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falaise sans fin (3)

Lire épisode 1 / épisode 2

Au-delà des montagnes, s’étendait un autre pays, un pays bien plus clément que celui où ils étaient nés, de cela ils étaient persuadés — voilà d’ailleurs ce qui les conduisait. Un pays différent aux conditions de vie meilleures avec des rivières qui fertilisaient les jardins, des arbres qui produisaient des fruits en quantité. Nul n’y mourait de faim et les enfants jouaient à autre chose qu’à la guerre. Peut-être qu’en arrière-plan, il y avait chez ces hommes-là qui s’affrontaient à la falaise l’envie de compter parmi les membres importants de leur communauté, de s’inscrire dans l’histoire. Oui, ça aussi ça comptait, ça les poussait à se dépasser. Avaient-ils vraiment d’autre choix alors qu’ils se trouvaient accrochés tels des pantins dans l’immensité minérale, à mi-chemin entre terre et ciel, que de repousser leurs limites, d’aller au bout d’eux-mêmes.

Près de dix jours qu’ils étaient partis.
Ils se souvenaient seulement du nombre de nuits passées dans les niches de rocher. Et un nouveau matin était en train de se lever, le temps splendide, le ciel céruléen.
Pour la première fois ils apercevaient les sommets et ils se demandaient où diable ils allaient bien pouvoir se faufiler dans cette ligne de crêtes acérées, dressées contre l’espace tel un rempart infranchissable.
Toujours se concentrer sur la grimpe.
Se laisser guider par les failles, les fissures, les lignages du rocher. Ils verraient bien ce qui se passerait.

On devine qu’au cours des dernières heures ils avaient peu mangé peu dormi, cependant leurs mouvements demeuraient efficaces. Clod tout de même peinait à suivre le rythme imposé par le chef de cordée . Plus que le reste, il redoutait la glace dans les fissures qui cuisait ses blessures. Il avait déchiré un pan de son vêtement, en avait confectionné des bandages pour protéger ses doigts, ce qui avait amélioré la situation. Du moins au début. Mais maintenant que la douleur reprenait, il devait se concentrer sur ses prises, ne pas faire d’erreurs. Il ne fallait pas retarder les autres suspendus au-dessus de lui. Il faisait de son mieux.
Parfois Riks ou Mermel lançait à travers l’abîme : « Ça suit derrière ? Est-ce que ça va ? » Ou encore : « Bon sang, ça dérape ! Attention, attention. »
Et les mots rebondissaient et les sons se répercutaient en échos infinis.
À droite et à gauche, de grands pans gelés miroitaient.

Une chose est sûre, ils ne s’attendaient pas à l’épreuve qui était sur le point de survenir. Car, s’ils s’étaient préparés à affronter des bêtes féroces, ours ou loups, ils n’en avaient pas croisés jusque là, ni d’une espèce ni de l’autre. Et ce ne serait pas de la forêt que le danger viendrait, mais du ciel.
En effet, sans que rien ne le laissât supposer, tout un peuple noir s’abattit sur eux comme une averse de grêle alors que le soleil atteignait le zénith.

Il s’agissait d’étranges volatiles entre aigle et corbeau, impressionnants en taille, becs agressifs au point de couper gravement la peau rien qu’en l’effleurant. Jamais ils n’avaient connu de tels monstres. Sans doute le beau temps qui les avait rassemblés en altitude, et aussi l’odeur de la sueur humaine. Leur odeur. Ça les avait attirés, excités. Et les oiseaux étaient arrivés d’un coup, avaient crié autour d’eux, les avaient heurtés violemment de leurs ailes, voraces et cruels.
« C’est à vos yeux qu’ils en veulent ! Protégez-les ! Protégez-les ! »
Riks avait hurlé à l’intention de ses compagnons.
Il se souvenait que son père avait évoqué un jour ces créatures, il se souvenait qu’elles étaient friandes de ces matières vitrées qui remplissent les cavités du crâne des humains. Oui, c’était les yeux qu’elles cherchaient en priorité. Et les bêtes tournaient autour de leurs têtes pour les faire chuter, tentaient de les piquer au visage en rasant la montagne.

Si Riks était le plus réfléchi et le plus expérimenté des trois, Mermel était le plus puissant en muscles. Il attrapait ci et là une aile ou une patte et fracassait le corps des bêtes contre la paroi avant de les faire voltiger dans le vide. En dépit de quoi, d’autres oiseaux revenaient à l’attaque, plus méchants encore.
Il fallait tenir.
Clod s’était tourné au plus près de la paroi, front et ventre en appui, bras soulevés à hauteur des épaules pour protéger ses joues.

[ On n'est pas loin de penser que lui, Clod, le plus faible des trois, va bientôt lâcher prise et chuter à son tour dans l'abîme. Le récit semble y conduire tout droit. Cependant je ne peux m'y résoudre.
Ces garçons-là sont déjà si perdus. Ils ont quitté les êtres qui leur sont chers, filles au regard doux, enfants ou parents. Ils n'ont pas grand chose en bagage. Ils n'ont qu'un seul but : trouver le pays rêvé, l'Eldorado, le pays de Cocagne — ô démente entreprise. Parce qu'ils croient que l'herbe y est plus verte, la chair des pommes plus sucrée. Pourtant la vie qui pulse est la même d'un côté ou de l'autre.
La vie dans leur corps.
La vie dans le corps féroce des oiseaux, dans le corps des arbres qui portent les fruits.
La vie dans leurs cerveaux, espérances et pensées proches des bruits de torrent. Ils se battent pour assurer meilleure vie aux leurs. En vérité, c'est à eux-mêmes qu'ils s'affrontent, leur chemin à jamais imprimé dans la paroi comme dans un livre de pierre.
S'ils n'était que deux à rester, leurs chances de réussir s'amenuiseraient. Une chose que décidément je ne peux supporter... ]

(à suivre)

Illustration : Odlot żurawi, toile de Józef Marian Chelmónski,1871

falaise sans fin (2)

lire le premier épisode ici

Ils n’étaient plus que trois désormais.

