mer

[…] Ce jour-là une lumière étrange moirait la surface de la mer si bien qu’elle ressemblait à une étoffe précieuse et il montait depuis la lisière des eaux un bref chuintement, un chant calme de marée basse.
Pas un brin d’air.
Un ciel laiteux comme souvent au printemps.

Les enfants progressaient sur les bancs recouverts de varech, nasse d’osier pendue en bandoulière. À chaque sillon, échancrure ou fissure dans la roche, Félix faisait halte. Selon l’aspect de la faille et la profondeur de l’eau, il glissait la main ou enfouissait prudemment le métal de son crochet. Il avait appris à se méfier de la mâchoire du congre troublé dans son repos ou des pinces d’un crabe dormeur. Joseph moins téméraire explorait les mares avec son épuisette. Il collectionnait les bigorneaux, pistait les crevettes et ramassait quelques étoiles de mer même si elles empestaient en séchant. Après tout lui adorait cette odeur, Félix pouvait bien se moquer, d’ailleurs les chats aussi puisqu’ils s’amusaient de ces curieuses bestioles tout autant que de bobines de fil.

Quand la vague s’enflait, un souffle se précisait au large et la musique changeait, alors ils savaient que la remontée des eaux commençait.

S’ils s’étaient concentrés jusque-là sur leur pêche, s’enivrant des odeurs de varech et de vase remuée, il leur fallait désormais s’éloigner des régions humides puisque la musique était venue.
C’est en regagnant la plage à hauteur des Petits Sablons qu’ils le virent.
Un homme aux cheveux pâles.
Il flottait sur le dos, face offerte au ciel, haut du crâne retenu dans le goulet de la mare aux mulets. Il était vêtu d’une salopette en coton bleu comme en portait leur père pour se rendre au travail et il était chaussé de bottes en caoutchouc […]

POUR ÉCOUTER

Extrait du roman Aujourd’hui la mer est blanche, éditions Aedis, 2000
Extrait de la lecture-concert MER , duo Voyages Immobiles, Françoise Renaud & Frédéric Tari