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l’image d’eux, vers la fin

À perdre récemment un ami auquel j’étais très attachée, un genre de mélancolie m’envahit. Un peu comme en début d’automne quand la lumière baisse. On pressent les changements à venir et on guette la première tempête qui va secouer le littoral, le laver des pollutions estivales. Tout redevient comme au commencement des choses. Pas d’exaltation. Les traces sont effacées, la tombe est refermée. Pourtant au cœur, l’image de lui, vers la fin, fatigué, harassé, forces échappées de son vieux corps. Presque plus de chair. La voix pourtant était toujours la même, affaiblie elle aussi, mais identique en timbre et en expressions à celle que nous lui avions toujours connue. D’autres images aussi plus anciennes, plus longues à revenir, le plus souvent attachées à des événements précis.
Quelques objets restent, quelques livres dans ma bibliothèque. Mémoire des jours absents. La promenade du chien. Du coup, l’envie urgente de les relire — textes désormais introuvables — pour y retrouver la flamme qui l’habitait, la vie encore.
Ainsi j’en reviens à mon père, un peu plus âgé que ce doux ami à présent dans la terre.

À quatre vingt-onze ans passés, il est toujours campé sur ses deux jambes en dépit d’une cheville doublement fracassée l’an dernier à cause d’une chute d’échelle alors qu’il taillait ses fruitiers. Je sais qu’en ce moment il trépigne dans l’attente des beaux jours pour retourner son jardin. Je le connais dans cet état, impatient, râlant à cause du trop ou du pas assez d’eau. Cette année, beaucoup trop, coups de vent successifs et sols détrempés. Il faut attendre le soleil pour bêcher. Alors il tourne autour de ses parterres comme une bête en cage.
Ces derniers temps, son visage a changé, je l’ai bien remarqué. Mon frère aussi. À cause des dents — mauvaises. Ou plutôt de la mâchoire qui régresse et semble vouloir rentrer vers l’intérieur, ce qui lui donne une drôle de bouche de vieillard.

Les mots désormais, il les mâchonne. De toute façon il n’est pas dans ses intentions de se faire entendre ou de se risquer à quelques déclarations sur le tard, des choses qu’il n’aurait jamais dites, des regrets dont il voudrait se débarrasser. Ou encore des mercis ou des je vous ai bien aimés. Non, rien. Il mâchonne, radote un peu, tourne en rond. On me dit au téléphone qu’aujourd’hui il est juché sur son échelle en train de tailler ses poiriers au fond, là-bas, contre le mur. Il se moque de ce qu’on lui dit, n’en fait qu’à sa tête. Plus question pour lui de se faire sermonner. Et puis faire attention à quoi ? S’il doit tomber, eh bien il tombera. Il fait ce qu’il lui plaît. Il ira jusqu’au bout comme ça, perché sur son échelle pour préparer la fructification de ses arbres sans rien dire sinon ressasser certaines bribes de passé — toujours les mêmes —, pestant contre la pluie ou la sécheresse, examinant le ciel avec d’étranges hochements de tête — toujours les mêmes.

Tous les deux, l’ami disparu et mon père, sont des hommes de la terre. Jamais ils n’ont pu faire sans elle. Tout en la bêchant, la binant, la plantant,  sans doute qu’ils lui ont murmuré leurs frustrations et leurs secrets, les choses qu’on ne peut pas dire — qu’on s’interdit de dire —, les événements qui les ont blessés et qu’ils ont portés à vie comme hottes remplies de cailloux. Si fiers, au fond si réticents au sentiment d’amour.

Photographie : Dans le jardin de mon père, Françoise Renaud ©, juin 2013

corps souple de l’île

Un texte dédié à Charlotte et Jean-Christophe

Il existe une île dans le Nord armoricain, ou plutôt une suite d’îlots rocheux parsemés sous le drap du ciel, noirs et roses et bleus, où la réalité s’estompe au profit du sensible, où chaque parcelle de terre délivrée des poussières par le bal des marées modifie ses contours en émergeant ou s’ennoyant, un peu comme l’animal s’aplatit dans l’herbe pour se fondre dans le paysage.
J’y séjournais hier encore.
Et j’y ai vu comme une fissure entre la côte et l’île, une fracture suintante mouvante froissée de courants où le bon nageur se perdrait à coup sûr.

