naissance
texte en résonance avec la parution il y a quelques jours de mon roman
Petite musique des vivants, CLC éditions

De cette chose virtuelle qu’il était dans mon cerveau, le roman est devenu objet tangible. Il est devenu livre.
Et il est là, posé sur la table. Je ne sais quoi penser de lui. Il est comme étranger.
Si neuf, innocent, couverture légèrement granuleuse — conforme en tout point à la maquette visualisée il y a quelques semaines sur mon écran — et ses pages correspondent bien au nombre prévu par l’imprimeur.
Tout semble parfaitement réalisé. Pourtant je m’inquiète.
Je m’éloigne de la table à reculons, franchis le seuil de la pièce.
Je le sens par-delà la cloison, il y a comme des émanations qui me poursuivent, à nouveau des sueurs froides, les mêmes qui survenaient la nuit quand l’histoire m’arrivait par bribes, terrible, impossible à contenir dans une seule page, et même dans un feuilleton à dix épisodes. Parce que l’histoire de ce roman-là, plus improbable que celles de mes romans précédents, s’était enroulée à mes chevilles telle une liane riche en feuilles et en fleurs, résistante à toutes les saisons, et elle avait grimpé en moi par-dessous la peau, empruntant les canaux de la lymphe et du sang. De temps en temps elle tentait une percée, parasite jamais découragé glissant lentement vers le cœur, vers la gorge, bientôt envahissant le siège de la pensée. Et pour la suivre, il m’avait fallu courir moi aussi en dedans, remuant les rochers et taillant les plantes épineuses qui encombraient le passage, abandonnant sur les parois palpitantes quantité de rayures impossibles à effacer avec de l’eau savonneuse, même en frottant.
L’histoire m’avait conduite jusqu’à cet atelier pareil à une grotte où l’homme se concentrait sous la lumière de la lampe.
C’était son dernier travail, le plus beau qu’il avait conduit de sa vie entière. Quand il avait eu fini, il s’était levé — je ne m’y attendais pas — et il avait poussé la porte. C’était une nuit noire, une nuit de tempête. Je l’avais suivi. Sans hésitation il s’était dirigé vers le bord de la mer, avait emprunté ce chemin qui longe le cordon littoral qu’on appelle le chemin aux oiseaux — personne ne s’y risque jamais par ces nuits d’hiver et de tempête. Clairement je l’avais vu marcher. Il était seul et ses pieds frottaient le sable. Bien sûr je ne pouvais pas entendre le crissement de sa foulée parce que les vagues rugissaient avec régularité, folles et violentes, comme le flux dans sa poitrine, assourdissant et sombre. Je vous assure que je le voyais en dépit des ténèbres. Je n’étais pas très loin, mais je n’ai rien pu faire pour l’arrêter. Il était aspiré. Il était en dedans de moi. C’était comme une naissance.
Je reviens vers la table, lui jette un coup d’œil. Le livre n’a pas bougé. Il est là, offert à la lecture. Intact, blanc avec la photo de déferlante qui avale tout de la terre et des hommes.
Illustration : ‘Qu’est-ce qui se passe au point P ?’ de Martine Trouïs
(huile sur toile – 100 x 73)





















