parole d’Hilarion

« Les matins de gel, y a rien qui bouge sur les rives. J’veux parler des aigrettes, des poulettes, des sarcelles, elles sont toutes à l’abri en train d’attendre que ça s’améliore. Pas un piaillement et c’est pareil au bord des étangs.
Elles en ont de l’espérance ces fichues bestioles, même si certaines crèvent aux premiers froids. La boue est dure comme du caillou, plus grise que d’habitude, et les joncs cassent comme du verre. Y a rien à becqueter et faut briser la glace pour trouver l’eau. Alors elles attendent en respirant une fois sur deux. À croire qu’elles ont ça inscrit dans leur bagage à la naissance, et même avant dans l’œuf. C’est comme les lichens, ça connaît la vie du rocher à peine ça commence à ramper.

Ma vie à moi, c’est vraiment pas grand chose.

Rien qu’une fois ça m’plairait de changer d’état, de devenir léger comme de la plume ou de la neige, blanche et douce pour ne pas heurter la peau de Milie. Oh ma gentille Milie. Quand il y aura trop de désordre je m’transformerais en neige. Ouais, c’est ça, exactement ça.

Rien d’autre à ajouter pour le moment. »

Extrait de Créatures du fleuve, roman, FR© 2004
Vague à l’âme, encre de Marie-Lydie Joffre