Quand la mer se retire comme ça — on ne sait pas où elle va —, on dirait un vaste chantier en attente. Plantés sur le rivage, on attend aussi, nous les vivants. On attend la remontée des eaux, la volte-face du vent épicé, on attend l’arrivée du bateau pour rallier l’île ou au contraire s’en retourner vers le continent.
Et on contemple le ciel forcément.
Et l’eau. Et la ligne de terre en face. Et le ciel à nouveau.
On attend.

Pour être née sur un autre rivage un peu semblable, j’ai reconnu le corps de ce pays dans sa rudesse et sa souplesse. La nature des roches diffère mais la présence de l’océan confère aux courants d’air la même odeur et on ne sait plus où porter les yeux tant les choses à voir sont multiples. J’ai ressenti parfois une subite mélancolie à cause de la fugacité, à cause des barrières invisibles qui séparent du divin bien qu’on soit loin des villes. En arrière, le souvenir de la fracture qui borne le territoire de l’île et donne l’impression d’être passé de l’autre côté. Et puis l’idée qu’on va partir un jour, quitter le monde d’ici pour gagner les déserts de lumière blanche. D’autres îles, ailleurs. On aimerait qu’elle ressemble à celle-là avec des jetées embrumées et des chaos de granite à border l’océan .
Et maintenant j’aurais tant à écrire pour vous dire la pureté du vent, les champs juste fauchés au bord des prairies marines, les jardins noyés de roses et les agapanthes au bord d’éclore.
De tous côtés, ce chant à notre portée : nuages vagues vent champs de pommiers et murs de pierre. Forcément on oublie l’habituel de la vie. De l’autre côté de la fracture, on se laisse fasciner.
On jouit de l’île.
On jouit de la splendeur.

Le vent enfle avec la marée montante, les maisons sont tapies, pas de voitures. Le soir, quand les visiteurs s’en sont allés, quand les lumières du village s’éteignent, il n’y a plus que le cœur de l’océan qui bat et notre sang, mouvement vital au milieu de la voie lactée.

Photographie : Embarcadère de Bréhat, ©FR, juin 2013

mer en mars

Hier, le temps était au beau. J’ai marché sur la plage en compagnie d’une amie. Oh pas une folle randonnée, quelques pas seulement dans le bleu, dans le bruit des vagues.
Déjà, quelques impatients s’étaient dénudés — seulement les chevilles et le torse —, installés contre la brise au bord des balustrades. À l’abri de la cabane des sauveteurs, des femmes gitanes conversaient, jambes offertes déjà brunies. Tout était calme.
Nous avons ramassé des coquillages, des cailloux veinés au ventre doux, des algues rouges, des brins de crinoïdes pareils à des chevelures rigides. Ils portaient dans leurs fibres et leurs interstices l’odeur de la mer, du ventre de la mer.

Photographie : ©Françoise Renaud, Palavas Les Flots, mars 2013

année nouvelle

Photographie, © F.R., décembre 2012

sentinelle

Décidément trop étroit son corps, pour demeurer en première ligne et affronter les coups de chien. Le dernier en date lui a pris un membre — il gît encore dans l’herbe à son pied.
Et puis toutes ces balafres.
Mais il tient bon en dépit des hivers, des furies de la mer.

Et c’est vers la brande qu’il penche, du côté des hommes. Il sait ce qu’ils ont subi. L’arbre est repère en ce pays d’usure.

