dur et compact le sol
Dur et compact le sol de la cour où il courait sautait tournoyait sur lui-même, se propulsait en diagonale, longeait le mur en une série de petits pas de côté, dos à frôler la pierre, puis repartait vers l’arrière, contournant avec agilité les deux trois arbustes maigrichons plantés depuis des lustres dans des pots ébréchés, se pliait se courbait, relevait brusquement la tête et dégageait sa gorge jusqu’à faire mal, en même temps jetait les bras en l’air et faisait bondir ses genoux contre sa poitrine d’un mouvement brusque et énergique tandis que son père depuis l’atelier le regardait faire, perplexe, inquiet — enfin, quelle mouche l’avait piqué ? —, surtout qu’à un moment donné, alors qu’il s’était livré à ces étranges et bondissantes pratiques durant plusieurs semaines et même plusieurs mois, il avait ôté ses chaussures bien que ce fût l’hiver et c’est pieds nus qu’il avait alors couru sauté contre la pierre et contre la terre humide et grasse, gravillons intégrés à la terre et bien d’autres matières accumulées en cet endroit depuis que les arbustes avaient pris place dans le décor, et la sensation était venue alors qu’il n’avait pas encore douze ans, une sensation qu’il développerait plus tard jusqu’à prendre plaisir,
— un incommensurable plaisir —,
comme si le corps avait soudain acquis suffisamment de légèreté pour décoller et rester suspendu plusieurs secondes au-dessus du sol,
souffle, flux, sang interrompus pour laisser place à la folie de danser,
folie qu’il ne l’avait jamais quitté,
chaque endroit de son corps, chaque fibre de ses cuisses, chaque parcelle de ses pieds ayant été supplicié à un point incroyable, donc corps et pieds devenus solides et souples à la fois, doués d’extension et de rétraction pour voler comme ça au-dessus de la scène tel un oiseau rare, artiste engendré par une suite d’hivers rigoureux et un apprentissage sans relâche en dépit des désaccords qu’il avait avec sa famille, surtout avec son père,
voilà ce qu’il pensait ce soir-là après le spectacle, épuisé et rempli de son succès, se revoyant petit garçon et repensant au sol dur et compact de la cour où il avait tant couru sauté tournoyé sur lui-même, où il s’était propulsé de toutes ses forces en diagonale à frôler les arbustes maigrichons plantés là depuis des lustres alors que son père le regardait depuis l’atelier en hochant la tête.
Texte écrit lors d’une performance en direct (ZAL, Montpellier, 20 octobre 2012) et retravaillé aujourd’hui
Illustration : dessin sur kraft, Marc Na






















