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l’image d’eux, vers la fin

À perdre récemment un ami auquel j’étais très attachée, un genre de mélancolie m’envahit. Un peu comme en début d’automne quand la lumière baisse. On pressent les changements à venir et on guette la première tempête qui va secouer le littoral, le laver des pollutions estivales. Tout redevient comme au commencement des choses. Pas d’exaltation. Les traces sont effacées, la tombe est refermée. Pourtant au cœur, l’image de lui, vers la fin, fatigué, harassé, forces échappées de son vieux corps. Presque plus de chair. La voix pourtant était toujours la même, affaiblie elle aussi, mais identique en timbre et en expressions à celle que nous lui avions toujours connue. D’autres images aussi plus anciennes, plus longues à revenir, le plus souvent attachées à des événements précis.
Quelques objets restent, quelques livres dans ma bibliothèque. Mémoire des jours absents. La promenade du chien. Du coup, l’envie urgente de les relire — textes désormais introuvables — pour y retrouver la flamme qui l’habitait, la vie encore.
Ainsi j’en reviens à mon père, un peu plus âgé que ce doux ami à présent dans la terre.

À quatre vingt-onze ans passés, il est toujours campé sur ses deux jambes en dépit d’une cheville doublement fracassée l’an dernier à cause d’une chute d’échelle alors qu’il taillait ses fruitiers. Je sais qu’en ce moment il trépigne dans l’attente des beaux jours pour retourner son jardin. Je le connais dans cet état, impatient, râlant à cause du trop ou du pas assez d’eau. Cette année, beaucoup trop, coups de vent successifs et sols détrempés. Il faut attendre le soleil pour bêcher. Alors il tourne autour de ses parterres comme une bête en cage.
Ces derniers temps, son visage a changé, je l’ai bien remarqué. Mon frère aussi. À cause des dents — mauvaises. Ou plutôt de la mâchoire qui régresse et semble vouloir rentrer vers l’intérieur, ce qui lui donne une drôle de bouche de vieillard.

Les mots désormais, il les mâchonne. De toute façon il n’est pas dans ses intentions de se faire entendre ou de se risquer à quelques déclarations sur le tard, des choses qu’il n’aurait jamais dites, des regrets dont il voudrait se débarrasser. Ou encore des mercis ou des je vous ai bien aimés. Non, rien. Il mâchonne, radote un peu, tourne en rond. On me dit au téléphone qu’aujourd’hui il est juché sur son échelle en train de tailler ses poiriers au fond, là-bas, contre le mur. Il se moque de ce qu’on lui dit, n’en fait qu’à sa tête. Plus question pour lui de se faire sermonner. Et puis faire attention à quoi ? S’il doit tomber, eh bien il tombera. Il fait ce qu’il lui plaît. Il ira jusqu’au bout comme ça, perché sur son échelle pour préparer la fructification de ses arbres sans rien dire sinon ressasser certaines bribes de passé — toujours les mêmes —, pestant contre la pluie ou la sécheresse, examinant le ciel avec d’étranges hochements de tête — toujours les mêmes.

Tous les deux, l’ami disparu et mon père, sont des hommes de la terre. Jamais ils n’ont pu faire sans elle. Tout en la bêchant, la binant, la plantant,  sans doute qu’ils lui ont murmuré leurs frustrations et leurs secrets, les choses qu’on ne peut pas dire — qu’on s’interdit de dire —, les événements qui les ont blessés et qu’ils ont portés à vie comme hottes remplies de cailloux. Si fiers, au fond si réticents au sentiment d’amour.