Fragment de travail en cours (parution prévue au printemps 2013)
Texte et photographie : Françoise Renaud©, 2011

India

[...] Vient le moment où la mémoire n’a plus d’importance, où les événements vécus en amont se fondent en un vaste champ de miroitements et d’ombres avec le mystère de notre propre existence mélangé à la terre comme un fumier. Et ce moment vient pour elle alors qu’elle se trompe de chemin, se perd dans le dédale des palissades et des passerelles jetées par-dessus des fosses béantes à cause des travaux de construction du métro. Des engins creusent les entrailles de Delhi et des ouvriers en cohorte portent sur la tête des paniers remplis de glaise. Elle est donc obligée de progresser à contre-courant, de naviguer à vue entre éventaires et mendiants qui tirent avantage du désordre.
De temps en temps elle lève la tête pour se repérer aux bâtiments plus élevés. C’est au détour d’une palissade qu’elle la voit.
La fille.
Elle est assise sur un morceau de guenille.

Ou plutôt accroupie entre poussière auréolée de crachats et tôles ondulées.

La scène ne dure que peu de secondes, pourtant chaque détail prend place dans la vision. La fille est jeune — presque fillette — et très maigre. Des tissus la recouvrent dont on se saurait décrire l’exacte tournure, étoffe décolorée enroulée autour du buste ou jupon beaucoup trop grand pour elle. Ainsi elle avance inexorablement vers cette fille aux nippes sales et aux mains implorantes installée en retrait du passage.
Encore quelques pas.
Maintenant elle voit le bébé qui git à même la terre, étrange créature à peau noire et fripée [...]

Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
Photographie : Vârânasî – Sur les ghâts, ©FR

érable

(puisé dans mon carnet de notes, printemps 2012…)

Certains arbres acceptent la taille et demeurent confinés des années durant dans de maigres pots. C’est le cas de mon érable, rien ne l’empêche d’épancher sa pourpre au printemps. On dirait même que la contrainte le sublime, le pousse à la perfection. Ça pointe d’abord de minuscules boutons sur le bois qu’on croit mort, et puis ça croît d’heure en heure, devient petites ailes de papillon. Le rouge s’empare du lot, domine le patio.
Profiter, profiter, ça ne dure qu’une grosse semaine. Pourquoi donc faut-il qu’ensuite ça vire au vert ?

J’aurais adoré jouir de cette force flambante tout au long de la saison, si bien assortie aux rideaux.

Photographie : ©FR, 2012

pierres

[...] La pierre, omniprésente — éboulis, pierriers, dômes ventrus, falaises ruinées, chaos polis déversés dans le lit des torrents. Nécessaire de la gravir ou de la dévaler pour progresser.
La pierre, figée ou instable.
Pigmentée, fissurée, moussue.
Parfois blocs dressés pareils à des menhirs ou égarés à mi pente. Parfois simples cailloux roulés au bord des drailles. Et puis ces mêmes cailloux assemblés en clôtures, escaliers, bancels pour soutenir les terrasses. Ou encore taillées en bornes, tombes, petits sanctuaires qui rappellent les chortens tibétains.

Le voyageur croit à des zones sauvages.
En vérité des hommes ont vécu là depuis le néolithique, élaborant à l’appui d’éperons rocheux des fortifications primitives bien avant la conquête romaine. Les constructions visibles sur les versants semblent avoir été engendrées par le lieu même : fermes, mas, chazelles, fours à pain, clèdes à sécher les châtaignes.
En pays cévenol les hommes ont contribué de tout temps à façonner le paysage. Une autre forme de nature. [...]

Extrait du roman Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages, © FR 2008
Photographie © FR

compagne

Je n’ai encore jamais parlé de ce petit animal qui habite chez moi depuis que je l’ai trouvé endormi un matin de novembre sur mon paillasson. Il avait choisi la place, pas de doute, avait apprécié ce jardinet suffisamment sûr et écarté des voies passantes pour en faire un lieu de sommeil, voire plus si affinités. On avait dû le chasser. Il était craintif et maigre, il n’avait pas deux ans.
Je n’avais pas connu de chat avant lui, du moins de façon proche, et je me suis étonnée de la grande douceur de sa robe, du silence de son déplacement.

Petit lynx. De type tigré et de sexe femelle, colliers et longues lignes sur la tête, yeux maquillés aux iris verts dont on ne sait ce qu’ils contiennent quand ils vous fixent insistance et sérieux.

