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année nouvelle

Photographie, © F.R., décembre 2012

sentinelle

Décidément trop étroit son corps, pour demeurer en première ligne et affronter les coups de chien. Le dernier en date lui a pris un membre — il gît encore dans l’herbe à son pied.
Et puis toutes ces balafres.
Mais il tient bon en dépit des hivers, des furies de la mer.

Et c’est vers la brande qu’il penche, du côté des hommes. Il sait ce qu’ils ont subi. L’arbre est repère en ce pays d’usure.

Fragment de travail en cours (parution prévue au printemps 2013)
Texte et photographie : Françoise Renaud©, 2011

India

[...] Vient le moment où la mémoire n’a plus d’importance, où les événements vécus en amont se fondent en un vaste champ de miroitements et d’ombres avec le mystère de notre propre existence mélangé à la terre comme un fumier. Et ce moment vient pour elle alors qu’elle se trompe de chemin, se perd dans le dédale des palissades et des passerelles jetées par-dessus des fosses béantes à cause des travaux de construction du métro. Des engins creusent les entrailles de Delhi et des ouvriers en cohorte portent sur la tête des paniers remplis de glaise. Elle est donc obligée de progresser à contre-courant, de naviguer à vue entre éventaires et mendiants qui tirent avantage du désordre.
De temps en temps elle lève la tête pour se repérer aux bâtiments plus élevés. C’est au détour d’une palissade qu’elle la voit.
La fille.
Elle est assise sur un morceau de guenille.

Ou plutôt accroupie entre poussière auréolée de crachats et tôles ondulées.

La scène ne dure que peu de secondes, pourtant chaque détail prend place dans la vision. La fille est jeune — presque fillette — et très maigre. Des tissus la recouvrent dont on se saurait décrire l’exacte tournure, étoffe décolorée enroulée autour du buste ou jupon beaucoup trop grand pour elle. Ainsi elle avance inexorablement vers cette fille aux nippes sales et aux mains implorantes installée en retrait du passage.
Encore quelques pas.
Maintenant elle voit le bébé qui git à même la terre, étrange créature à peau noire et fripée [...]

Extrait du roman L’Autre Versant du monde, FR©, CLC éditions, 2009
Photographie : Vârânasî – Sur les ghâts, ©FR

érable

(puisé dans mon carnet de notes, printemps 2012…)

Certains arbres acceptent la taille et demeurent confinés des années durant dans de maigres pots. C’est le cas de mon érable, rien ne l’empêche d’épancher sa pourpre au printemps. On dirait même que la contrainte le sublime, le pousse à la perfection. Ça pointe d’abord de minuscules boutons sur le bois qu’on croit mort, et puis ça croît d’heure en heure, devient petites ailes de papillon. Le rouge s’empare du lot, domine le patio.
Profiter, profiter, ça ne dure qu’une grosse semaine. Pourquoi donc faut-il qu’ensuite ça vire au vert ?

J’aurais adoré jouir de cette force flambante tout au long de la saison, si bien assortie aux rideaux.

Photographie : ©FR, 2012

pierres

[...] La pierre, omniprésente — éboulis, pierriers, dômes ventrus, falaises ruinées, chaos polis déversés dans le lit des torrents. Nécessaire de la gravir ou de la dévaler pour progresser.
La pierre, figée ou instable.
Pigmentée, fissurée, moussue.
Parfois blocs dressés pareils à des menhirs ou égarés à mi pente. Parfois simples cailloux roulés au bord des drailles. Et puis ces mêmes cailloux assemblés en clôtures, escaliers, bancels pour soutenir les terrasses. Ou encore taillées en bornes, tombes, petits sanctuaires qui rappellent les chortens tibétains.

Le voyageur croit à des zones sauvages.
En vérité des hommes ont vécu là depuis le néolithique, élaborant à l’appui d’éperons rocheux des fortifications primitives bien avant la conquête romaine. Les constructions visibles sur les versants semblent avoir été engendrées par le lieu même : fermes, mas, chazelles, fours à pain, clèdes à sécher les châtaignes.
En pays cévenol les hommes ont contribué de tout temps à façonner le paysage. Une autre forme de nature. [...]