Comme ils avaient largement progressé en altitude, leur souffle se faisait plus court et leurs muscles avaient tendance à se tétaniser à cause de l’effort continu qu’ils produisaient pour se hisser. Leur mental, sérieusement entamé par la disparition de Päl et de Ernst, était chauffé à blanc. Il y avait aussi que le jour passait.
Riks, chef de troupe, estima que la lumière serait vite insuffisante et qu’il n’était donc pas raisonnable de continuer. Il proposa de se réfugier dans cette niche rocheuse en surplomb qu’ils venaient d’atteindre à la façon de certains oiseaux, accroupis, bien serrés les uns contre les autres pour résister à la baisse de la température, toujours brutale après le coucher du soleil. Il leur fallait reprendre quelques forces.

En silence ils mâchèrent un peu de viande séchée, avalèrent le reste de sirop de bouleau contenu dans ces outres en peau de chèvre qu’ils portaient accrochées à leurs ceintures. Puis ils regardèrent les masses de brouillard qui remuaient à leurs pieds. Elles se teintaient de cendre jusqu’à se confondre aux ténèbres qui semblaient venir de très loin. De là-bas, par-dessus la forêt sans limites.
Ils pensaient aux familles dans l’attente — dans l’inquiétude forcément.
Et ils pensaient à la falaise qui leur avait volé deux de leurs frères.
Le  cri de l’un et de l’autre — les deux étaient de même nature — avait déjà empreint la couleur de leurs rêves.

Bientôt la nuit fut totale.
Ils s’assoupirent à tour de rôle — enfin, si on peut dire. Ils sombraient plutôt, assassinés de fatigue,  puis revenaient à eux brusquement, se souvenaient de tout ce qui était arrivé. Alors ils n’avaient plus guère que la chaleur et la respiration des autres, accroupis là tout contre, entre terre et ciel, pour se reconnaître vivant. Ils étaient proches à la fois du commencement et de la fin des choses, entre l’avant et l’après. Suspendus.

La première lueur du jour fut longue à venir. Un peu comme s’ils avaient souffert d’une intense douleur physique que seule la lumière pouvait soulager, ou encore les bruits liés aux gestes simples du quotidien. Le froid avait bloqué leurs articulations et, ne pouvant exécuter que de courts mouvements pour se réchauffer à cause de l’exigüité du surplomb, ils se demandaient comment ils allaient récupérer suffisamment de souplesse pour reprendre l’ascension. Intuitivement chacun semblait comprendre que la souplesse du corps allait de pair avec le désir de poursuivre mais, ce matin-là, la fatigue étreignait leurs membres comme jamais ils ne l’avaient éprouvé au cours de leur vie d’homme. Une sorte de peur – la même qui s’était annoncée quand Päl s’était fracassé le premier dans l’abîme –, étrange et glaciale pareille à une sueur, commençait à couler dans leurs yeux. Et ils n’osaient pas se regarder les uns les autres pour ne pas entamer le restant de courage.

Et puis le soleil se leva dans la splendeur.
Ne plus penser à rien. Se lancer à l’assaut du rocher, continuer.

Riks ouvrit ses paumes et réclama de serrer celles de ses compagnons qui répondirent à son geste. Leurs doigts se soudèrent deux ou trois secondes comme un nœud d’arbre. Possible qu’ils fermèrent les yeux et qu’ils murmurèrent une courte prière. Enfin, Riks se redressa, noua la corde autour de sa taille, se lança en même temps que son ombre. Mermel suivit le mouvement. Quant à Clod, il avait le visage fermé contrairement à son habitude. Ses doigts écorchés par les tressages de chanvre s’étaient fissurés et ça lui faisait un mal de chien. Il n’en toucha pas mot, serra les dents tout en fixant le haut de la paroi éclairée par l’astre éblouissant. On pouvait voir d’innombrables paillettes de mica blanc qui brûlaient dans la roche, comme autant d’expressions du feu intérieur de la terre.

(à suivre)

Illustration : Brume du matin (Morgennebel im Gebirg) de Caspar David Friedrich, 1808

falaise sans fin (1)

Ce texte a été écrit pour le Collectif Confettis en écho aux écrits des jeunes sans papiers, dans le thème de l’atelier d’écriture autour des Contes de migration.

Certains avaient eu l’intuition d’un passage à travers les montagnes, d’un col, d’un chemin de fortune qui pouvait les conduire de l’autre côté vers un pays plus facile et ils avaient décidé de se mettre en route. Les Anciens disaient que c’était inutile, que d’autres déjà avaient cherché cette voie et n’en étaient jamais revenus. Deux corps avaient été retrouvés au pied de cette falaise qui délimitait les territoires, dépecés par des mâchoires d’ours. Fallait-il qu’eux aussi s’aventurent en terrain hostile et s’offrent à des batailles sans issue, tout ça pour satisfaire leur soif de rêve ? Non, décidément ils ne souhaitaient pas les voir partir, le clan y perdrait sa jeunesse. Mais ceux qui avaient l’intuition d’un passage avaient un feu qui brûlait dans leur poitrine et ce feu s’appelait l’espoir. L’espoir d’une terre meilleure, d’une terre douce et riante. Depuis qu’ils étaient nés, ils avaient vu combien tous autour d’eux souffraient du froid et de gerçures infectées, combien il était pénible de ramasser les écorces et les tubercules en suffisance, combien les nourrissons mouraient. Le gibier était rare, décimé par des maladies étranges. Une sorte de malédiction qui durait depuis on en savait quand. Décidément, rien ne pouvait les détourner de leur projet, pas même l’avis des Anciens.