Cette chatte a conquis son espace dans divers lieux de la maison, réquisitionné les coussins à son goût. Au fil de son bonheur, elle a développé un vocable pour bien se faire comprendre. Une chose qu’elle adore : faire glisser mes crayons jusqu’au bord de la table et griffer mes papiers.

à mon amie Denise…

Photographie : FR© – 2010

arbres en mon pays

[...] Outre les bâtiments, il y a les arbres.
Et rien ne paraît ressembler davantage à un arbre qu’un autre arbre. Pourtant certains se distinguent en lisière de l’eau par leur position insolite et leur air tourmenté, et ils nous impressionnent bien qu’on ne sache pas grand chose de leur histoire. On imagine qu’ils ont germés là par hasard, ou alors qu’ils ont été plantés il y a longtemps en groupe ou en rideau dans l’intention de protéger des vents d’ouest. En tout cas on comprend que ces arbres se sont nourris pendant un temps considérable des turbulences, du chevauchement des vagues et des blancheurs de ciel pour devenir aussi puissants en dépit du sol âpre et acide, peu attrayant en matières nutritives qui leur était proposé.

J’ai interrogé quelques anciens à propos de l’âge de l’un ou de l’autre, mais ils n’ont pas su me répondre. Il semble qu’ils les aient toujours connus, ce qui n’est pas difficile à croire.

Extrait d’un travail en cours, autour du Pays de Retz (Bretagne Sud)

Photographie : © Françoise Renaud

India, sur les ghâts (3)

Au silence des ghâts, Vârânasî (India) – ©FR

fin de saison (1)

Toussaint. Le jardin de mon père est en friche. La serre abrite encore quelques fruits hauts en couleur et en goût — il en avait gardé quelques-uns pour moi, sachant que je venais — et des semences sont déjà en cours de nidation pour le printemps prochain. Cycle perpétuel du végétal qui ponctue la vie des jardiniers et maintient leur moral à la hausse en dépit de l’hiver annoncé.

Photographie : ©FR, 2011

pélerinage

Les ondées sont fréquentes, les vents lourds et les tombes noyées sous les fleurs. Les pépiniéristes ont proposé cette année des chrysanthèmes à quatre ou cinq têtes de coloris différents.
− C’est qu’ils sont inventifs, a commenté mon père.
De grands nuages occupent les bordures du ciel. En perpétuel mouvement, ils s’offrent tel un spectacle sauvage.

Hier, nous étions au pays de ma mère pour fleurir les tombes et visiter les derniers vivants, oncles et tantes à présent avancés dans l’âge, affrontés à bien des petites misères — le physique qui lâche par morceaux, on ne peut rien y faire —, résignés, néanmoins amers de se voir vieillir, affichant non sans fierté le nombre de leurs descendants comme si ceux-là avaient le pouvoir de les sauver de la déchéance, voire du tombeau, énumérant leurs prénoms, butant forcément sur les derniers impossibles à retenir, empruntés à des mondes dont ils n’ont pas idée.
Nous : je veux dire mon père ma mère et moi, équipage occasionnel pour ce pèlerinage de Toussaint.
Je l’avais souhaité.
Certains de nos hôtes auraient passé l’arme à gauche à mon prochain passage — une question de statistique — et les circonstances seraient propices à la réminiscence entre café ou verre de vin ou les deux accompagnés de gâteaux secs présentés dans l’incontournable boîte en métal ornée de personnages en costume breton. Le genre de communication que j’apprécie, voire recherche.
Et en effet les albums photos n’ont pas manqué de sortir des placards, chacun s’y penchant à son tour pour reconnaître Samuel, Paul ou Simone, recherchant le nom de la ferme ou du village et précisant la date à laquelle avait dû se dérouler telle scène ou telle autre. Ça n’était pas comme aujourd’hui où l’on mitraille à tout de bout de champ, appareils numériques, téléphones ou véhicules tous terrains passés au rang des possessions ordinaires — rien d’acquis de haute lutte finalement.  À l’époque les clichés étaient rares et les familles ressemblaient à de vastes tribus qui s’inventaient comme toutes les tribus des signes d’appartenance et des codes de ralliement pour rendre le désert moins hostile.