Extrait du roman Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages, © FR 2008
Photographie © FR

compagne

Je n’ai encore jamais parlé de ce petit animal qui habite chez moi depuis que je l’ai trouvé endormi un matin de novembre sur mon paillasson. Il avait choisi la place, pas de doute, avait apprécié ce jardinet suffisamment sûr et écarté des voies passantes pour en faire un lieu de sommeil, voire plus si affinités. On avait dû le chasser. Il était craintif et maigre, il n’avait pas deux ans.
Je n’avais pas connu de chat avant lui, du moins de façon proche, et je me suis étonnée de la grande douceur de sa robe, du silence de son déplacement.

Petit lynx. De type tigré et de sexe femelle, colliers et longues lignes sur la tête, yeux maquillés aux iris verts dont on ne sait ce qu’ils contiennent quand ils vous fixent insistance et sérieux.

Cette chatte a conquis son espace dans divers lieux de la maison, réquisitionné les coussins à son goût. Au fil de son bonheur, elle a développé un vocable pour bien se faire comprendre. Une chose qu’elle adore : faire glisser mes crayons jusqu’au bord de la table et griffer mes papiers.

à mon amie Denise…

Photographie : FR© – 2010

arbres en mon pays

[...] Outre les bâtiments, il y a les arbres.
Et rien ne paraît ressembler davantage à un arbre qu’un autre arbre. Pourtant certains se distinguent en lisière de l’eau par leur position insolite et leur air tourmenté, et ils nous impressionnent bien qu’on ne sache pas grand chose de leur histoire. On imagine qu’ils ont germés là par hasard, ou alors qu’ils ont été plantés il y a longtemps en groupe ou en rideau dans l’intention de protéger des vents d’ouest. En tout cas on comprend que ces arbres se sont nourris pendant un temps considérable des turbulences, du chevauchement des vagues et des blancheurs de ciel pour devenir aussi puissants en dépit du sol âpre et acide, peu attrayant en matières nutritives qui leur était proposé.

J’ai interrogé quelques anciens à propos de l’âge de l’un ou de l’autre, mais ils n’ont pas su me répondre. Il semble qu’ils les aient toujours connus, ce qui n’est pas difficile à croire.

Extrait d’un travail en cours, autour du Pays de Retz (Bretagne Sud)

Photographie : © Françoise Renaud

India, sur les ghâts (3)

Au silence des ghâts, Vârânasî (India) – ©FR

India, ganga (2)

Rive nue, déserte.

Le vent y soulève par épisodes des nuages de poussière. Au cours des dernières crues il s’est formé des renflements d’argile, reliefs pénibles à franchir pour les marcheurs qui s’en viennent par petits groupes depuis les villages et les campements éloignés jusqu’aux paillotes des passeurs.
La rive nue participe du fleuve. Elle est sa zone libre, le poumon de la ville sanctuaire.

Extrait de L’autre versant du monde, roman, CLC éditions, 2009
Ganga, Vârânasî (India) – ©FR

India, sur les ghâts (2)

Sur les ghâts, Vârânasî (India) – ©FR

ganivelles

Toujours nous progressons à bonne cadence, lui poussant sur son bâton, moi réglant mon pas au sien. Le vent est comme bête folle. Il jette en travers de nos poitrines quantité d’odeurs et d’embruns, nous contraint à ouvrir la bouche pour respirer. Par intermittences une bruine froide cingle nos visages. J’espère qu’il prend plaisir à cheminer en ma compagnie sur ce sentier qu’il emprunte seul depuis la mort du chien.

Bientôt le paysage se fait plus sauvage encore – glauque de la mer, acéré du rocher – et si impressionnant qu’il nous ramène aux temps où il était jeune, aux temps d’avant les congés payés et les pétroliers géants. Il évoque les bandes de marsouins qui croisaient  alors dans la baie. Il hoche la tête, presque étonné de s’en rappeler, puis s’interroge sur l’efficacité de ces palissades nouvellement installées, censées protéger ce qui reste de flore littorale des hordes d’estivants incontrôlables.

– Ça va trop loin maintenant, y’a plus de respect pour rien. La terre, elle ne voudra plus guérir.

Extrait du roman ‘Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie : Ganivelles
– ©FR

pays de mer

Les pays de mer sont de nature violente.
Ils nous ébranlent, nous obligent à la lutte, peu à peu nous contaminent. Le vent, nectar ou poison, attise nos vies secrètes.  Mais aux jours malheureux c’est le pays qui nous garde vivants.