Ils étaient cinq.
Les femmes du clan leur avaient cousu des sacs faciles à porter à l’épaule et le forgeron leur avait fabriqué des pitons à planter dans les fentes. Ils avaient aussi préparé des cordages en chanvre, affûté leurs flèches et aiguisé leurs lames de couteau. Ils étaient prêts à tout affronter, même le diable.

Les trois premiers jours, ils avaient marché d’une traite à travers la forêt dense et froide pour atteindre le pied du mur infranchissable. Là, ils s’étaient accordés une halte, avaient choisi l’endroit pour installer le campement d’où ils pourraient explorer les failles, s’exercer à l’escalade, choisir les meilleures voies de grimpe.
Et c’est vrai que ce mur était incroyablement haut et abrupt. Ils n’en avaient jamais vu de pareil, sauf Riks qui une fois, lors d’une campagne de chasse avec son père, avait vu de loin la montagne. Son père lui avait dit qu’en toute saison la brume s’accumulait contre les parois et empêchait d’en distinguer le sommet. Et c’était vrai, ce mur semblait ne jamais finir. Donc ils avaient planté des pitons pour estimer le comportement de la roche – par chance elle ne semblait résister – et ils avaient planté mille fois leurs ongles dans les fissures pour se hisser et exercer à plein leurs muscles. Ils s’en sortaient plutôt bien. Le soir ils discutaient autour du feu, se chamaillaient comme le font les hommes jeunes avant de sombrer dans un sommeil profond tandis que l’un d’eux veillait sur le campement à cause des bêtes sauvages.

Quand ils eurent le sentiment de s’être acclimatés suffisamment à la paroi, à sa structure, à ses difficultés, ils tinrent conseil à la façon des Anciens et Riks prit la parole. « Vous devez vous concentrer sur vos appuis, maîtriser votre souffle. Ne vous laissez jamais distraire. Notre réussite en dépend. »
Le lendemain ils réunirent leurs affaires et attaquèrent le mur une fois le jour levé. Aucun ne parlait. 
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passage

« Ça y est, je suis passé. Ça a été long, mais je suis passé de l’autre côté. Il était temps parce que j’en avais marre. Je leur répétais à tous qu’ils ne pouvaient pas savoir ce que c’était, la vieillesse, le ralentissement des fonctions du corps, la fin du voyage. Qu’ils ne pouvaient pas comprendre. C’est une chose qui ne s’imagine pas, qui s’apprend seulement en traversant la frontière, un jour une nuit une heure encore et encore. Ah pour ça rien à dire, ils étaient tous gentils avec moi — moi, le râleur perpétuel, le vache, le frondeur. Ils venaient me voir, ils apportaient des choses à boire et à manger. J’essayais de participer pour leur faire plaisir mais impossible d’avaler du solide, rien qu’un peu de Champagne et encore. Ils tenaient des propos optimistes. Vous parlez, au stade où j’en étais, c’était de la pure science fiction que d’espérer quoi que ce soit. Écroulé dans un divan sans pouvoir me redresser tout seul, gémissant à peine remuant, pâle comme si le sang avait déjà quitté mes veines. Ci et là j’arrivais à grogner, à balancer une blague cynique. Ils applaudissaient, ils riaient, ils parlaient de la fin comme d’une lumière éblouissante. J’avais hâte de voir ça, je l’avoue. En tout cas j’étais content de les rencontrer tous, au moins je les aurai amusés jusqu’au bout.

La personne qui me manque le plus, c’est ma Colette. J’entendais sa voix dans la cuisine, pas loin. Jamais loin. Elle veillait à tout, bonne jusqu’au bout des ongles. Elle m’a gardé près d’elle dans son appartement — pas question de m’expédier à l’hôpital. Elle essayait de trouver ce qui me ferait plaisir, un bouquet d’œillets, un croissant pour tremper dans mon café au lait. J’en fichais la moitié par terre, mais elle ne pestait jamais, elle disait que ce n’était pas grave. Ma Colette. Toujours de bonne humeur. Je lui ai offert une bague sur le tard après vingt ans de partage. Quand même je ne lui ai pas beaucoup donné, j’ai été un drôle de bougre. À présent elle va pouvoir respirer, se retaper, parce que je l’ai bien usée avec mon caractère et toutes mes bêtises.

Il y a eu aussi mes infirmières, elles passaient le matin et le soir. Des saintes femmes. Non mais c’est vrai, j’ai admiré leur dévouement, elles qui ne s’occupent que de vieux bonhommes comme moi en train de se dessécher sur pied. Elles me donnaient la main, me faisaient marcher comme un enfant jusqu’à la salle de bains où elles m’habillaient ou me mettaient mon pyjama. Il n’y a pas longtemps, Myriam — celle du soir — avait attrapé un gros rhume et elle ne voulait pas m’embrasser de peur de me le refiler. J’ai insisté. « Moi j’en veux bien des microbes ! » De toute façon c’était ma dernière semaine, je ne risquais plus grand-chose. Je suppose que depuis mon départ, la case avec mon nom dans leur agenda a trouvé un nouveau preneur. Inévitable cycle de la vie et de la mort qui nous avale.

