sentinelle

Décidément trop étroit son corps, pour demeurer en première ligne et affronter les coups de chien. Le dernier en date lui a pris un membre — il gît encore dans l’herbe à son pied.
Et puis toutes ces balafres.
Mais il tient bon en dépit des hivers, des furies de la mer.

Et c’est vers la brande qu’il penche, du côté des hommes. Il sait ce qu’ils ont subi. L’arbre est repère en ce pays d’usure.

Fragment de travail en cours (parution prévue au printemps 2013)
Texte et photographie : Françoise Renaud©, 2011

érable

(puisé dans mon carnet de notes, printemps 2012…)

Certains arbres acceptent la taille et demeurent confinés des années durant dans de maigres pots. C’est le cas de mon érable, rien ne l’empêche d’épancher sa pourpre au printemps. On dirait même que la contrainte le sublime, le pousse à la perfection. Ça pointe d’abord de minuscules boutons sur le bois qu’on croit mort, et puis ça croît d’heure en heure, devient petites ailes de papillon. Le rouge s’empare du lot, domine le patio.
Profiter, profiter, ça ne dure qu’une grosse semaine. Pourquoi donc faut-il qu’ensuite ça vire au vert ?

J’aurais adoré jouir de cette force flambante tout au long de la saison, si bien assortie aux rideaux.

Photographie : ©FR, 2012

arbres en mon pays

[…] Outre les bâtiments, il y a les arbres.
Et rien ne paraît ressembler davantage à un arbre qu’un autre arbre. Pourtant certains se distinguent en lisière de l’eau par leur position insolite et leur air tourmenté, et ils nous impressionnent bien qu’on ne sache pas grand chose de leur histoire. On imagine qu’ils ont germés là par hasard, ou alors qu’ils ont été plantés il y a longtemps en groupe ou en rideau dans l’intention de protéger des vents d’ouest. En tout cas on comprend que ces arbres se sont nourris pendant un temps considérable des turbulences, du chevauchement des vagues et des blancheurs de ciel pour devenir aussi puissants en dépit du sol âpre et acide, peu attrayant en matières nutritives qui leur était proposé.

J’ai interrogé quelques anciens à propos de l’âge de l’un ou de l’autre, mais ils n’ont pas su me répondre. Il semble qu’ils les aient toujours connus, ce qui n’est pas difficile à croire.

Extrait d’un travail en cours, autour du Pays de Retz (Bretagne Sud)

Photographie : © Françoise Renaud

l’arbre est un vaisseau bruissant d’oiseaux

Une lecture de fragments de ce roman aura lieu dimanche 5 juin 2011 à 17h30 à Goudargues (Gard) lors de la 3ème Journée du Livre sur les quais

En vérité l’arbre n’était pas un cyprès, mais un Pinus lambertiana de la plus belle espèce, plutôt rare en cette province. Et Martha remit les choses au point sitôt que l’occasion s’en présenta, c’est-à-dire qu’elle désigna l’arbre sous son vrai nom afin que les enfants s’en souviennent.Un jour qu’il pleuvait, elle en montra une planche à Hilde dans un gros livre consacré aux résineux d’Europe et d’Amérique.

Cyprès ou lambertiana, peu importait. La cachette ménagée en son cœur devenue cabane était la plus confortable qu’ils n’avaient jamais connue et les deux cousins tapèrent dans leurs mains à l’idée d’y passer une veillée à la prochaine pleine lune. Il fut convenu qu’un des chiens bergers veillerait à leur sécurité.

Dans la semaine qui suivit, leurs possessions s’augmentèrent de jumelles marines qui avaient appartenu au grand-père – un héritage en quelque sorte – et d’une malle remplie de magazines illustrés. Oh pas de vulgaires bandes dessinées pour gosses avec des dialogues idiots. Pas du tout. Il s’agissait de revues d’histoire et de géographie que Martha collectionnait quand elle était étudiante. Aussi d’archéologie et d’anthropologie avec des reproductions disposées dans des encadrements dorés : dessins, gravures, photographies. Des éditions de luxe à vous donner l’amour du papier imprimé. On avait envie de les regarder sans jamais s’arrêter.
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printemps, Richarme (8)