Photographie : Dans le jardin de mon père, Françoise Renaud ©, juin 2013

plomb dans l’os

Mon père a quatre-vingt dix ans…

Il avait prévu le coup, anticipé la manœuvre, la prochaine fois faudrait que j’me débrouille. Il voulait dire : sans lui. Donc j’étais prévenue. Pourtant je n’avais pas pris sa déclaration au sérieux, pensant qu’une fois encore il viendrait me chercher dans sa petite voiture mauve cabossée en plusieurs endroits mais encore vaillante, suffisamment pour franchir la cinquantaine de kilomètres qui sépare la maison familiale de l’aéroport — d’autant qu’il me céderait le volant au retour —, avec en position passager maman en tailleur de saison, mise en plis fraîche de la veille ou pas loin, doigts agrippés à la ceinture de sécurité. En vérité, je pensais pouvoir compter sur la crânerie du bonhomme, soucieux d’afficher en toute occasion ses exceptionnelles capacités vu son âge, heureux peut-être d’aller récupérer sa fille en ce point d’aiguillage où circulent les voyageurs modernes — même fier, allez savoir.
Et donc, pour déclarer une chose pareille, il devait forcément sentir le froid de l’âge, le rigide se répandre en lui comme du lichen, il devait sentir — plus qu’avant — le plomb dans l’aile, dans l’os, pour imaginer se démettre d’une fonction qu’il avait remplie pendant des décennies, pour abdiquer en quelque sorte.

De mon côté, j’avais bien pris le pli.

À peine débarquée dans le hall des arrivées en attente des bagages, je guettais leurs silhouettes, petites, un peu embarrassées à l’image des gens de la campagne, qui se profilaient du côté de l’entrée. Un instant je prenais la juste mesure du temps — dans un roman j’ai décrit cette scène maintes fois répétée depuis que j’ai quitté l’adolescence.
Elle, rouge aux pommettes, sac enfilé au bras.
Lui, bouche sèche, mains plongées dans les poches, en habits de jardin ou d’atelier — il avait repoussé la proposition de maman d’enfiler une veste un peu plus propre un peu plus neuve, prétextant qu’elle était serrée aux épaules, de toute façon quand ça venait d’elle il refusait. Pas une affaire d’état, raisonnait-elle, même si elle aurait préféré qu’il soit un peu plus présentable pour aller à la ville, mais que voulez-vous, elle ne pouvait pas se battre avec lui, c’était comme pour le faire aller chez le coiffeur. Donc entre eux deux le même équilibre des forces, le même scénario, à présent plus rien ne changerait en dehors du rigide dans l’os, du blanc dans le poil, du buriné dans la peau qui s’amplifieraient jusqu’à l’arrêt définitif du cœur et de l’image.

Cette fois la scène avait changé.


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sentinelle

Décidément trop étroit son corps, pour demeurer en première ligne et affronter les coups de chien. Le dernier en date lui a pris un membre — il gît encore dans l’herbe à son pied.
Et puis toutes ces balafres.
Mais il tient bon en dépit des hivers, des furies de la mer.

Et c’est vers la brande qu’il penche, du côté des hommes. Il sait ce qu’ils ont subi. L’arbre est repère en ce pays d’usure.

Fragment de travail en cours (parution prévue au printemps 2013)
Texte et photographie : Françoise Renaud©, 2011

arbres en mon pays

[...] Outre les bâtiments, il y a les arbres.
Et rien ne paraît ressembler davantage à un arbre qu’un autre arbre. Pourtant certains se distinguent en lisière de l’eau par leur position insolite et leur air tourmenté, et ils nous impressionnent bien qu’on ne sache pas grand chose de leur histoire. On imagine qu’ils ont germés là par hasard, ou alors qu’ils ont été plantés il y a longtemps en groupe ou en rideau dans l’intention de protéger des vents d’ouest. En tout cas on comprend que ces arbres se sont nourris pendant un temps considérable des turbulences, du chevauchement des vagues et des blancheurs de ciel pour devenir aussi puissants en dépit du sol âpre et acide, peu attrayant en matières nutritives qui leur était proposé.

J’ai interrogé quelques anciens à propos de l’âge de l’un ou de l’autre, mais ils n’ont pas su me répondre. Il semble qu’ils les aient toujours connus, ce qui n’est pas difficile à croire.

Extrait d’un travail en cours, autour du Pays de Retz (Bretagne Sud)

Photographie : © Françoise Renaud

fin de saison (2)

Et je ne peux m’empêcher d’y revenir encore alors que la froidure n’a pas encore commencé à s’installer sur le pays. Seulement la pluie et la tempête qui secoue ce matin la Bretagne.
La serre est un univers complet avec pourrissement des fruits oubliés, dessiccation des tiges, indices d’achèvement qui proposent déjà en leur fumure une certaine forme de renaissance.