J’ai essayé de me montrer courageux au maximum mais il y a des limites. Progressivement les forces m’avaient quitté, je ne pouvais plus écrire, même plus lire. Plus rien à faire en dehors de regarder la téloche. Vous parlez d’une distraction. Quand j’ai commencé à être confus, ils se sont décidés à me mettre sous morphine. Je n’avais rien contre, j’avais convoqué les miens la veille, mes enfants et leur mère, alors j’étais tranquille. De toute façon j’en avais bien profité, de cette vie terrestre. Alors je me suis laissé glisser tout doux vers la plage du Nord où j’avais peint mes aquarelles il y a quelques années. J’ai toujours aimé l’aquarelle, ce côté diffus impossible à maîtriser, cette collaboration du papier et de la lumière. Le temps était un peu couvert, propice à la méditation. J’ai entendu Colette qui parlait au téléphone, le docteur est passé. J’ai perçu leur présence et puis quand Colette s’est assoupie, j’en ai profité, j’ai arrêté de respirer. Un certain mardi de février, 6h du matin. D’après moi, c’était le bon moment. Juste après elle s’est réveillée et elle a beaucoup pleuré, là, toute seule à côté de mon lit avec la nuit dans la fenêtre. Et puis elle a appelé les autres.

Elle a choisi ma veste grise assortie à mes marines au-dessus de ma tête et elle a posé une statue de Bouddha sur le bureau. Quelques fleurs. Et puis voilà. Elle a aussi pensé à mettre un cahier pour que les gens écrivent leurs sentiments. C’est bien. Le jeudi ils m’ont conduit en voiture funéraire dans le pays que j’ai choisi pour mon dernier repos. Aujourd’hui c’est vendredi. Ils sont un certain nombre à être venus pour me déposer là, dans cette terre austère que j’ai cultivée et que j’aime tant. Ne pleurez pas, il me plaît à présent de m’y fondre. »

Texte de Françoise Renaud
Brightside bridge, photographie de Bona Mangangu

grande muraille

Quelque part sur la frontière nord de la Chine, entre IIIe siècle et XVIIe siècle…

Tout là-bas, le soleil en chute libre.

Quelqu’un le suit des yeux. Un homme.
Il sait que, lorsque la terre sera plongée dans les ténèbres, l’astre continuera de peser sur la mémoire du corps, en particulier les paupières, petites plaies et brûlures ne pouvant s’arrêter de suppurer. Pupilles brûlées aussi, pellicule opaque troublant la vue. Pareil pour chacun des hommes du chantier. Ajoutés à ça, la poussière, le sable, la poudre issue des roches qu’ils taillent polissent et transportent sur leur dos. La sueur qui pique la peau aux écorchures, repoussée d’un mouvement automatique du poignet. Si cruel ce pays désertique, torride le jour, glacial la nuit, avec des hordes de barbares qui déferlent pour dérober le peu qu’ils ont, quand bien même ils se trouvent défendus par une garnison de soldats — pas du tout la main-d’œuvre qu’ils protègent, plutôt la muraille en train de se construire, et aussi les victuailles et les tentes du campement hérissées d’étendards où ils séjournent tous.

Une fois le soleil enfui, l’ombre met à nu les souffrances, corps rompus abattus sous des bâches. Un court répit. Quelques heures gémissantes. Le rêve les emporte loin — rien d’autre que le rêve pour tenir —, loin dans le giron doux des femmes, mères et amantes laissées en arrière ou simplement inventées, loin dans la tendresse d’une progéniture perdue.

Ses rêves à lui ont la dureté du granit puisé à cœur de montagne, matière primitive, lave, fluide sanglant, si bien qu’il leur fait barrage — il ne survivrait pas à l’appel de ces choses douces inaccessibles. Il choisit de se remplir du monde en train de se construire en dépit de la douleur et de la faim, il épie le vent, les nuages, les herbes, les arbustes, les bêtes qui fuient dans leurs terriers. Il respire rumine le monde comme on marche, vivant tout simplement, la chute du soleil révélant chaque soir la topographie des lieux — il le sait, chaque soir il regarde — et, dans l’instant précis où l’astre chute, la véritable courbure de l’univers. C’est là sa plus grande joie.

Beaucoup plus tard, des voyageurs équipés d’appareils à photographier viendront admirer ces formidables fortifications, ils s’égaieront pépieront telle une bande d’oiseaux gris et ils repartiront comme ils sont venus sans rien percevoir de la profondeur infinie du temps et de la couleur violente de la terre, nourrie de sang humain et de crépuscules.

