Archive for the Category famille

 
 

le landau

extrait du recueil Le ciel lumineux de l’enfance qui vient de paraître dans ma collection Petites Proses.

Un après-midi, une lumière, un parc avec des arbres.
Ou simplement une cour entre la maison et la rue. L’enfant ose ses premiers pas à l’aide de son landau.
Vous le regardez faire. C’est dans le cours naturel des choses.

Vous applaudissez.

Et vous pensez que cet événement arrive depuis que des êtres naissent du ventre des femmes et se nourrissent de leur sein. C’est comme ça. Un jour ils deviennent assez forts et l’envie leur vient de se redresser et de marcher — pas d’autre choix.

Et l’enfant encore nourrisson ne sait pas où il va, mais c’est ainsi qu’il lui plaît de vivre : en marchant et en poussant son landau tout en jetant à droite à gauche des petits cris de joie. Quelques mètres parcourus pour un immense voyage.

Maintenant vous regardez le tableau.
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un monde autour de lui

Une histoire d’espaces partagés, de corps qui se touchent.
Une histoire de bras qui protègent.

Quel que soit le pays, la femme — mère ou grand-mère — déploie son attention tel un filet autour du petit. Sa douceur plane sur lui, ombre bienveillante, cendre d’amour. Toi le petit tu ne te rends compte de rien, tout ça te paraît bien normal. D’ailleurs tu marches à peine tout seul et tu tombes souvent à cause du tangage. Mais tu es sacrément entêté, ça se voit sur ta frimousse, tu te relèves, repars à la bataille, échappes aux bras le temps d’une folle exploration à travers la cour poussiéreuse où s’ébattent cochons noirs et volaille. De toute façon tu pourras y revenir sitôt qu’un danger s’annoncera ou que la fatigue viendra.

Ton visage : bouche butée, yeux froncés.
Tu te méfies drôlement de celui en train de te photographier et tu as bien raison. C’est un passant venu d’un autre monde, un voyageur qui chipe l’image des gens. Tu le sens, ça t’agace. Qui sait ce qui pourra bien te voler de ton esprit, de ton avenir ?

Ta grand-mère ne se méfie pas, toute à la joie d’exhiber l’enfant si gracieux. Elle tient ta main dans la sienne, la presse. Un geste élémentaire qui rend sa journée légère.

FR© – tous droits réservés


Illustration : Carnet de voyage n°2, Élisa Fuksa-Anselme
(impression numérique 18×24 sur Papier Hahnemühle Matt Fine Art 188 gr)
Voir les autres tableaux de la série CARNETS DE VOYAGE sur le site de l’artiste

figures du dedans (6)

AUTOUR DES TOILES DE JACKI MARÉCHAL

Voici le dernier texte du premier mouvement que j’ai appelé ‘LA TRIBU’.
Le prochain mouvement ‘UN CERCLE PLUS LOIN’ sera composé de six portraits et d’un paysage. Il sera publié d’ici quelques semaines.

Née comme ça

(on cherche désespérément la bouche
mais on ne la voit pas, ce visage n’en a pas ou alors c’est qu’elle s’est réduite au strict nécessaire, lèvres retournées et même cousues à l’intérieur)

C’est qu’elle n’a jamais eu grand chose à dire cette femme-là, celle qu’on a toujours appelé la petite, la benjamine de la famille.
Arrivée sur le tard — peu ou pas désirée, on ne le saura jamais. Habillée avec les vêtements des aînés, souvent à la traîne — elle avait les plus courtes jambes forcément —, souffre-douleur idéal des aînés. Elle s’était donc inventé un vocable personnel d’un genre rudimentaire, mais au bout d’un moment, comme elle semblait ne pas saisir les propos dont usaient les adultes, l’entourage s’était demandé si elle était bien normale cette enfant-là,
peut-être attardée, la petite.
Oui, avec une case en moins, c’était possible…

(dans son regard difficile à saisir, quelque chose de trouble en effet, comme un carrousel tournoyant sans fin, mélangeant les musiques et les couleurs, campant des personnages de plâtre emportés par le mouvement et les remous de mélodie avec leurs sourires peints)


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figures du dedans (5)

AUTOUR DES TOILES DE JACKI MARÉCHAL

Le pouvoir de l’oncle

Difficile de dire comment tout ça s’était produit, comment il avait atteint les hautes sphères du pouvoir et avait fait partie du gratin, confuse gesticulation de silhouettes habillées maquillées pour les assemblées, les cérémonies ou les plateaux de télévision — rien que pour la façade —, comment tout ça avait fini par le miner, lui abîmer le corps qu’il avait pourtant solide et bien campé.