Ainsi ils étaient là devant moi, frères et sœur de ma mère émouvants avec leurs parlers approximatifs, leurs gestes gauches, leurs corps empâtés bien qu’ayant travaillé dur et leurs sentiments disciplinés par la morale catholique tels les derniers témoins du monde la campagne, un monde basé sur la terre et l’abnégation de ceux qui la bêchaient la fourrageaient l’ensemençaient, gratifiés par de maigres joies, le reste du temps englués dans le silence.
Leurs visages étaient doux, ci et là éclairés par un souvenir cinglant.
− Mais c’est lui, Joseph. Il devait avoir quinze ans. C’est fou comme on le reconnaît bien.
J’aurais voulu relever dans mon carnet leurs réflexions qui, outre leur maladresse, piquaient à vif la nature profonde des choses mais l’acte d’écrire aurait interrompu le fil, du moins déporté sur moi l’intérêt, du même coup nous aurait éloignés du partage. J’ai repoussé l’idée, participant à ma manière, écoutant observant frôlant leur manche à l’écoute de leurs moindres tremblements.
Seul au bout de la table, mon père attendait.
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India, ganga (2)

Rive nue, déserte.

Le vent y soulève par épisodes des nuages de poussière. Au cours des dernières crues il s’est formé des renflements d’argile, reliefs pénibles à franchir pour les marcheurs qui s’en viennent par petits groupes depuis les villages et les campements éloignés jusqu’aux paillotes des passeurs.
La rive nue participe du fleuve. Elle est sa zone libre, le poumon de la ville sanctuaire.

Extrait de L’autre versant du monde, roman, CLC éditions, 2009
Ganga, Vârânasî (India) – ©FR

India, sur les ghâts (2)

Sur les ghâts, Vârânasî (India) – ©FR

ganivelles

Toujours nous progressons à bonne cadence, lui poussant sur son bâton, moi réglant mon pas au sien. Le vent est comme bête folle. Il jette en travers de nos poitrines quantité d’odeurs et d’embruns, nous contraint à ouvrir la bouche pour respirer. Par intermittences une bruine froide cingle nos visages. J’espère qu’il prend plaisir à cheminer en ma compagnie sur ce sentier qu’il emprunte seul depuis la mort du chien.

Bientôt le paysage se fait plus sauvage encore – glauque de la mer, acéré du rocher – et si impressionnant qu’il nous ramène aux temps où il était jeune, aux temps d’avant les congés payés et les pétroliers géants. Il évoque les bandes de marsouins qui croisaient  alors dans la baie. Il hoche la tête, presque étonné de s’en rappeler, puis s’interroge sur l’efficacité de ces palissades nouvellement installées, censées protéger ce qui reste de flore littorale des hordes d’estivants incontrôlables.

– Ça va trop loin maintenant, y’a plus de respect pour rien. La terre, elle ne voudra plus guérir.

Extrait du roman ‘Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie : Ganivelles
– ©FR

pays de mer

Les pays de mer sont de nature violente.
Ils nous ébranlent, nous obligent à la lutte, peu à peu nous contaminent. Le vent, nectar ou poison, attise nos vies secrètes.  Mais aux jours malheureux c’est le pays qui nous garde vivants.

Extrait du roman Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie ©FR

jardin (2)

Stratégie du jardin. Jardin et amour de la terre.
La terre marque l’intérieur de la peau, on n’y peut rien, on naît comme ça.

Dans mes gênes, je reconnais ce lien à la matière noble. Ceux de ma lignée ont vécu de ce travail,  laboureurs, métayers, paysans  — professions précisées dans l’arbre généalogique. Les femmes étaient servantes. Et vaillantes. Pas d’autre objectif que de nourrir la famille et de vendre le restant des légumes au marché. Ainsi ont vécu mes grands-pères, mes grands-mères. Et puis mon père à leur suite avant de devenir ouvrier dans le bâtiment.

