blanc premier, Richarme (9)

Blanc premier de la neige.
Blanc primitif qui enlumine les membrures d’hiver.
À la fonte, il s’infiltre dans les limbes de la terre pour y couver à la façon d’une lave, un jour s’ébroue et se hisse par la sève des troncs noirs pour rejaillir en fleurs, plus tard en chair de fruit − amandiers, cerisiers.

La voix des pétales est si blanche —  certaines toiles du peintre Richarme le racontent — tel écho à la neige des saisons précédentes, ô sublime prolongement, métamorphose.

Ainsi le grand silence blanc abrite les autres matières blanches, éternisant le cycle des deuils et des renaissances.

Sapins enneigés, Richarme, 1982 (huile sur toile, détail)

neige et fleurs, Richarme (7)

agenda de Richarme – 18 février 1948

“C’est un matin glacial tout fleuri d’ironie. Les amandiers sont en fleurs. L’allée est un rail de laurier-tin tous blancs d’ombelles. La nature offre un décor de Fête-Dieu d’une blancheur idéale… et le vent souffle pince-mord. Il neige… on ne sait quoi, est-ce un flocon … ? est-ce un pétale… ? et je vois lentement mourir les nacres du rêve sous la neige froide et la morsure de l’implacable réel.”

mon agenda – mars 2008

“Comme tout mortel, la matière du temps l’avait ridée rongée elle aussi, femme artiste jusqu’au bout des ongles. Mais la chute subite de la neige, les printemps naissants, la débauche des fleurs qui marquaient la fin des hivers la bouleversaient toujours intensément. Avec ça, elle était à l’affût des ciels, des nuages, des  lumières insolites par-dessus les étangs. Parfois elle s’effondrait, perdait l’espoir d’un coup. Et puis un jour nouveau arrivait. Elle repartait à l’assaut de sa toile. Il n’y avait guère que ça qui comptait, ce chemin brûlant entre froid et brûlure…”

Neige, 1981, gouache,  27 x 35 cm

neige, Richarme (4)

(au 8 mars 2008 dans mon carnet de notes)

Un projet difficile que de capturer la vie de quelqu’un dans la sienne, de se glisser dans une posture entre passé et présent déjà en train de se dissoudre — j’en ai conscience. Parfois je me dis que je vais rester à la surface des choses, parcourir seulement la carapace comme l’oiseau qui attaque une écorce, y dénichant  un ver ou une graine de la dernière saison. Essayer au moins. Cerner cette soif de blanc qu’elle avait…

J’aimerais apprendre le dénuement pour pénétrer son cœur d’artiste. J’aimerais avoir des phrases tendres pour elle comme si je lui devais déjà de m’avoir instruite sur des parts de moi-même.

L’écriture avance à mesure du temps qui coule, m’éloignant de la date de son décès.


“Probable que les éléments fluides entraient en résonance avec ses mondes intérieurs et sur un mode inédit. Par exemple elle éprouvait une joie intime lorsque la neige tombait, précipitation qui habitait l’espace, donnait du flou au paysage et un drôle de poids au silence.

En février 1948, elle écrit : «  Il neige, on ne sait quoi : est-ce un flocon ? est-ce un pétale ? Et je vois lentement mourir les nacres du rêve. »

Elle ressentait cette capacité de la matière blanche à préserver l’espace personnel, protéger le secret. Sûrement pour ça que les floraisons, les nuages, les eaux, les vagues, les brumes étaient devenus ses sujets sans qu’elle eût besoin d’en décider. Ils faisaient partie d’elle avant même que son corps ne les eût perçus, avant même que ses yeux ne les eussent reconnus. Ils étaient tapis dans sa nuit.”

extrait du récit Au-delà du blanc, FR©, CLC éditions, 2010

Arbres sous la neige” (détail), gouache, 35,5 x 23

naissance, Richarme (1)

Un nouvel OUVRAGE à PARAÎTRE
(dans une poignée de semaines grâce à CLC éditions)…
et à chaque fois, c’est comme une nouvelle NAISSANCE…

Mon aventure avec Colette Richarme a commencé en octobre 2007 par une visite dans un mas qu’elle a ‘habité’ pendant presque trente ans aux environs de Montpellier. Je n’avais jamais entendu son nom, pourtant j’ai eu l’impression de la connaître rien qu’en pénétrant sa maison — le hasard mène toujours fort bien son affaire ! Aujourd’hui, ce livre…