Life on Mars, photographie de Rick Glay

le Trouve Tout du Livre

Un ami m’a écrit après avoir visité l’endroit :
«… lieu insolite, planté là, quasiment nulle part, amarré au bord du canal : la chapelle, le pont, les péniches, les platanes… et bien sûr, La Librairie. Faut-il d’ailleurs dire librairie ? Ma première pensée, lieu de perdition, me paraît bien plus appropriée. Errer dans le dédale des rayonnages, hésiter entre beaux-arts et littérature, feuilleter fiévreusement, et enfin succomber voluptueusement sur une peau de chagrin ! Une bien belle perspective… »

Le Somail : un port-hameau lié à la construction du canal du Languedoc (achevé en 1682 ), un site protégé. Il faut s’y rendre exprès ou y faire étape si l’on navigue par ces voies tranquilles bordées d’arbres. On ne sait pas dans quel pays on se trouve. Soleil âpre, vent, platanes. Quelque part dans le Midi sans doute, à l’intérieur des terres.
On franchit le vieux pont de pierre en dos d’âne.
Là, juste derrière, un bâtiment qui n’exprime rien au dehors de ce qui palpite au-dedans, une sorte de grange.
On raconte que c’est une librairie, on franchit le seuil et on n’en revient pas. Bien plus qu’une librairie, c’est un temple, un édifice de rayonnages improbables où vibrent des milliers d’ouvrages de toutes époques admirablement rangés et recouverts d’un film transparent plié dans les règles de l’art qui laisse deviner combien ils ont vécu . Un labyrinthe immense et intime à la fois. On y circule à l’aise, on se laisse faire, on fouine, on s’empare d’un livre et puis d’un autre, on picore, on dévore, on adore, on ne résiste pas, saisi — plus ou moins rapidement — par l’envie d’emporter avec soi quelques-uns de ces biens étranges qui tiennent dans une seule main, recueils de mots qui nous promettent rêves et vertiges.

J’y ai déniché un Fernando Pessoa, deuxième volume du Livre de l’intranquillité, qui débute par ce merveilleux paragraphe que j’ai livré à haute voix sur le champ à une amie qui m’accompagnait. «J’ai duré des heures ignorés, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j’ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l’histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer…»
Le rythme des mots semblait s’entortiller avec l’instant qui passait, enchevêtrant les êtres en lecture ou errant au hasard des rayons dans un mouvement grandiose invisible.

J’ai senti tout l’amour porté comme une ombre sur chacun de ces livres, leurs auteurs vivants ou disparus, de toute façon entortillés vivants dans les glyphes et la chair du papier.

Au centre de l’espace, un poêle à bois autour duquel on imagine les visiteurs regroupés en hiver après leur errance, un verre de vin chaud à la main.

©FR, août 2013
Photographie de Françoise Renaud, 2013

corps souple de l’île

Un texte dédié à Charlotte et Jean-Christophe

Il existe une île dans le Nord armoricain, ou plutôt une suite d’îlots rocheux parsemés sous le drap du ciel, noirs et roses et bleus, où la réalité s’estompe au profit du sensible, où chaque parcelle de terre délivrée des poussières par le bal des marées modifie ses contours en émergeant ou s’ennoyant, un peu comme l’animal s’aplatit dans l’herbe pour se fondre dans le paysage.
J’y séjournais hier encore.
Et j’y ai vu comme une fissure entre la côte et l’île, une fracture suintante mouvante froissée de courants où le bon nageur se perdrait à coup sûr.

Quand la mer se retire comme ça — on ne sait pas où elle va —, on dirait un vaste chantier en attente. Plantés sur le rivage, on attend aussi, nous les vivants. On attend la remontée des eaux, la volte-face du vent épicé, on attend l’arrivée du bateau pour rallier l’île ou au contraire s’en retourner vers le continent.
Et on contemple le ciel forcément.
Et l’eau. Et la ligne de terre en face. Et le ciel à nouveau.
On attend.

Pour être née sur un autre rivage un peu semblable, j’ai reconnu le corps de ce pays dans sa rudesse et sa souplesse. La nature des roches diffère mais la présence de l’océan confère aux courants d’air la même odeur et on ne sait plus où porter les yeux tant les choses à voir sont multiples. J’ai ressenti parfois une subite mélancolie à cause de la fugacité, à cause des barrières invisibles qui séparent du divin bien qu’on soit loin des villes. En arrière, le souvenir de la fracture qui borne le territoire de l’île et donne l’impression d’être passé de l’autre côté. Et puis l’idée qu’on va partir un jour, quitter le monde d’ici pour gagner les déserts de lumière blanche. D’autres îles, ailleurs. On aimerait qu’elle ressemble à celle-là avec des jetées embrumées et des chaos de granite à border l’océan .
Et maintenant j’aurais tant à écrire pour vous dire la pureté du vent, les champs juste fauchés au bord des prairies marines, les jardins noyés de roses et les agapanthes au bord d’éclore.
De tous côtés, ce chant à notre portée : nuages vagues vent champs de pommiers et murs de pierre. Forcément on oublie l’habituel de la vie. De l’autre côté de la fracture, on se laisse fasciner.
On jouit de l’île.
On jouit de la splendeur.

Le vent enfle avec la marée montante, les maisons sont tapies, pas de voitures. Le soir, quand les visiteurs s’en sont allés, quand les lumières du village s’éteignent, il n’y a plus que le cœur de l’océan qui bat et notre sang, mouvement vital au milieu de la voie lactée.