(d’emblée le personnage en impose : port de tête assuré, yeux dépourvus de crainte et posés droit devant)

À l’adolescence il avait usé de ses forces physiques — aîné de quatre sœurs soudées comme les doigts de la main, il avait pris l’ascendant sur elles au plus simple —, puis il avait taillé la route, études et cursus honorable. La taille, le bagout, l’orgueil l’avaient conduit tout droit en politique, une carrière apte à entretenir son envergure et à alimenter sa vanité.

(voyez la bouche comme elle pointe vers l’avant en une légère moue de mépris, celui que le type bien considéré adresse aux petites gens, à ceux d’en-bas comme il disait souvent pour bien se faire comprendre)

Et durant des années il n’avait connu ni apitoiement ni mélancolie jusqu’à ce que le boomerang lui revienne et le percute en pleine mâchoire.
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figures du dedans (2)

AUTOUR DES TOILES DE JACKI MARÉCHAL

Lui, le père

Il n’avait rien désiré de tout cela. Depuis le commencement les événements l’avaient débordé et il n’avait pas réussi à reprendre pied, entraîné dans le flot malgré lui entre deux berges sablonneuses sillonnées de chemins grisâtres et ponctuées de cabanes délabrées — sans doute des abris où les pêcheurs entreposaient leur matériel et tiraient leurs barques à sec —, et il avait marché à l’aveuglette, en avait vu des vertes et des pas mûres
(tout de suite on est frappé par les yeux qui prennent le pas sur le reste, figés dans une sorte d’écarquillement, paupières épaisses renforcées par quelques lignes rapides définissant l’espace des orbites)
en tout cas il avait fait de son mieux dans le travail, au moins ramenait-il de l’argent à la maison, de quoi vivre confortablement — ce qu’elle avait toujours souhaité. Et puis elle, tombée enceinte sans le concerter — ce qu’elle avait toujours souhaité, tomber enceinte et vivre confortablement —, alors bien obligé de mettre de côté ses envies, car il était mordu de plongée sous-marine et il mûrissait quelques projets de voyage avec d’autres passionnés comme lui du côté de la Mer Rouge et de l’Australie.

En vérité elle n’en avait que faire, de ses envies projets amis,
bientôt elle avait pris toute la place avec son corps enflant bourgeonnant,


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figures du dedans (1)

AUTOUR DES TOILES DE JACKI MARÉCHAL

J’avais le désir d’écrire sur les toiles de Jacki Maréchal. À ma demande, il m’a adressé une série de peintures : des figures humaines, un peu semblables au premier abord, du  moins dans la palette et le traitement. Et puis rapidement elles m’ont étonnée, bouleversée, révélant des expressions reflets facettes inattendues… J’ai écrit leurs histoires. Voici la première.

Fille aux joues d’ébène

Sans doute à cette époque que son visage avait commencé à se façonner, à s’infiltrer de sentiments contradictoires, compassions et colères dont elle ne prenait pas encore la mesure, qui un jour la saisiraient au point de la mettre en danger. Oui, ça avait commencé à cette époque où eux — les parents — ne cessaient de se disputer, évidemment pour des riens, des trucs idiots qui ne valaient pas la peine d’être relevés et ponctuaient la vie quotidienne de minuscules désordres.
Et ça résonnait dans son jeune cerveau, la piquait au centre d’elle-même comme flèches empoisonnées plantées dans sa chair devenue cible.
Il y avait par exemple ces querelles à propos de son éducation, de sa tenue vestimentaire, de ses heures de sortie du samedi — décidément, rien à faire pour les mettre d’accord ces deux-là : lui campé sur ses positions, elle mauvaise, peut-être bien jalouse alors qu’elle avait déjà perdu une part de sa fraîcheur, la bouche amère, toujours vêtue de sombre pour dissimuler son embonpoint. Du coup elle — la fille — avait tendance à se mettre à l’écart, à se recroqueviller

(ce pli inquiet au coin des lèvres, cette interrogation)

dans le silence rouge de sa petite chambre palpitant à la cadence de son sang
(on devine une pulsation bleue du côté des tempes, fragile, bien réelle)
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pélerinage

Les ondées sont fréquentes, les vents lourds et les tombes noyées sous les fleurs. Les pépiniéristes ont proposé cette année des chrysanthèmes à quatre ou cinq têtes de coloris différents.
− C’est qu’ils sont inventifs, a commenté mon père.
De grands nuages occupent les bordures du ciel. En perpétuel mouvement, ils s’offrent tel un spectacle sauvage.

