Archive for the Category poésie

 
 

tas de bois

Ce qui se cache sous la couche de cendre,
ce qui grince grogne,
ce qui se terre et se tait de l’être car ne peut être dit,
tout ce que nous savons de l’air bleu des rêves, de la fine découpure des feuilles d’érable, de la solitude éprouvée au cours d’une promenade au bord du lac gelé alors qu’un soleil maigre courtisait la canopée des forêts, un homme marchait sur l’autre bord, laissant des traces profondes — il croyait lui aussi être seul —, il faisait tellement beau cet après-midi-là après une semaine de tempête neigeuse que toutes les espèces de créatures étaient sorties des tanières pour jouir de la lumière rapidement basculée en arrière des arbres,

tout ce qui nous fait tenir debout au milieu du chemin, tête nue, front au vent,

tout ce que nous aimons, nourritures suaves, habits de velours et livres rangés dans nos bagages dans nos sillages,

un jour constater l’état des choses, la prégnance des secrets enfermés dans des armoires métalliques, la noirceur de la terre sous les ongles, les émotions qui nous exhortent à ne pas perdre une miette de ces spectacles discrets que bien peu observent, un jour forcément constater la blancheur de la neige — comme on prend conscience d’un sommet inaccessible —, cristalline, irréelle, manteau lustré tassé sédimenté en même temps que des débris de poussière, parcelles de météorites, brindilles, feuillages secs et graines miniatures éjectées du fruit pour donner à renaître, c’est comme ça que l’espace se régénère, comme ça qu’on retrouve le goût des choses,
comme ça que se cicatrisent les douleurs de la chair par temps clair,
au retour partager une tasse de thé, un gâteau, tout en parlant de la beauté du lac, de l’ordonnance du tas de bois appuyé contre la maison.

Texte inédit ©Françoise Renaud -
Photographie ©Bernadette Favre, 2013

maigres possessions


« Nous ne possédons réellement rien ; tout nous traverse.»

Eugène Delacroix, Journal.

J’ai conscience de mes possessions.
Elles sont rangées autour de moi dans la maison, les placards, les tiroirs. Car j’ai cédé comme tout le monde et à bien des reprises au désir de m’approprier des objets, objets du quotidien pour la plupart chinés dans des brocantes ou sur des marchés, ici ou à l’étranger. Ils sont dérisoires face au bien précieux qu’est le souffle puisqu’on ne sait pas quand viendra la fin du voyage, et sans doute qu’il faudrait que je m’en débarrasse si je voulais, comme l’ermite retiré au fin fond des montagnes, me consacrer à l’essentiel — contemplation, poésie, calligraphie. Pour l’instant ils m’accompagnent ainsi que des animaux tendres et me proposent un monde rassurant, illuminé.

Parce qu’ils sentent la joie, un genre de joie qui circule aux sillons de la peau comme une cire nutritive. Ils témoignent aussi de certaines émotions qui m’ont étreinte, un jour.
Et ils parlent de la vie d’avant, de la vie d’ailleurs.
De la vie tout court.

Ce tapis tissé par une femme du désert au cours de l’autre siècle — je l’ai souvent imaginée en train de parler avec d’autres comme elle en triturant ses brins de laine, depuis elle se tient là dans l’ombre de l’histoire. Ce bois sculpté par un homme qui a donné ce qu’il avait de meilleur et a transmis son savoir-faire à ses fils. Cette tasse en poterie dans laquelle je bois le thé plusieurs fois par jour. Sa couleur vert jade est douce à mon œil, son contact parfait quand je la porte à ma bouche.
Tous ces objets en laine, en bois, en bronze, en argile, en pierre, brodés ciselés patinés, proposent des liens qui en dehors de leur réalité ne se seraient jamais enchevêtrés.
Dérisoires, oui. Essentiels ? Oui aussi.

Ils constituent mes possessions, menues consolations bien que soulignant la fugacité de notre temps de vivant.
Ils donnent du beau à vivre parce qu’ils gardent leur totale liberté.

Si ceux-là reposent aujourd’hui dans ma maison, ils migreront ailleurs quand je ne serai plus. Ils sont faits pour durer et transmettre des parcelles de l’âme. Je ne suis que leur hôte.
Quant aux livres, ils sont des coffres à joyaux qui réchappent de presque tous les cataclysmes. S’ils brûlent ou sont détruits par une crue, il en renaît d’autres. Objets de papier faits à l’aune de la main humaine.
Ces possessions n’alourdissent en aucun cas ma valise. Elles n’appartiennent à personne sinon à l’humanité. Dans cet intervalle de temps où elles occupent mon quotidien, elles se patinent et délivrent une humeur de neige— d’éternité.

Illustration : ‘Incertain’, ©Martine Trouïs, 2011
(huile sur toile, 65 x 81, collection particulière)

apprendre

Je voudrais apprendre à mieux regarder encore,

à regarder avec les yeux du dedans,
avec les yeux capables d’appréhender les subtiles modifications du jour et de la nuit, la quantité de nuages qui passent par-dessus le pays, la tiédeur du soleil qui enflamme la ligne d’horizon, avec les yeux capables d’imaginer l’autre côté de la terre où demeurent des millions d’autres hommes en train de rire ou gémir, peinant à nourrir leurs familles et remontant les pierres tombées dans les ravins sur leurs têtes ou à dos de mulet,
avec les yeux retournés vers la grotte où les anciens avaient peint la chasse et les rites sacrificiels, soudain sensibles à l’intérieur des choses, tout ce qui se trame dans les poitrines entre organe du cœur et clavicules, pensées impressions sentiments en mouvement permanent pareils aux trajets d’une armée de fourmis,

apprendre pour mieux l’écrire,

un jour le transmettre aux enfants en cette époque où ils ne parlent pas encore, par simple contact, une sorte d’héritage de peau entre vivants.

©FR, 25 décembre 2011

an neuf

Cheminer
hiver été
au silence des arbres

Au crachin d’équinoxe
et aux orages violents
recueillir leur sudation verte

À la saison où naissent les oiseaux
tendre les yeux
vers les nuages qui s’amoncellent

Comme une fracture
quand tout brûle, déraisonne
le sous-bois devient abri
soir bientôt
ombres et aboiements de chien, nous allons
respirant l’âpre couleur des fruits

Devant mon bureau – ©FR, 2011

souffle dans le sang

le « je » regarde, ressent, engrange le détail
sans cesse il apprend
l’imperceptible mutation du monde
il ignore tout au début — de cette écriture

tenir le fil, fermement

connaître ce fouissement duveteux sur le blanc du lit
ce spasme silencieux des corps
(jusqu’où diable vivrons-nous ?)

à force de regards
— petites unités inquiètes, diurnes ou nocturnes —
il perçoit de mieux en mieux la nature du passage
chuintement d’eau, souffle dans le sang

FR © - inspiré par la photographie de Joëlle Colomar ©, 2010