pélerinage

Les ondées sont fréquentes, les vents lourds et les tombes noyées sous les fleurs. Les pépiniéristes ont proposé cette année des chrysanthèmes à quatre ou cinq têtes de coloris différents.
− C’est qu’ils sont inventifs, a commenté mon père.
De grands nuages occupent les bordures du ciel. En perpétuel mouvement, ils s’offrent tel un spectacle sauvage.

Hier, nous étions au pays de ma mère pour fleurir les tombes et visiter les derniers vivants, oncles et tantes à présent avancés dans l’âge, affrontés à bien des petites misères — le physique qui lâche par morceaux, on ne peut rien y faire —, résignés, néanmoins amers de se voir vieillir, affichant non sans fierté le nombre de leurs descendants comme si ceux-là avaient le pouvoir de les sauver de la déchéance, voire du tombeau, énumérant leurs prénoms, butant forcément sur les derniers impossibles à retenir, empruntés à des mondes dont ils n’ont pas idée.
Nous : je veux dire mon père ma mère et moi, équipage occasionnel pour ce pèlerinage de Toussaint.
Je l’avais souhaité.
Certains de nos hôtes auraient passé l’arme à gauche à mon prochain passage — une question de statistique — et les circonstances seraient propices à la réminiscence entre café ou verre de vin ou les deux accompagnés de gâteaux secs présentés dans l’incontournable boîte en métal ornée de personnages en costume breton. Le genre de communication que j’apprécie, voire recherche.
Et en effet les albums photos n’ont pas manqué de sortir des placards, chacun s’y penchant à son tour pour reconnaître Samuel, Paul ou Simone, recherchant le nom de la ferme ou du village et précisant la date à laquelle avait dû se dérouler telle scène ou telle autre. Ça n’était pas comme aujourd’hui où l’on mitraille à tout de bout de champ, appareils numériques, téléphones ou véhicules tous terrains passés au rang des possessions ordinaires — rien d’acquis de haute lutte finalement.  À l’époque les clichés étaient rares et les familles ressemblaient à de vastes tribus qui s’inventaient comme toutes les tribus des signes d’appartenance et des codes de ralliement pour rendre le désert moins hostile.

Ainsi ils étaient là devant moi, frères et sœur de ma mère émouvants avec leurs parlers approximatifs, leurs gestes gauches, leurs corps empâtés bien qu’ayant travaillé dur et leurs sentiments disciplinés par la morale catholique tels les derniers témoins du monde la campagne, un monde basé sur la terre et l’abnégation de ceux qui la bêchaient la fourrageaient l’ensemençaient, gratifiés par de maigres joies, le reste du temps englués dans le silence.
Leurs visages étaient doux, ci et là éclairés par un souvenir cinglant.
− Mais c’est lui, Joseph. Il devait avoir quinze ans. C’est fou comme on le reconnaît bien.
J’aurais voulu relever dans mon carnet leurs réflexions qui, outre leur maladresse, piquaient à vif la nature profonde des choses mais l’acte d’écrire aurait interrompu le fil, du moins déporté sur moi l’intérêt, du même coup nous aurait éloignés du partage. J’ai repoussé l’idée, participant à ma manière, écoutant observant frôlant leur manche à l’écoute de leurs moindres tremblements.
Seul au bout de la table, mon père attendait.
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entre bras (3)

On aperçoit les arbres par la fenêtre ouverte. Un léger vent les agite. Quelques nuages au ciel. Le temps s’écoule.
Ils goûtent à la beauté du moment.
Puis ils se souviennent, inévitables bribes soulevées par le contact entre eux nouvellement rétabli.

Le même pays les a nourris — pas n’importe lequel, un pays fort, un pays de mer. Chacun en a gardé un goût affirmé pour la baignade, le vent d’ouest, les tempêtes d’équinoxe.
–  Cette couleur de sable, sais-tu qu’on ne la trouve nulle part ailleurs ?
Et c’est vrai pour toutes les composantes de cette côte qu’ils aiment plus que tout autre lieu.
Un paysage, ça vous forge les sens et le corps en dedans.

Outre le pays, leurs père et mère ont contribué à leur croissance avec ce qu’ils avaient de pire et de meilleur, on ne peut pas revenir là-dessus. La vie était sévère, maigre en douceurs. Peu de jouets. Un tas de sable dans le jardin avec des petites voitures, des billes en verre coloré, un vieux cheval de bois. Plus tard ils faisaient des parties de Grand Voyage quand il pleuvait, jeu de société offert lors d’un anniversaire — il s’agissait de déplacer des pions sur une carte du monde. Ensemble ils s’étaient donc initiés aux mystères des cinq continents.
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