Archive for the Category père

 
 

plomb dans l’os

Mon père a quatre-vingt dix ans…

Il avait prévu le coup, anticipé la manœuvre, la prochaine fois faudrait que j’me débrouille. Il voulait dire : sans lui. Donc j’étais prévenue. Pourtant je n’avais pas pris sa déclaration au sérieux, pensant qu’une fois encore il viendrait me chercher dans sa petite voiture mauve cabossée en plusieurs endroits mais encore vaillante, suffisamment pour franchir la cinquantaine de kilomètres qui sépare la maison familiale de l’aéroport — d’autant qu’il me céderait le volant au retour —, avec en position passager maman en tailleur de saison, mise en plis fraîche de la veille ou pas loin, doigts agrippés à la ceinture de sécurité. En vérité, je pensais pouvoir compter sur la crânerie du bonhomme, soucieux d’afficher en toute occasion ses exceptionnelles capacités vu son âge, heureux peut-être d’aller récupérer sa fille en ce point d’aiguillage où circulent les voyageurs modernes — même fier, allez savoir.
Et donc, pour déclarer une chose pareille, il devait forcément sentir le froid de l’âge, le rigide se répandre en lui comme du lichen, il devait sentir — plus qu’avant — le plomb dans l’aile, dans l’os, pour imaginer se démettre d’une fonction qu’il avait remplie pendant des décennies, pour abdiquer en quelque sorte.

De mon côté, j’avais bien pris le pli.

À peine débarquée dans le hall des arrivées en attente des bagages, je guettais leurs silhouettes, petites, un peu embarrassées à l’image des gens de la campagne, qui se profilaient du côté de l’entrée. Un instant je prenais la juste mesure du temps — dans un roman j’ai décrit cette scène maintes fois répétée depuis que j’ai quitté l’adolescence.
Elle, rouge aux pommettes, sac enfilé au bras.
Lui, bouche sèche, mains plongées dans les poches, en habits de jardin ou d’atelier — il avait repoussé la proposition de maman d’enfiler une veste un peu plus propre un peu plus neuve, prétextant qu’elle était serrée aux épaules, de toute façon quand ça venait d’elle il refusait. Pas une affaire d’état, raisonnait-elle, même si elle aurait préféré qu’il soit un peu plus présentable pour aller à la ville, mais que voulez-vous, elle ne pouvait pas se battre avec lui, c’était comme pour le faire aller chez le coiffeur. Donc entre eux deux le même équilibre des forces, le même scénario, à présent plus rien ne changerait en dehors du rigide dans l’os, du blanc dans le poil, du buriné dans la peau qui s’amplifieraient jusqu’à l’arrêt définitif du cœur et de l’image.

Cette fois la scène avait changé.


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fin de saison (2)

Et je ne peux m’empêcher d’y revenir encore alors que la froidure n’a pas encore commencé à s’installer sur le pays. Seulement la pluie et la tempête qui secoue ce matin la Bretagne.
La serre est un univers complet avec pourrissement des fruits oubliés, dessiccation des tiges, indices d’achèvement qui proposent déjà en leur fumure une certaine forme de renaissance.

Photographie : ©FR, 2011

fin de saison (1)

Toussaint. Le jardin de mon père est en friche. La serre abrite encore quelques fruits hauts en couleur et en goût — il en avait gardé quelques-uns pour moi, sachant que je venais — et des semences sont déjà en cours de nidation pour le printemps prochain. Cycle perpétuel du végétal qui ponctue la vie des jardiniers et maintient leur moral à la hausse en dépit de l’hiver annoncé.

Photographie : ©FR, 2011

pélerinage

Les ondées sont fréquentes, les vents lourds et les tombes noyées sous les fleurs. Les pépiniéristes ont proposé cette année des chrysanthèmes à quatre ou cinq têtes de coloris différents.
− C’est qu’ils sont inventifs, a commenté mon père.
De grands nuages occupent les bordures du ciel. En perpétuel mouvement, ils s’offrent tel un spectacle sauvage.