Extrait du roman Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie ©FR

sur les ghâts (1)

Paix, Vârânasî (India) – ©FR

mur et porte, mon pays (1)

Mur et porte, FR©, 2010

shiva lingam

Shiva lingam, Vârânasî – ©FR

an neuf

Cheminer
hiver été
au silence des arbres

Au crachin d’équinoxe
et aux orages violents
recueillir leur sudation verte

À la saison où naissent les oiseaux
tendre les yeux
vers les nuages qui s’amoncellent

Comme une fracture
quand tout brûle, déraisonne
le sous-bois devient abri
soir bientôt
ombres et aboiements de chien, nous allons
respirant l’âpre couleur des fruits

Devant mon bureau – ©FR, 2011

l’âge des poiriers

Ces arbres ont été plantés par mon père peu avant ou peu après ma naissance — autant dire qu’ils ont le même âge que moi.

Avant chaque poussée de sève, ils ont été taillés par ses soins, bras guidés au flanc de ce mur qu’il avait lui-même construit en limite nord de sa propriété. Jamais ils n’ont manqué de fleurir — blanc pur des pétales tremblant au vent de mer —, ont porté mille fruits qui nous ont nourris, nous tous, sa famille. Compotes et confitures, tartes, gâteaux  à la couleur de l’esprit de ma mère. Et aussi crus sous l’arbre, à demi blets, tavelés et piqués de vers.
Poires d’apparence bien vilaine, c’est vrai, mais à la chair dont la suavité m’habite encore — car je suis bercée moi aussi de cette terre qui profite à être travaillée.

À présent l’homme est âgé.
Nous en sommes au point où la bascule va s’opérer. La terre est basse et le ciel a pris plus de place qu’avant.
Chaque jour il fait le tour de son domaine — et même plusieurs fois —, contemple ses fruitiers, caresse leurs membres à peau grise. Il se souvient du travail fourni pour les discipliner. Il se souvient de l’enfant morte au cours de cet hiver glacial où, graciles encore,  ils devaient pousser plus profond leurs racines. Il pense qu’aujourd’hui, personne ne peut plus mesurer ce que ça représente de temps et d’amour, des arbres comme ça pour un homme comme lui.
Au gré de sa marche, l’empreinte de ses pas se figent dans la neige tombée pendant la nuit.

« Certains ont raconté qu’en hiver ma sœur guettait le retour de mon père. Quand elle entendait du raffut dans la buanderie, elle attrapait les chaussons placés à chauffer près du fourneau et les lui apportait sitôt qu’il avait dépassé le seuil de la cuisine… »

Photographies : Dans le jardin de mon père, ©FR, 2010
Les trois dernières lignes sont extraites du roman Le Regard du Père

India, peinture (4)

Shiva lingam, Vârânasî (India) – ©FR


jardin (1)

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire… j’ai reçu une lettre de ma mère.
Elle écrit : « Est-ce possible qu’il y ait si longtemps ?… »

composition 13 – photographie de Françoise Renaud ©

India, peinture (3)

Vârânasî (India)

Françoise Renaud ©

India, peinture (2)

Vârânasî (India)

Françoise Renaud ©, 2006

India, peinture (1)

Sur les ghâts, Vârânasî (India)

Françoise Renaud ©, 2006

temps fournaise

Temps fournaise.
La nuit j’écris à l’envers de mon crâne – pas de répit – et je rêve de retourner ce crâne au matin telle une vulgaire chaussette pour en faire tomber des histoires bien ficelées.

Je me réveille. À nouveau les mots. Ils se bousculent. Je commence plusieurs romans à la fois, j’imagine écrire un texte tout simple pour vous dire ce début d’été, chaque élément posé, ajusté. Et puis fournaise, demi sommeil, fatigue, fièvre même. Tout s’enfuit. Ne reste que cette buée imprégnée d’odeurs de musc et de cèdre et de tout ce qui traîne de folie sous les toits pour occuper la paroi interne de mes yeux.

Elle ressemble à la buée qui se dépose dans la serre de mon père quand mûrissent certains fruits.

Je voudrais écrire, tant vous dire…

Aujourd’hui, seulement cette buée avant que ne tombe l’autre nuit, avant que ne germe l’essence d’un autre roman.

texte et photographie : FR ©