Photographie : Embarcadère de Bréhat, ©FR, juin 2013

dur et compact le sol

Dur et compact le sol de la cour où il courait sautait tournoyait sur lui-même, se propulsait en diagonale, longeait le mur en une série de petits pas de côté, dos à frôler la pierre, puis repartait vers l’arrière, contournant avec agilité les deux trois arbustes maigrichons plantés depuis des lustres dans des pots ébréchés, se pliait se courbait, relevait brusquement la tête et dégageait sa gorge jusqu’à faire mal, en même temps jetait les bras en l’air et faisait bondir ses genoux contre sa poitrine d’un mouvement brusque et énergique tandis que son père depuis l’atelier le regardait faire, perplexe, inquiet — enfin, quelle mouche l’avait piqué ? —, surtout qu’à un moment donné, alors qu’il s’était livré à ces étranges et bondissantes pratiques durant plusieurs semaines et même plusieurs mois, il avait ôté ses chaussures bien que ce fût l’hiver et c’est pieds nus qu’il avait alors couru sauté contre la pierre et contre la terre humide et grasse, gravillons intégrés à la terre et bien d’autres matières accumulées en cet endroit depuis que les arbustes avaient pris place dans le décor, et la sensation était venue alors qu’il n’avait pas encore douze ans, une sensation qu’il développerait plus tard jusqu’à prendre plaisir,

—    un incommensurable plaisir —,

comme si le corps avait soudain acquis suffisamment de légèreté pour décoller et rester suspendu plusieurs secondes au-dessus du sol,
souffle, flux, sang interrompus pour laisser place à la folie de danser,

folie qu’il ne l’avait jamais quitté,
chaque endroit de son corps, chaque fibre de ses cuisses, chaque parcelle de ses pieds ayant été supplicié à un point incroyable, donc corps et pieds devenus solides et souples à la fois, doués d’extension et de rétraction pour voler comme ça au-dessus de la scène tel un oiseau rare, artiste engendré par une suite d’hivers rigoureux et un apprentissage sans relâche en dépit des désaccords qu’il avait avec sa famille, surtout avec son père,

voilà ce qu’il pensait ce soir-là après le spectacle, épuisé et rempli de son succès, se revoyant petit garçon et repensant au sol dur et compact de la cour où il avait tant couru sauté tournoyé sur lui-même, où il s’était propulsé de toutes ses forces en diagonale à frôler les arbustes maigrichons plantés là depuis des lustres alors que son père le regardait depuis l’atelier en hochant la tête.

Texte écrit lors d’une performance en direct (ZAL, Montpellier, 20 octobre 2012) et retravaillé aujourd’hui
Illustration : dessin sur kraft, Marc Na

la nuit était froide

[...] La nuit était froide. Un lot d’étoiles scintillait au milieu des nuages noirs et le phare jetait son puissant pinceau de lumière vers le large toutes les cinq secondes, puis toutes les trois. Aucun bâtiment à l’horizon. Le vent du sud était puissant et la mer bien formée.
Parvenu au pied du remblai, il bifurqua pour emprunter le chemin aux oiseaux qui ourlait le relief des dunes. Il n’eut aucun mal à reconnaître le bouquet de tamaris sous lequel il avait déposé son panier le jour du pique-nique. Il repensa à Mia qui était arrivée en conduisant l’enfant par la main. Si elle s’était trouvée à ses côtés pour cette balade nocturne au bord de la mer, il aurait passé le bras autour de ses épaules — ah cette façon unique qu’ont les humains de s’accompagner, de se réconforter — et il aurait caressé son cou, et aussi ses cheveux soyeux et très noirs qui cachaient son visage. Misérable consolation. Enfin tout de même il aurait apprécié de toucher et chérir quelqu’un d’aussi gentil qu’elle, de percevoir sa chaleur, et ils auraient marché ensemble le long du rivage sans avoir besoin de se parler jusqu’à trouver un endroit qu’ils auraient jugé agréable, replat bien dessiné au pied de la dune ou cuvette sableuse à proximité de l’eau. Tranquillement ils auraient déposé leurs affaires dans le même périmètre, ils auraient ôté leurs chaussures et ils se seraient assis pour regarder le spectacle. Le vent fou aurait bousculé leurs têtes. Sans se lasser, ils auraient écouté le fracas blanc des vagues et ils auraient surveillé l’enfant qui voulait toujours jouer trop près du bord avec le sable.
Mais elle n’était pas là, l’enfant non plus.

Il tourna la tête vers le port.

Plus rien n’était visible de la jetée assaillie par les déferlantes et les lumières des quais, déjà lointaines, s’estompaient à cause des embruns en suspension.
Il continua à avancer.[...]

extrait de Petite musique des vivants
roman à paraître en novembre 2012, chez CLC éditions
Photographie de Hicham Gardaf

peau tendre

- Alors ça commence quand ? J’en ai marre maintenant.
- Ils attendent la nuit, j’te dis, sinon ça fait moins d’effet.
- Ah bon, tu crois ?

Une histoire de nuit, de soleil enfui. En bref, une histoire de temps qui passe trop lentement pour les enfants, perception ajustée au nombre d’années qu’ils ont connues et à l’envie de mordre.
Ils ont la peau tendre parcourue de sang bleu, ils ont envie d’en voir davantage, ils ne connaissent pas la patience.

Bientôt des feux explosent au-dessus de leurs têtes, pareils à des poulpes géants, des pluies de météorites, des gerbes d’or et de sang. Pour une première navigation dans les dédales de la matière cosmique, ça y va fort. Mais les enfants adorent être surpris, effrayés même — ils le désirent tellement qu’ils le disent dans leur sommeil.
Et ils partent plus haut plus fort, portés par les nuages du monde.
Au matin ils ouvrent les yeux, chaque nuit les referment.
À toute allure ils vieillissent. Paul, Enzo. Elle aussi.

Le retour du silence après le bouquet final laisse flotter une espèce de sourire sur les visages éprouvés, ruinés.
La lumière devient vestige, empreinte dans la mémoire de bronze.