Hier, nous étions au pays de ma mère pour fleurir les tombes et visiter les derniers vivants, oncles et tantes à présent avancés dans l’âge, affrontés à bien des petites misères — le physique qui lâche par morceaux, on ne peut rien y faire —, résignés, néanmoins amers de se voir vieillir, affichant non sans fierté le nombre de leurs descendants comme si ceux-là avaient le pouvoir de les sauver de la déchéance, voire du tombeau, énumérant leurs prénoms, butant forcément sur les derniers impossibles à retenir, empruntés à des mondes dont ils n’ont pas idée.
Nous : je veux dire mon père ma mère et moi, équipage occasionnel pour ce pèlerinage de Toussaint.
Je l’avais souhaité.
Certains de nos hôtes auraient passé l’arme à gauche à mon prochain passage — une question de statistique — et les circonstances seraient propices à la réminiscence entre café ou verre de vin ou les deux accompagnés de gâteaux secs présentés dans l’incontournable boîte en métal ornée de personnages en costume breton. Le genre de communication que j’apprécie, voire recherche.
Et en effet les albums photos n’ont pas manqué de sortir des placards, chacun s’y penchant à son tour pour reconnaître Samuel, Paul ou Simone, recherchant le nom de la ferme ou du village et précisant la date à laquelle avait dû se dérouler telle scène ou telle autre. Ça n’était pas comme aujourd’hui où l’on mitraille à tout de bout de champ, appareils numériques, téléphones ou véhicules tous terrains passés au rang des possessions ordinaires — rien d’acquis de haute lutte finalement.  À l’époque les clichés étaient rares et les familles ressemblaient à de vastes tribus qui s’inventaient comme toutes les tribus des signes d’appartenance et des codes de ralliement pour rendre le désert moins hostile.

Ainsi ils étaient là devant moi, frères et sœur de ma mère émouvants avec leurs parlers approximatifs, leurs gestes gauches, leurs corps empâtés bien qu’ayant travaillé dur et leurs sentiments disciplinés par la morale catholique tels les derniers témoins du monde la campagne, un monde basé sur la terre et l’abnégation de ceux qui la bêchaient la fourrageaient l’ensemençaient, gratifiés par de maigres joies, le reste du temps englués dans le silence.
Leurs visages étaient doux, ci et là éclairés par un souvenir cinglant.
− Mais c’est lui, Joseph. Il devait avoir quinze ans. C’est fou comme on le reconnaît bien.
J’aurais voulu relever dans mon carnet leurs réflexions qui, outre leur maladresse, piquaient à vif la nature profonde des choses mais l’acte d’écrire aurait interrompu le fil, du moins déporté sur moi l’intérêt, du même coup nous aurait éloignés du partage. J’ai repoussé l’idée, participant à ma manière, écoutant observant frôlant leur manche à l’écoute de leurs moindres tremblements.
Seul au bout de la table, mon père attendait.
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ganivelles

Toujours nous progressons à bonne cadence, lui poussant sur son bâton, moi réglant mon pas au sien. Le vent est comme bête folle. Il jette en travers de nos poitrines quantité d’odeurs et d’embruns, nous contraint à ouvrir la bouche pour respirer. Par intermittences une bruine froide cingle nos visages. J’espère qu’il prend plaisir à cheminer en ma compagnie sur ce sentier qu’il emprunte seul depuis la mort du chien.

Bientôt le paysage se fait plus sauvage encore – glauque de la mer, acéré du rocher – et si impressionnant qu’il nous ramène aux temps où il était jeune, aux temps d’avant les congés payés et les pétroliers géants. Il évoque les bandes de marsouins qui croisaient  alors dans la baie. Il hoche la tête, presque étonné de s’en rappeler, puis s’interroge sur l’efficacité de ces palissades nouvellement installées, censées protéger ce qui reste de flore littorale des hordes d’estivants incontrôlables.

– Ça va trop loin maintenant, y’a plus de respect pour rien. La terre, elle ne voudra plus guérir.

Extrait du roman ‘Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie : Ganivelles
– ©FR

jardin (2)

Stratégie du jardin. Jardin et amour de la terre.
La terre marque l’intérieur de la peau, on n’y peut rien, on naît comme ça.

Dans mes gênes, je reconnais ce lien à la matière noble. Ceux de ma lignée ont vécu de ce travail,  laboureurs, métayers, paysans  — professions précisées dans l’arbre généalogique. Les femmes étaient servantes. Et vaillantes. Pas d’autre objectif que de nourrir la famille et de vendre le restant des légumes au marché. Ainsi ont vécu mes grands-pères, mes grands-mères. Et puis mon père à leur suite avant de devenir ouvrier dans le bâtiment.

Maintenant il est entré dans le grand âge. Quand la saison est belle, il a toujours un endroit à inspecter, à gratter. Mais l’hiver est un temps de repli. Son fief est endormi et l’homme tourne en rond. Il lui tarde de pousser la porte de la maison et d’attraper sa bêche, nez au vent.
Que deviendra ce jardin sans lui ?

