, ployant sous la charge de l’histoire et de ses habitants innombrables. Si une seule de ses façades s’écroulait, probable que les autres suivraient.
Impression de vestiges.
La ville n’est qu’un château de cartes fragile.
Imbriqués au croisement des passages tortueux, des petits oratoires et des temples hindouistes, bouddhistes ou Djaïns avec leur lot d’offrandes. Aussi des églises Sikhs.
Même diversité pour les personnes qui y vivent et circulent, races et confessions mêlées.

Par-dessus le lacis de venelles, il y a de longues jetées de ciel. D’un bleu limpide.

extrait du roman L’Autre Versant du monde, CLC éditions, 2010

photographie de Bernard Mauric ©