Hier, nous étions au pays de ma mère pour fleurir les tombes et visiter les derniers vivants, oncles et tantes à présent avancés dans l’âge, affrontés à bien des petites misères — le physique qui lâche par morceaux, on ne peut rien y faire —, résignés, néanmoins amers de se voir vieillir, affichant non sans fierté le nombre de leurs descendants comme si ceux-là avaient le pouvoir de les sauver de la déchéance, voire du tombeau, énumérant leurs prénoms, butant forcément sur les derniers impossibles à retenir, empruntés à des mondes dont ils n’ont pas idée.
Nous : je veux dire mon père ma mère et moi, équipage occasionnel pour ce pèlerinage de Toussaint.
Je l’avais souhaité.
Certains de nos hôtes auraient passé l’arme à gauche à mon prochain passage — une question de statistique — et les circonstances seraient propices à la réminiscence entre café ou verre de vin ou les deux accompagnés de gâteaux secs présentés dans l’incontournable boîte en métal ornée de personnages en costume breton. Le genre de communication que j’apprécie, voire recherche.
Et en effet les albums photos n’ont pas manqué de sortir des placards, chacun s’y penchant à son tour pour reconnaître Samuel, Paul ou Simone, recherchant le nom de la ferme ou du village et précisant la date à laquelle avait dû se dérouler telle scène ou telle autre. Ça n’était pas comme aujourd’hui où l’on mitraille à tout de bout de champ, appareils numériques, téléphones ou véhicules tous terrains passés au rang des possessions ordinaires — rien d’acquis de haute lutte finalement.  À l’époque les clichés étaient rares et les familles ressemblaient à de vastes tribus qui s’inventaient comme toutes les tribus des signes d’appartenance et des codes de ralliement pour rendre le désert moins hostile.

Ainsi ils étaient là devant moi, frères et sœur de ma mère émouvants avec leurs parlers approximatifs, leurs gestes gauches, leurs corps empâtés bien qu’ayant travaillé dur et leurs sentiments disciplinés par la morale catholique tels les derniers témoins du monde la campagne, un monde basé sur la terre et l’abnégation de ceux qui la bêchaient la fourrageaient l’ensemençaient, gratifiés par de maigres joies, le reste du temps englués dans le silence.
Leurs visages étaient doux, ci et là éclairés par un souvenir cinglant.
− Mais c’est lui, Joseph. Il devait avoir quinze ans. C’est fou comme on le reconnaît bien.
J’aurais voulu relever dans mon carnet leurs réflexions qui, outre leur maladresse, piquaient à vif la nature profonde des choses mais l’acte d’écrire aurait interrompu le fil, du moins déporté sur moi l’intérêt, du même coup nous aurait éloignés du partage. J’ai repoussé l’idée, participant à ma manière, écoutant observant frôlant leur manche à l’écoute de leurs moindres tremblements.
Seul au bout de la table, mon père attendait.
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entre bras, série 1

Si vous souhaitez retrouver la série ENTRE BRAS et la lire d’un seul tenant :

entre bras (4)

Et maintenant quoi faire ? Quoi décider ?
Un mouvement a été amorcé, c’est certain. Depuis qu’ils se sont embrassés, une émotion nouvelle les habite, une onde capable de vibrer dans leur poitrine de façon permanente — jusque là, c’était un peu comme s’ils étaient morts.
Plus brulante aussi — plus durable — la conscience de se savoir vivants au même instant et dans ce monde.

Être vivant, rien n’est plus important que cela.

Il pense qu’elle lui a beaucoup manqué quand elle est partie en internat à quatorze ans. Un vide impossible à combler. Il hésite, finalement ne dit rien à ce sujet.
Temps de silence et puis :
- Quinze ans à se côtoyer, ça n’est pas rien !
- Tu as raison, ça n’est pas rien.
De toute façon il l’aime — il le lui dit plusieurs fois. D’une manière différente des autres femmes qui comptent pour lui, épouse ou filles, mais il l’aime.
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entre bras (3)

On aperçoit les arbres par la fenêtre ouverte. Un léger vent les agite. Quelques nuages au ciel. Le temps s’écoule.
Ils goûtent à la beauté du moment.
Puis ils se souviennent, inévitables bribes soulevées par le contact entre eux nouvellement rétabli.