Photographie : ©FR, 2011

fin de saison (1)

Toussaint. Le jardin de mon père est en friche. La serre abrite encore quelques fruits hauts en couleur et en goût — il en avait gardé quelques-uns pour moi, sachant que je venais — et des semences sont déjà en cours de nidation pour le printemps prochain. Cycle perpétuel du végétal qui ponctue la vie des jardiniers et maintient leur moral à la hausse en dépit de l’hiver annoncé.

Photographie : ©FR, 2011

ganivelles

Toujours nous progressons à bonne cadence, lui poussant sur son bâton, moi réglant mon pas au sien. Le vent est comme bête folle. Il jette en travers de nos poitrines quantité d’odeurs et d’embruns, nous contraint à ouvrir la bouche pour respirer. Par intermittences une bruine froide cingle nos visages. J’espère qu’il prend plaisir à cheminer en ma compagnie sur ce sentier qu’il emprunte seul depuis la mort du chien.

Bientôt le paysage se fait plus sauvage encore – glauque de la mer, acéré du rocher – et si impressionnant qu’il nous ramène aux temps où il était jeune, aux temps d’avant les congés payés et les pétroliers géants. Il évoque les bandes de marsouins qui croisaient  alors dans la baie. Il hoche la tête, presque étonné de s’en rappeler, puis s’interroge sur l’efficacité de ces palissades nouvellement installées, censées protéger ce qui reste de flore littorale des hordes d’estivants incontrôlables.

– Ça va trop loin maintenant, y’a plus de respect pour rien. La terre, elle ne voudra plus guérir.

Extrait du roman ‘Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie : Ganivelles
– ©FR

ce qui se dit dans la cuisine

Lundi 2 mai, je suis chez mes parents, je bois du thé dans la cuisine. Quelqu’un frappe à la porte.

Ma mère a annoncé aux amis que j’étais de passage, donc ils viennent, mon dernier livre à dédicacer sous le bras. Autant de rencontres brèves autour d’un café ou d’un verre de vin qui me donnent l’impression d’exister encore dans ce pays où je suis née et ai connu l’enfance.

Cette fois, c’est Robert qui paraît sur le seuil. Il marche difficilement, monte les marches en s’appuyant sur une canne.
— Pas commode de vieillir. Notre lot à tous.
Ses yeux sont injectés de sang. Il parle de sa santé mauvaise, s’inquiète de savoir si ça va pour moi. Soudain il s’exclame.
— Au fait, vous êtes au courant ? Cette nuit, ils ont tué Ben Laden.
Tout comme le séisme sur la côte pacifique du Japon, la nouvelle a couru à travers la planète et déjà, ce matin-là, dans cette commune de l’ouest au bord de la mer, beaucoup savent qu’un homme a été tué, là-bas au pied des Himalayas, un homme dont tout le monde connaît les crimes et a vu la photo. Mais ils ne savent pas très bien où l’affaire s’est déroulée, Afghanistan, Pakistan, tout ça est un peu la même chose. Ils n’ont pas idée des frontières, ils n’imaginent que le désert et les montagnes rudes où chevauchent des hommes en turban bardés de fusils.
— Ils vont en parler aux informations.
— Ah oui, forcément.
Ainsi vont les nouvelles, l’international relié à la trame quotidienne entre le pain à aller chercher au bourg, les fleurs à arroser et le repas du midi à préparer.
— Salut Robert, à bientôt. Tâchez de vous remonter.
Il m’embrasse, sa main tremble, sa voix aussi. Je me demande si la prochaine fois il sera capable de venir jusqu’ici.

Photographies d’intérieur, ©FR 2010

pays de mer

Les pays de mer sont de nature violente.
Ils nous ébranlent, nous obligent à la lutte, peu à peu nous contaminent. Le vent, nectar ou poison, attise nos vies secrètes.  Mais aux jours malheureux c’est le pays qui nous garde vivants.

Extrait du roman Le regard du père, éditions AEDIS, 2006
Photographie ©FR

jardin (2)

Stratégie du jardin. Jardin et amour de la terre.
La terre marque l’intérieur de la peau, on n’y peut rien, on naît comme ça.