Entre récit intime et biographie, il parle d’elle. De sa vie : née en Chine au début du XXe siècle, installée en Languedoc à la fin des années trente. Il parle du courage, de la solitude, de l’engagement dans l’art… (il parle aussi de moi)

« Quelque chose d’important qu’elle s’est mise à faire dès sa jeunesse sans savoir ni pourquoi ni comment, quelque chose proche de la faim, d’une faim infiltrée dans sa poitrine depuis la nuit des temps capable de stimuler son désir de respirer, capable de modifier sa manière d’avancer de marcher de penser. Non pas une simple faim suscitée par les muscles et les organes en manque de nourriture, non. Une terrible faim capable de débusquer jusqu’aux reflets cachés dans les cellules, aux plis des chromosomes, une faim d’entrailles qui dépasse l’entendement et qui l’aurait probablement effrayée si elle en avait pris la mesure.
Pas le choix, un jour vient où l’on meurt de toute façon. »

Elle a laissé une œuvre importante constituée de dessins, gouaches, lavis et huiles sur toile. Richarme est son nom d’artiste. Son parcours pictural très personnel et sa passion pour la peinture m’ont saisie et poussée à écrire.

extrait de Au-delà du blanc, FR © – (à suivre)

matin de neige

Certains moments demeurent dans la mémoire des hommes à cause de la douleur ou de la beauté, ils deviennent événements puis repères à mesure des années qui s’accumulent à leur suite.

Ce matin de neige était de ceux-là. Le monde était bouleversé à cause de la beauté, toutefois d’un calme absolu, et tandis que les oiseaux grattaient les fins cristaux à la recherche de graines ou de débris de coquilles, la jeune fille — unique actrice de la scène — percevait avec une acuité exceptionnelle l’ancienneté de ces bois qui n’appartenaient à personne sinon aux animaux qui les aimaient et les habitaient, entrevoyait la longue histoire gravée au cœur des sédiments sous de multiples formes : plissements, fractures, minéraux, fossiles d’insectes ou de poissons, et tandis qu’elle réfléchissait à l’existence qu’elle conduisait au cœur de cette nature, front plissé et visage grave, le vent passait sur le sol glacé et la pinçait sous la chemise en flanelle. Elle semblait ne rien sentir.

Elle se décida pourtant à rentrer, s’habilla chaudement et s’affaira à ses besognes. Contrairement à son habitude elle choisit d’abandonner le seau rempli de cendres devant la cabane le temps de rentrer son bois, fagots et bûches en quantité suffisante pour deux trois jours, ensuite se dépêcha d’allumer un feu pour se faire chauffer du café. Elle le but en regardant les flammes. Quand elle eût terminé elle remplit un récipient avec de la neige et le disposa au bord des braises. L’eau de la citerne s’écoulait difficilement, elle devait être gelée, c’est alors qu’elle décida de se rendre au trou à ordures pour y vider le contenu du seau. Elle s’avança donc d’un pas décidé vers la lisière des pins.

De loin, alors qu’elle marchait, une tache longue et blafarde attira son attention. Milie ne pensait à rien de sinistre, évidemment non, elle était simplement intriguée par la couleur ivoire de cette forme enfouie dans la fosse qui échappait à sa définition. Parvenue au voisinage du trou, une certaine confusion la gagna : la flaque était devenue portion de bras humain, et à en poursuivre la longueur, elle était sur le point de découvrir une main recroquevillée au bout d’un poignet lacéré, et quand ce moment arriva l’affreuse évidence occupa tout son esprit. Elle se retourna vers le sous-bois pour y chercher de l’aide. Il n’y avait personne. Désemparée elle entreprit de contourner la fosse, portant toujours le seau dont elle ne sentait plus le poids, et rencontra le profil du visage encadré de neige craquelée. C’était celui d’une jeune fille. Elle voulut crier. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son ne franchit le seuil de sa gorge.

Finalement elle cria.

Une volée d’oiseaux de taillis, effrayés par la violence du son, traversa la clairière et fila en direction du fleuve.

fragment de Créatures du Fleuve, roman, éditions AEDIS, 2004 – FR ©

La fille du marais, huile sur toile de Frédéric Plumerand