Le même pays les a nourris — pas n’importe lequel, un pays fort, un pays de mer. Chacun en a gardé un goût affirmé pour la baignade, le vent d’ouest, les tempêtes d’équinoxe.
–  Cette couleur de sable, sais-tu qu’on ne la trouve nulle part ailleurs ?
Et c’est vrai pour toutes les composantes de cette côte qu’ils aiment plus que tout autre lieu.
Un paysage, ça vous forge les sens et le corps en dedans.

Outre le pays, leurs père et mère ont contribué à leur croissance avec ce qu’ils avaient de pire et de meilleur, on ne peut pas revenir là-dessus. La vie était sévère, maigre en douceurs. Peu de jouets. Un tas de sable dans le jardin avec des petites voitures, des billes en verre coloré, un vieux cheval de bois. Plus tard ils faisaient des parties de Grand Voyage quand il pleuvait, jeu de société offert lors d’un anniversaire — il s’agissait de déplacer des pions sur une carte du monde. Ensemble ils s’étaient donc initiés aux mystères des cinq continents.
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entre bras (2)

Maintenant qu’ils se sont retrouvés, ils parlent, se demandent ce qui du temps ou de la nature des personnes a causé le plus de dégâts.
Elle dit que c’est la même chose dans toutes les familles. Les mots non prononcés, les sentiments non exprimés s’entassent dans nos obscurités comme les sédiments par-dessus le sable et les coquillages de la mer. Des événements anodins suffisent à les revigorer — simples prétextes — et avec eux, la douleur qu’on croyait évanouie.
Elle ajoute : Même si la vase se dépose au fond du lit, elle continue à troubler l’eau.

Il hoche la tête.
Il n’a pas l’habitude de voir les choses de cette façon. Il voudrait croire que le conflit qui les concerne aujourd’hui et qui, d’une certaine manière, les a rapprochés, est lié à des circonstances malheureuses et que les torts sont partagés.
– Les torts ! (elle s’exclame) De mon côté, je n’ai rien fait de reprochable. J’ai l’esprit clair et je n’ai pas de colère… J’attendrai le temps qu’il faudra.

Lui n’a jamais aimé remuer la vase, elle le sait. Il s’est d’ailleurs modelé un corps capable d’onduler entre algues et détritus sans jamais heurter le fond. Et tant que ça tient il continue, quitte à tomber un jour sur un os, un mur, n’importe. Oui, c’est dans sa nature de ménager la chèvre et le chou — car s’accorder à la personne qui partage sa vie le préoccupe, s’opposer serait au-delà de ses forces. Donc il a toujours opté pour la tranquillité au détriment d’une certaine vérité  et c’est une chose qu’elle peut comprendre.
– Mon ami, mon frère, il est seulement question de vivre. De vivre dans la clarté, en accord avec nos convictions profondes. Rien de grave dans tout ça.

Elle ajoute : À chaque instant, nous avons le choix, n’est-ce pas ?

FR ©, 2011- inspiré par  la photographie de Joëlle Colomar © : ‘Vaseuse’

entre bras (1)

Ils s’embrassent longuement, je veux dire qu’ils restent dans les bras l’un de l’autre, longtemps. Ils ne disent rien. Ils goûtent le contact, c’est tout. Rien que le contact.
Et ça bouscule, ça déménage à l’intérieur — frissons et larmes au bord des yeux.

C’est que la vie les a séparés après qu’ils ont partagé le temps de l’enfance : un terroir, des parents, des joies et des deuils. Un mariage pour lui, des études dans une autre province pour elle, leur lien vaguement maintenu au gré des occasions, fêtes de Noël et encore, carte de vœux ou cadeau délivrés à point nommé par la poste. Ils pensaient que c’était ça, être de la même fratrie, que c’était suffisant pour conduire l’histoire jusqu’à la fin. Mais l’intime de la vie réclame du beau fil, de l’habileté et de la patience pour constituer une trame solide.
Un accident les a soudainement rapprochés — le père avait de l’âge. Oui, peut-être. Ou alors un autre événement, d’une nature apparemment moins tragique, pourtant capable de creuser dans des plaies — silencieuses jusque là —, une jalousie larvée chez l’un de ceux qui les côtoient. Ça aurait pu passer inaperçu, se dissoudre comme un nuage dans le ciel. Mais non. Cette fois c’est vraiment douloureux. Pour ça qu’ils ont décidé de se revoir.

Ils s’embrassent . Ils ne savent plus très bien où ils en sont.
Avant de remonter le fil complexe de leurs affaires, ils puisent dans cet état la certitude d’un lien indéfectible.

FR ©, 2011- d’après la photographie de Joëlle Colomar : ‘Né sous X’