Texte d’une variation « Métamorphose du portrait »
Photographies de Marc Dantan
(publié dans le magazine de Autour des Auteurs, mars 2008)


esprit de la forêt

Don Pablo Amaringo était péruvien, peintre et chaman. Il est mort récemment. Il déchiffrait les histoires — les folies — qui traversent le cerveau des hommes quand ils acceptent de lâcher prise et voyagent aux frontières de la terre et du ciel.

Chez lui, toujours la science du détail et l’omniprésence du spirituel.
Entre forêt de neurones et tissu végétal amazonien.

Le magazine n°16 de AUTOUR des AUTEURS avait publié un dossier sur ce peintre en février 2010.

India, ganga (2)

Rive nue, déserte.

Le vent y soulève par épisodes des nuages de poussière. Au cours des dernières crues il s’est formé des renflements d’argile, reliefs pénibles à franchir pour les marcheurs qui s’en viennent par petits groupes depuis les villages et les campements éloignés jusqu’aux paillotes des passeurs.
La rive nue participe du fleuve. Elle est sa zone libre, le poumon de la ville sanctuaire.

Extrait de L’autre versant du monde, roman, CLC éditions, 2009
Ganga, Vârânasî (India) – ©FR

âge de pierre

Cet endroit, Zoa l’a déniché en amont du campement établi sur la rivière depuis la dernière lune. Tous les jours elle y va.

Plus qu’une rivière, un torrent.
La progression est lente et compliquée du bord où le soleil se couche. Profusion végétale. Peu de lumière. Bientôt, une sorte d’escarpement constitué de roches blanches aux filons oxydés. Et puis, sous la plateforme, une vasque naturelle protégée par un bouquet d’aulnes — il faut la connaître pour la trouver.

Là, toujours une odeur de cervidé.
Zoa s’accroupit et se penche.
Dans le miroir d’argent elle voit se dessiner le contour tremblant de sa tête, l’arête de son nez, sa bouche ouverte pareille à celle du poisson qui bataille pour remonter vers la source. Ni algues ni écume. Les frondaisons d’un arbre abattu par une récente tempête protège bien des remous. Et l’eau s’écoule droit depuis le pan de ciel, depuis les feuilles qui l’ont recueillie sans être souillée. Elle a la couleur du mercure.
Zoa rit et grimace, étudiant son image.

Mawh, le chef du clan, ignore où elle est allée se fourrer depuis la matinée et il s’inquiète. Mawh porte un arc à l’épaule, carquois dans son dos. Hier il a guilloché ses pointes de flèches et il a composé pour elle un collier avec des coquilles blanches et des plumes de rapace.

Photographie : © Barbara Heide

chat gris

Envie aujourd’hui de laisser place à deux amies, l’une pour les mots, l’autre pour l’image…

Il était une fois une jolie fille qui s’appelait Françoise. Elle avait de longs cheveux de feu et plein de chats — les uns dans des paniers, les autres dans le lavabo ou suspendus sur un fil à linge ; elle en avait plein son ordinateur, de toutes les couleurs. Mais elle habitait un pays où soufflait tous les jours un très grand vent. Le vent décoiffait son jardin, faisait voler ses chats très loin dans des jardins où Françoise ne pouvait aller sans le secours des fées.
Une fée vint lui rendre visite, par un jour de grand vent évidemment, elle était suivie de tous ses chats, ceux du fil à linge, ceux du lavabo et d’autres encore : Grisfou, Trifouille, Castor et Pollux (ça c’était des jumeaux), Louisiane, Louison, Belle-âme, Chanson, Hermine et Blason et bien d’autres encore.
Et elle conseilla à Françoise d’écrire une histoire sur le vent, les chats et leurs amis. Mais Françoise était partie aux Indes où elle avait trouvé la misère, la sagesse, et retrouvé l’amour. Alors comme c’était un très long voyage, la fée l’attendit sur un banc du jardin.
Et Françoise revint « pleine d’usage et raison », vivre entre ses amis le reste de son âge. Mais le vent continuait de décoiffer le jardin et de faire voler les chats. Que faire ?

Texte : Denise Miège-Simansky / Photographie : Jacqueline Cauwet

ville, ailleurs

Cette ville existe en moi depuis longtemps — une chose que j’ignorais.
Son visage était caché derrière d’autres visages, empoussiéré, enseveli. Il a suffi d’une bouffée de vent d’est pour qu’il se ranime et me saute au nez.

C’est à cause d’un ami rentré de là-bas avec de la myrrhe et des images. Maintenant il parle d’elle. Il est intarissable. Il parle des chemins à cœur de pierre, des façades de brique et de chaux. Il parle des bazars et des boutiques où foisonnent les épices et le miel. Il parle des ombres noires qui se faufilent dans les portes cochères. Il raconte aussi la foule dans la rue qui, depuis peu, gronde à certaines heures.
En arrière les montagnes farouches.
Parfois silhouettes rapaces au violent du soleil. Parfois plomb d’une tempête de sable à venir.
Il dit que l’âge n’a plus œuvré sur sa face durant son séjour. Il dit que son cœur — plus ancien que son corps — en avait déjà la mémoire. Comme greffé en ses parois depuis l’origine, le profond silence du désert.

De ces voyages hors du temps, on ne sort pas indemne. S’affûtent des parts de conscience jusqu’à faire mal et il faut reprendre souffle comme après l’effort.
Tard dans la nuit, lui reviennent le décor blanc de la chambre qu’il occupait et la plainte de la ville. Point d’effacement dans la distance : toujours plus brûlant à grandir.
Il pense que nous ne sommes que de vieux enfants.