Dans mes gênes, je reconnais ce lien à la matière noble. Ceux de ma lignée ont vécu de ce travail,  laboureurs, métayers, paysans  — professions précisées dans l’arbre généalogique. Les femmes étaient servantes. Et vaillantes. Pas d’autre objectif que de nourrir la famille et de vendre le restant des légumes au marché. Ainsi ont vécu mes grands-pères, mes grands-mères. Et puis mon père à leur suite avant de devenir ouvrier dans le bâtiment.

Maintenant il est entré dans le grand âge. Quand la saison est belle, il a toujours un endroit à inspecter, à gratter. Mais l’hiver est un temps de repli. Son fief est endormi et l’homme tourne en rond. Il lui tarde de pousser la porte de la maison et d’attraper sa bêche, nez au vent.
Que deviendra ce jardin sans lui ?

Rouge, (mon jardin) – ©FR

mur et porte, mon pays (1)

Mur et porte, FR©, 2010

je ne fais que passer

Je ne fais que passer, mais je ne manque jamais de descendre à marée descendante pour arpenter la grève luisante, marquer de mon pas le sable vierge des criques. Je ne sais quoi d’émouvant dans ces traces qui s’effaceront quand la mer remontera. Il fera nuit alors, il pleuvra, le vent mauvais soufflera. Je serai dans la petite chambre en haut de la maison, seule comme aux limbes de ma vie, cherchant à expliquer ce que j’ai vu et senti de cet étrange pays parsemé de murets en pierre de schiste et de maisons muettes, de ce pays où je suis née.
Après la soupe du soir, le monde des ténèbres conquiert tout le terrain. Revient la pensée des morts visités dans la matinée.

C’est veille de Toussaint, on s’affaire à nettoyer, fleurir les tombes.

Nous avons marché avec ma mère dans les allées du cimetière. Elle prononçait les noms des disparus, jeunes et vieux, accidentés, suicidés ou simplement usés par les ans : le vieux Maurice, Yvonne partie avec la tête un peu cassée, Édouard mon grand-père en 1971, l’ami Albert en casquette sur la photo sertie dans le marbre gris, aussi cette fille victime d’une overdose à dix-neuf ans. Et puis Edith ma sœur.
Rien que fleurs blanches pour elle — elle était si jeune, si gentille.


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l’âge des poiriers

Ces arbres ont été plantés par mon père peu avant ou peu après ma naissance — autant dire qu’ils ont le même âge que moi.

Avant chaque poussée de sève, ils ont été taillés par ses soins, bras guidés au flanc de ce mur qu’il avait lui-même construit en limite nord de sa propriété. Jamais ils n’ont manqué de fleurir — blanc pur des pétales tremblant au vent de mer —, ont porté mille fruits qui nous ont nourris, nous tous, sa famille. Compotes et confitures, tartes, gâteaux  à la couleur de l’esprit de ma mère. Et aussi crus sous l’arbre, à demi blets, tavelés et piqués de vers.
Poires d’apparence bien vilaine, c’est vrai, mais à la chair dont la suavité m’habite encore — car je suis bercée moi aussi de cette terre qui profite à être travaillée.

À présent l’homme est âgé.
Nous en sommes au point où la bascule va s’opérer. La terre est basse et le ciel a pris plus de place qu’avant.
Chaque jour il fait le tour de son domaine — et même plusieurs fois —, contemple ses fruitiers, caresse leurs membres à peau grise. Il se souvient du travail fourni pour les discipliner. Il se souvient de l’enfant morte au cours de cet hiver glacial où, graciles encore,  ils devaient pousser plus profond leurs racines. Il pense qu’aujourd’hui, personne ne peut plus mesurer ce que ça représente de temps et d’amour, des arbres comme ça pour un homme comme lui.
Au gré de sa marche, l’empreinte de ses pas se figent dans la neige tombée pendant la nuit.

« Certains ont raconté qu’en hiver ma sœur guettait le retour de mon père. Quand elle entendait du raffut dans la buanderie, elle attrapait les chaussons placés à chauffer près du fourneau et les lui apportait sitôt qu’il avait dépassé le seuil de la cuisine… »

Photographies : Dans le jardin de mon père, ©FR, 2010
Les trois dernières lignes sont extraites du roman Le Regard du Père