Maintenant il est entré dans le grand âge. Quand la saison est belle, il a toujours un endroit à inspecter, à gratter. Mais l’hiver est un temps de repli. Son fief est endormi et l’homme tourne en rond. Il lui tarde de pousser la porte de la maison et d’attraper sa bêche, nez au vent.
Que deviendra ce jardin sans lui ?

Rouge, (mon jardin) – ©FR

sur les ghâts (1)

Paix, Vârânasî (India) – ©FR

mur et porte, mon pays (1)

Mur et porte, FR©, 2010

je ne fais que passer

Je ne fais que passer, mais je ne manque jamais de descendre à marée descendante pour arpenter la grève luisante, marquer de mon pas le sable vierge des criques. Je ne sais quoi d’émouvant dans ces traces qui s’effaceront quand la mer remontera. Il fera nuit alors, il pleuvra, le vent mauvais soufflera. Je serai dans la petite chambre en haut de la maison, seule comme aux limbes de ma vie, cherchant à expliquer ce que j’ai vu et senti de cet étrange pays parsemé de murets en pierre de schiste et de maisons muettes, de ce pays où je suis née.
Après la soupe du soir, le monde des ténèbres conquiert tout le terrain. Revient la pensée des morts visités dans la matinée.

C’est veille de Toussaint, on s’affaire à nettoyer, fleurir les tombes.

Nous avons marché avec ma mère dans les allées du cimetière. Elle prononçait les noms des disparus, jeunes et vieux, accidentés, suicidés ou simplement usés par les ans : le vieux Maurice, Yvonne partie avec la tête un peu cassée, Édouard mon grand-père en 1971, l’ami Albert en casquette sur la photo sertie dans le marbre gris, aussi cette fille victime d’une overdose à dix-neuf ans. Et puis Edith ma sœur.
Rien que fleurs blanches pour elle — elle était si jeune, si gentille.


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shiva lingam

Shiva lingam, Vârânasî – ©FR

an neuf

Cheminer
hiver été
au silence des arbres

Au crachin d’équinoxe
et aux orages violents
recueillir leur sudation verte

À la saison où naissent les oiseaux
tendre les yeux
vers les nuages qui s’amoncellent

Comme une fracture
quand tout brûle, déraisonne
le sous-bois devient abri
soir bientôt
ombres et aboiements de chien, nous allons
respirant l’âpre couleur des fruits

Devant mon bureau – ©FR, 2011

l’âge des poiriers

Ces arbres ont été plantés par mon père peu avant ou peu après ma naissance — autant dire qu’ils ont le même âge que moi.

Avant chaque poussée de sève, ils ont été taillés par ses soins, bras guidés au flanc de ce mur qu’il avait lui-même construit en limite nord de sa propriété. Jamais ils n’ont manqué de fleurir — blanc pur des pétales tremblant au vent de mer —, ont porté mille fruits qui nous ont nourris, nous tous, sa famille. Compotes et confitures, tartes, gâteaux  à la couleur de l’esprit de ma mère. Et aussi crus sous l’arbre, à demi blets, tavelés et piqués de vers.
Poires d’apparence bien vilaine, c’est vrai, mais à la chair dont la suavité m’habite encore — car je suis bercée moi aussi de cette terre qui profite à être travaillée.

À présent l’homme est âgé.
Nous en sommes au point où la bascule va s’opérer. La terre est basse et le ciel a pris plus de place qu’avant.
Chaque jour il fait le tour de son domaine — et même plusieurs fois —, contemple ses fruitiers, caresse leurs membres à peau grise. Il se souvient du travail fourni pour les discipliner. Il se souvient de l’enfant morte au cours de cet hiver glacial où, graciles encore,  ils devaient pousser plus profond leurs racines. Il pense qu’aujourd’hui, personne ne peut plus mesurer ce que ça représente de temps et d’amour, des arbres comme ça pour un homme comme lui.
Au gré de sa marche, l’empreinte de ses pas se figent dans la neige tombée pendant la nuit.

