India

[…] Vient le moment où la mémoire n’a plus d’importance, où les événements vécus en amont se fondent en un vaste champ de miroitements et d’ombres avec le mystère de notre propre existence mélangé à la terre comme un fumier. Et ce moment vient pour elle alors qu’elle se trompe de chemin, se perd dans le dédale des palissades et des passerelles jetées par-dessus des fosses béantes à cause des travaux de construction du métro. Des engins creusent les entrailles de Delhi et des ouvriers en cohorte portent sur la tête des paniers remplis de glaise. Elle est donc obligée de progresser à contre-courant, de naviguer à vue entre éventaires et mendiants qui tirent avantage du désordre.
De temps en temps elle lève la tête pour se repérer aux bâtiments plus élevés. C’est au détour d’une palissade qu’elle la voit.
La fille.
Elle est assise sur un morceau de guenille.

Ou plutôt accroupie entre poussière auréolée de crachats et tôles ondulées.

La scène ne dure que peu de secondes, pourtant chaque détail prend place dans la vision. La fille est jeune — presque fillette — et très maigre. Des tissus la recouvrent dont on se saurait décrire l’exacte tournure, étoffe décolorée enroulée autour du buste ou jupon beaucoup trop grand pour elle. Ainsi elle avance inexorablement vers cette fille aux nippes sales et aux mains implorantes installée en retrait du passage.
Encore quelques pas.
Maintenant elle voit le bébé qui git à même la terre, étrange créature à peau noire et fripée […]

Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
Photographie : Vârânasî – Sur les ghâts, ©FR

probablement l’été

De semaine en semaine le soleil était devenu plus virulent. Probablement l’été.
En accord avec le foisonnement de la végétation, la langue de Léonard s’était déliée et ses mains avaient appris à bouger devant lui, découpant l’herbe. Il ne parlait jamais de sa personne, seulement du monde visible autour d’eux, flux de sève et pluies imprévisibles.
Les voilà donc assis à un mètre d’écart tout au plus, simple longueur de bras. Leurs souliers sont couverts de fins éclats de boue. Leurs regards se portent dans la même direction, à savoir le profond du bois, et puis dans les trouées la toile du ciel où naviguent des oiseaux de grand voyage.
La fille est de plus en plus belle. Cheveux épais, cou de neige.
Elle ne s’ennuie jamais avec Léonard bien qu’elle le trouve un peu étrange. Pour cela qu’elle évite de poser des questions et de se découvrir. Pas même les bras, cheveux libres dissimulant la nuque. Évidemment je n’ai pas de preuve de ce qu’ils se disaient ou pensaient l’un de l’autre, mais ces rencontres avaient eu lieu dans la clairière ou ailleurs. Quantité d’indices le clamaient à qui s’intéressait de loin à Léonard. Son dos s’était redressé, sa tenue se faisait plus soignée.

Au fait était-ce encore l’été ? Des feuilles mortes couvraient l’herbe. Encore quelques semaines et ce serait l’hiver.

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