entre bras (4)

Et maintenant quoi faire ? Quoi décider ?
Un mouvement a été amorcé, c’est certain. Depuis qu’ils se sont embrassés, une émotion nouvelle les habite, une onde capable de vibrer dans leur poitrine de façon permanente — jusque là, c’était un peu comme s’ils étaient morts.
Plus brulante aussi — plus durable — la conscience de se savoir vivants au même instant et dans ce monde.

Être vivant, rien n’est plus important que cela.

Il pense qu’elle lui a beaucoup manqué quand elle est partie en internat à quatorze ans. Un vide impossible à combler. Il hésite, finalement ne dit rien à ce sujet.
Temps de silence et puis :
– Quinze ans à se côtoyer, ça n’est pas rien !
– Tu as raison, ça n’est pas rien.
De toute façon il l’aime — il le lui dit plusieurs fois. D’une manière différente des autres femmes qui comptent pour lui, épouse ou filles, mais il l’aime. Continuer la lecture de entre bras (4)

chaussée noire de pluie (2/5)

feuilleton en 5 épisodes illustrés par 5 stations photographiques de Joëlle Colomar

Une femme âgée ouvre la porte.
– Madame H., c’est vous ?
Elle fait oui de la tête tout en posant une main sur sa poitrine.
– Qu’est-ce qui passe ? C’est mon fils Alex ?
– Non, répond l’un des policiers. C’est votre belle-fille… il est arrivé quelque chose.
Elle s’effondre. Elle dit qu’elle aime Éva autant que ses propres enfants. Gaie, vivante. Tellement belle avec ça.
– On l’a tuée, n’est ce pas ?
Elle le sent, elle le sait. Le policier ne répond rien. Madame H. hurle. Tout de suite après, elle se reprend et compose le numéro de portable d’Alex, mari d’Éva. Il roule en voiture quelque part dans la ville. Il dit qu’il sera là dans un quart d’heure.

La quarantaine, complet veston, bien peigné. Aucun sentiment ne paraît sur son visage. Il parle en baissant les yeux, affirme qu’elle et lui ne partageaient plus rien depuis quatre ans. Elle vivait dans sa propre chambre et lui dans la sienne. Des choses qui arrivent —  que personne ne soupçonne.
– Mais il faut que je vous dise…
– Oui, dit le policier.
– Elle était un peu, comment dire ? Elle était… dérangée. Elle draguait des hommes dans des bars, n’importe lesquels pourvu qu’ils veuillent bien d’elle.
Sa voix a hésité, produisant une suite de sons étouffés, pourtant le ton est resté crédible jusqu’au bout. Après, le silence.
Mère et fils tournent la tête dans la même direction, regardent par la fenêtre les palmiers qui se tordent dans la nuit.

Dans la chambre d’Éva, les enquêteurs trouvent un carnet de rendez-vous avec des noms et des adresses, ce qui vient confirmer les dires d’Alex.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Tourmente, de Joëlle Colomar

improbable rencontre

Cet extrait (tiré du roman Sentiers Nomades, éditions AEDIS, FR© – 2003) sera lu le 4 novembre lors de la soirée NÛBA, une collaboration inédite entre le CCI Musique Sans Frontières et Autour des Auteurs, avec l’ensemble andalous EL MEYA.

Quelques jours plus tard l’afghan révèle enfin ce qu’il cachait, sans doute parce qu’il revoyait la scène avec une clarté si prodigieuse qu’il ne pouvait plus la garder pour lui.

Une femme marchait, belle dans ses jupes en désordre. Elle s’appelait Charifa et elle était le centre de son univers quand il était tout jeune homme. Souvent il la rencontrait en cachette et ses mains et ses épaules tremblaient à cause du feu qui l’habitait. Il affirme qu’aucune de ses exaltations suivantes n’avait été à la hauteur de celle-là.
Une fois ses études achevées, il était retourné à Kaboul en tant qu’agent chargé du développement des industries laitières. En 1978, il voyageait avec une équipe de chercheurs vers Mazar-i-sharif dans le but d’installer des chambres froides pour la conservation du lait. Après la collation de midi, il s’était écarté de la piste pour rejoindre un petit torrent qui bondissait au fond de la gorge. Agrippé à des buissons rabougris, il avait contemplé la nature et il avait remarqué sur le sentier à l’aplomb une femme en compagnie d’enfants. Elle conduisait par la bride un mulet chargé de ballots. Il n’aurait su dire par quel prodige une circonstance pareille avait pu se produire, pourtant c’était Charifa, sa princesse de naguère, celle qu’il avait si souvent nommée « sa bien-aimée ». Continuer la lecture de improbable rencontre