Rouge, (mon jardin) – ©FR

l’âge des poiriers

Ces arbres ont été plantés par mon père peu avant ou peu après ma naissance — autant dire qu’ils ont le même âge que moi.

Avant chaque poussée de sève, ils ont été taillés par ses soins, bras guidés au flanc de ce mur qu’il avait lui-même construit en limite nord de sa propriété. Jamais ils n’ont manqué de fleurir — blanc pur des pétales tremblant au vent de mer —, ont porté mille fruits qui nous ont nourris, nous tous, sa famille. Compotes et confitures, tartes, gâteaux  à la couleur de l’esprit de ma mère. Et aussi crus sous l’arbre, à demi blets, tavelés et piqués de vers.
Poires d’apparence bien vilaine, c’est vrai, mais à la chair dont la suavité m’habite encore — car je suis bercée moi aussi de cette terre qui profite à être travaillée.

À présent l’homme est âgé.
Nous en sommes au point où la bascule va s’opérer. La terre est basse et le ciel a pris plus de place qu’avant.
Chaque jour il fait le tour de son domaine — et même plusieurs fois —, contemple ses fruitiers, caresse leurs membres à peau grise. Il se souvient du travail fourni pour les discipliner. Il se souvient de l’enfant morte au cours de cet hiver glacial où, graciles encore,  ils devaient pousser plus profond leurs racines. Il pense qu’aujourd’hui, personne ne peut plus mesurer ce que ça représente de temps et d’amour, des arbres comme ça pour un homme comme lui.
Au gré de sa marche, l’empreinte de ses pas se figent dans la neige tombée pendant la nuit.

« Certains ont raconté qu’en hiver ma sœur guettait le retour de mon père. Quand elle entendait du raffut dans la buanderie, elle attrapait les chaussons placés à chauffer près du fourneau et les lui apportait sitôt qu’il avait dépassé le seuil de la cuisine… »

Photographies : Dans le jardin de mon père, ©FR, 2010
Les trois dernières lignes sont extraites du roman Le Regard du Père

bêcher, parler

Matin du quatrième jour.
Mon père se tient dans le bout de terre qui donne sur l’autre rue, là où les plantes ont le droit d’être folles en été – ailleurs toujours maîtrisées dans leurs épanchements.
Pleuvra, pleuvra pas ?
Il hausse les épaules – si difficile avec lui de trouver le mode juste. Je ne désarme pas et désigne ce petit résineux à branchages dorées : Ça reste nain, ces arbres-là, non ? À nouveau il hausse les épaules. Enfin voyons, tout le monde sait bien que cette espèce ne grandit pas, très prisée pour les jardins miniatures. D’entrée mes bonnes intentions rabrouées. Je ne lâche pas encore le morceau.
Un peu tôt pour retourner la terre, tu ne crois pas ?
Bah, j’ai arraché les touffes sèches, alors j’en ai profité. Ce matin je n’avais rien à faire de spécial.
Eh bien voilà. Est-ce donc si compliqué de décrire le cours de ses occupations à quelqu’un qui s’y intéresse ? Il y a de la buée sur les carreaux de ses lunettes. Il ne s’en soucie pas, visage froissé par l’effort à bêcher, à moins que ce ne soit par l’effort de communiquer avec celle qui a fait long voyage pour le saluer. C’est le moment que choisit ma mère pour surgir sur le pas de la porte et livrer une information de bien peu importance – ferait-elle la curieuse ? –, achevant pour le coup l’entrevue.

Je me demande à quoi ça tient : un rien pousse l’homme à se buter, un rien émousse sa joie. Je me dis que ça vient de moi. Car après tout il est maître chez lui et ses affaires sont en ordre : outils, paniers, semences, trou à compost, serre nettoyée en vue du prochain printemps, poiriers taillés en espaliers constituant la mémoire la plus ancienne de la propriété. J’ai beau être de son sang, je demeure une intruse et ne parviens pas à rassembler les mots égarés dans le silence. Pourtant il ne s’écoule pas une seconde sans que je pèse cette part de lui, prête à frémir, pareille à un organe qu’on vient d’extraire d’un corps accidenté.
Le soir de sa mort je le reverrai encore et encore devant la maison en train de bêcher.

extrait du roman Le Regard du Père, Éd. Aedis, 2006
Photographie : Françoise Renaud ©