© FR
Photographies :Trajano Caldas, Yemen, 2007

vague

pluie noire
cette fois, vague noire — il n’y a pas de mots
déferle, ravage

On pense à la fin de quelque chose qui aurait commencé il y a très longtemps, au bord de la mer.
La mer engendre et assassine. Elle appelle à son voisinage, donne brise et nourriture, un jour elle tue. Elle est vie mort, écume boue, phosphorescence ténèbres. Sur ses rivages les hommes sont en morceaux. Dans leur ventre, le fracas — on ne peut l’imaginer.

nous sommes en hiver
il neige sur ces collines qui bordent l’océan
ils ne pleurent pas, ils ne sentent pas le froid
la  plaine est grise, jonchée d’innombrables débris  —  rien à dire, seulement chercher dans les décombres

ici et maintenant

On dirait que nous sommes aveugles.

(côte nord-est du Japon – 11 mars 2011)

Prémices, de Laurence Briat, 2010, huile sur toile (130 x 70)

champ lumineux parcouru de sillons

Des minutes ou des heures — peut-être davantage — que les ténèbres avaient englouti sa chair jusqu’en ses fibres profondes et avaient envahi sa bouche d’un goût âcre et terreux, à peine le souvenir d’un vaste effondrement, d’un fracas d’outre monde, ensuite ces ténèbres pareilles à une eau couleur d’huître avec végétation et poissons ondulant dans un maigre courant, le fond rocheux vibrant en continu et à l’unisson des parois depuis l’électrochoc alors que sa conscience n’en finissait pas de revenir : lente plaine d’albâtre, soudain plus lumineuse et parcourue de sillons, sépia pour la plupart et oscillant telles ces colonnes de fumée qu’on voit s’élever au-dessus des villes en ruines, puis reflets, découpures en feuillage et lignes courbes projetées à l’envers des paupières à la façon d’un théâtre d’ombres, celles-ci palpitant au moment de se soulever au prix d’un effort indicible, enfin, pour peser le désastre et constater ce qui restait de son propre corps, de ces jardins et de ces palais qu’il avait tant aimés alors que des voix s’en venaient par-dessus du chaos, loin, très loin — les sauveteurs sans doute —, voix des hommes en train de sonder les sédiments et de remuer les gravats pour tenter d’arracher quelques vivants à leur tombeau, comme si quelque chose pouvait encore être sauvé, pensa-t-il, suite à quoi il s’abandonna sans plus de défenses au vacillement vertigineux du gouffre comme s’il avait chuté d’une haute falaise tout au bord de la mer.

©FR
Photographie: Abattus, Joëlle Colomar

improbable rencontre

Cet extrait (tiré du roman Sentiers Nomades, éditions AEDIS, FR© – 2003) sera lu le 4 novembre lors de la soirée NÛBA, une collaboration inédite entre le CCI Musique Sans Frontières et Autour des Auteurs, avec l’ensemble andalous EL MEYA.

Quelques jours plus tard l’afghan révèle enfin ce qu’il cachait, sans doute parce qu’il revoyait la scène avec une clarté si prodigieuse qu’il ne pouvait plus la garder pour lui.

Une femme marchait, belle dans ses jupes en désordre. Elle s’appelait Charifa et elle était le centre de son univers quand il était tout jeune homme. Souvent il la rencontrait en cachette et ses mains et ses épaules tremblaient à cause du feu qui l’habitait. Il affirme qu’aucune de ses exaltations suivantes n’avait été à la hauteur de celle-là.
Une fois ses études achevées, il était retourné à Kaboul en tant qu’agent chargé du développement des industries laitières. En 1978, il voyageait avec une équipe de chercheurs vers Mazar-i-sharif dans le but d’installer des chambres froides pour la conservation du lait. Après la collation de midi, il s’était écarté de la piste pour rejoindre un petit torrent qui bondissait au fond de la gorge. Agrippé à des buissons rabougris, il avait contemplé la nature et il avait remarqué sur le sentier à l’aplomb une femme en compagnie d’enfants. Elle conduisait par la bride un mulet chargé de ballots. Il n’aurait su dire par quel prodige une circonstance pareille avait pu se produire, pourtant c’était Charifa, sa princesse de naguère, celle qu’il avait si souvent nommée « sa bien-aimée ».
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paysages rêvés

Depuis la ligne des collines, des hommes observent le territoire. Ils ont des épaules larges et des chevelures épaisses. Leurs yeux sont affûtés, habitués à chasser. Ils ne s’étonnent jamais de découvrir ces forêts, ces chaos calcaires, ces friches à l’infini. Longtemps qu’ils sont nés dans ces limbes et leur vie est de toute façon dangereuse.

Renflements,
bourgeonnements,
crêtes incandescentes,
arborescences mauves et garance telles vagues géantes émaillées de zones ténébreuses.
On dirait une autre planète, une planète de chair où les puissances célestes impressionnent les démons, où les créatures se réfugient dans les arbres ou dans les terriers pour échapper aux bêtes farouches.

Je suis sûre que Jeannine Gilles-Murique a parcouru un jour ces crêtes dans la lumière matinale. Ensuite, les paysages se sont façonnés à l’aune du temps soufflé dans ses veines pendant qu’elle peignait, à l’aune de ses inspirations les plus secrètes. Elle a aussi pétri des corps tout juste sortis des sables et des limons. Des corps en pleine naissance, vibrants de tout de qui arrive à ‘être au monde’ – de ça je parlerai une autre fois…

FR ©,  5 août 2010

huiles sur toile, Gilles-Murique (1924-2002)