Cet extrait sera lu lors de la lecture-concert du mercredi 2 février 2011, à 18h30, galerie Saint Ravy à Montpellier. La voix de l’écrivain sera accompagnée par Isabelle Toutain à la harpe.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le paysage méridional ne l’avait pas séduite d’emblée, simplement il se trouvait là, à sa portée, et elle ne pouvait faire autrement que de le voir, raison pour laquelle elle avait entrepris de le peindre.
Peu à peu différents éléments l’avaient touchée. Pour commencer, la lumière dont elle allait étudier les variations et les subtilités,
la terre âpre et rouge,
les arbres adaptés aux sols pauvres, les herbes sauvages, les fruits, les coquelicots, les étangs, les nuages,
et puis les sauterelles au contact étrange,
les frelons, les cétoines,
et aussi les oiseaux.

Pendant l’hiver 1956 il y en avait beaucoup qui mouraient, le froid était si vif. Et comme ils gisaient devant elle, elle les peignait. Pourtant jamais d’elle-même elle n’aurait décidé de prendre pour sujet d’aussi tendres cadavres si les circonstances ne le lui avaient pas indiqué. Eh bien pour les amandiers, c’était un peu la même chose. Les fleurs revenaient chaque année, du coup elle ressentait le devoir de les saisir.
« Ah maintenant, il me faut faire les amandiers ! »

En vérité, un certain nombre d’années s’étaient écoulées avant qu’elle n’accordât un réel intérêt à cette effervescence qui marquait la fin de la saison froide. Quelquefois elle disait souffrir du fait que le pays calcaire soit si sec, si épineux. Elle rêvait de prairies grasses, de vaches en train de paître, une soif de vert liée au pays de Savoie où elle avait vécu avec sa mère à leur retour de Chine, « une fringale qui la tiraillait ». Ce tourment avait forcément modifié son regard, le rendant plus perméable encore au déferlement des fleurs immaculées à travers la campagne sèche et anesthésiée par l’hiver.

extrait du récit Au-delà du blanc, FR© 2010

“Amandiers à La Vignette”, détail, huile sur toile, 50 x 65 cm

l’âge des poiriers

Ces arbres ont été plantés par mon père peu avant ou peu après ma naissance — autant dire qu’ils ont le même âge que moi.

Avant chaque poussée de sève, ils ont été taillés par ses soins, bras guidés au flanc de ce mur qu’il avait lui-même construit en limite nord de sa propriété. Jamais ils n’ont manqué de fleurir — blanc pur des pétales tremblant au vent de mer —, ont porté mille fruits qui nous ont nourris, nous tous, sa famille. Compotes et confitures, tartes, gâteaux  à la couleur de l’esprit de ma mère. Et aussi crus sous l’arbre, à demi blets, tavelés et piqués de vers.
Poires d’apparence bien vilaine, c’est vrai, mais à la chair dont la suavité m’habite encore — car je suis bercée moi aussi de cette terre qui profite à être travaillée.

À présent l’homme est âgé.
Nous en sommes au point où la bascule va s’opérer. La terre est basse et le ciel a pris plus de place qu’avant.
Chaque jour il fait le tour de son domaine — et même plusieurs fois —, contemple ses fruitiers, caresse leurs membres à peau grise. Il se souvient du travail fourni pour les discipliner. Il se souvient de l’enfant morte au cours de cet hiver glacial où, graciles encore,  ils devaient pousser plus profond leurs racines. Il pense qu’aujourd’hui, personne ne peut plus mesurer ce que ça représente de temps et d’amour, des arbres comme ça pour un homme comme lui.
Au gré de sa marche, l’empreinte de ses pas se figent dans la neige tombée pendant la nuit.

« Certains ont raconté qu’en hiver ma sœur guettait le retour de mon père. Quand elle entendait du raffut dans la buanderie, elle attrapait les chaussons placés à chauffer près du fourneau et les lui apportait sitôt qu’il avait dépassé le seuil de la cuisine… »

Photographies : Dans le jardin de mon père, ©FR, 2010
Les trois dernières lignes sont extraites du roman Le Regard du Père

hêtraie

rien que l’envie aujourd’hui de montrer ce qu’elle fait, cette femme-là, cette amie-là qui connaît la musique des reflets dans l’eau et le souffle du vent…

à l’écoute d’une hêtraie n°5, de Marie-Lydie Joffre, 2007

réalisée dans la hêtraie des cascades d’Orgon en Cévennes, 4 novembre 2007