« Certains ont raconté qu’en hiver ma sœur guettait le retour de mon père. Quand elle entendait du raffut dans la buanderie, elle attrapait les chaussons placés à chauffer près du fourneau et les lui apportait sitôt qu’il avait dépassé le seuil de la cuisine… »

Photographies : Dans le jardin de mon père, ©FR, 2010
Les trois dernières lignes sont extraites du roman Le Regard du Père

India, peinture (4)

Shiva lingam, Vârânasî (India) – ©FR


bêcher, parler

Matin du quatrième jour.
Mon père se tient dans le bout de terre qui donne sur l’autre rue, là où les plantes ont le droit d’être folles en été – ailleurs toujours maîtrisées dans leurs épanchements.
Pleuvra, pleuvra pas ?
Il hausse les épaules – si difficile avec lui de trouver le mode juste. Je ne désarme pas et désigne ce petit résineux à branchages dorées : Ça reste nain, ces arbres-là, non ? À nouveau il hausse les épaules. Enfin voyons, tout le monde sait bien que cette espèce ne grandit pas, très prisée pour les jardins miniatures. D’entrée mes bonnes intentions rabrouées. Je ne lâche pas encore le morceau.
Un peu tôt pour retourner la terre, tu ne crois pas ?
Bah, j’ai arraché les touffes sèches, alors j’en ai profité. Ce matin je n’avais rien à faire de spécial.
Eh bien voilà. Est-ce donc si compliqué de décrire le cours de ses occupations à quelqu’un qui s’y intéresse ? Il y a de la buée sur les carreaux de ses lunettes. Il ne s’en soucie pas, visage froissé par l’effort à bêcher, à moins que ce ne soit par l’effort de communiquer avec celle qui a fait long voyage pour le saluer. C’est le moment que choisit ma mère pour surgir sur le pas de la porte et livrer une information de bien peu importance – ferait-elle la curieuse ? –, achevant pour le coup l’entrevue.

Je me demande à quoi ça tient : un rien pousse l’homme à se buter, un rien émousse sa joie. Je me dis que ça vient de moi. Car après tout il est maître chez lui et ses affaires sont en ordre : outils, paniers, semences, trou à compost, serre nettoyée en vue du prochain printemps, poiriers taillés en espaliers constituant la mémoire la plus ancienne de la propriété. J’ai beau être de son sang, je demeure une intruse et ne parviens pas à rassembler les mots égarés dans le silence. Pourtant il ne s’écoule pas une seconde sans que je pèse cette part de lui, prête à frémir, pareille à un organe qu’on vient d’extraire d’un corps accidenté.
Le soir de sa mort je le reverrai encore et encore devant la maison en train de bêcher.

extrait du roman Le Regard du Père, Éd. Aedis, 2006
Photographie : Françoise Renaud ©

jardin (1)

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire… j’ai reçu une lettre de ma mère.
Elle écrit : « Est-ce possible qu’il y ait si longtemps ?… »

composition 13 – photographie de Françoise Renaud ©

India, peinture (3)

Vârânasî (India)

Françoise Renaud ©

India, peinture (2)

Vârânasî (India)

Françoise Renaud ©, 2006

India, peinture (1)

Sur les ghâts, Vârânasî (India)

Françoise Renaud ©, 2006

temps fournaise

Temps fournaise.
La nuit j’écris à l’envers de mon crâne – pas de répit – et je rêve de retourner ce crâne au matin telle une vulgaire chaussette pour en faire tomber des histoires bien ficelées.

Je me réveille. À nouveau les mots. Ils se bousculent. Je commence plusieurs romans à la fois, j’imagine écrire un texte tout simple pour vous dire ce début d’été, chaque élément posé, ajusté. Et puis fournaise, demi sommeil, fatigue, fièvre même. Tout s’enfuit. Ne reste que cette buée imprégnée d’odeurs de musc et de cèdre et de tout ce qui traîne de folie sous les toits pour occuper la paroi interne de mes yeux.

Elle ressemble à la buée qui se dépose dans la serre de mon père quand mûrissent certains fruits.

Je voudrais écrire, tant vous dire…

Aujourd’hui, seulement cette buée avant que ne tombe l’autre nuit, avant que ne germe l’essence d’un autre roman.

texte et photographie : FR ©