Sentiers Nomades

roman
éditions AEDIS, 2003

« Il serait facile de croire qu’il a rêvé tout cela : galettes de pain croustillant, raisins luisants comme des natures vivantes, grande beauté des jeunes filles. Pourtant ces images se sont bien imprimées dans les tissus de sa mémoire et, défiant l’épaisseur du temps, il les remue et se souvient des hommes enturbannés d’étoffe aux visages graves et membres brunis au fer du ciel qu’il avait dû croiser alors qu’il traversait le bazar avec son père. »

Un afghan forcé à l’exil évoque le Kaboul de son enfance, les traditions et les vertus de la vie nomade. La douleur est d’autant plus vive que ce monde est en voie de disparaître.
Sentiers Nomades recueille une mémoire – un acte nécessaire –, explore jusqu’à l’origine de nos vies.

pour commander

EXTRAIT

samedi 10 février

Ce matin il me parlait de son père.

« Je le revois d’aplomb sur ses jambes, peau durcie par le sable et le soleil, quasi indestructible. Chaque matin il installait son tapis de prière à l’endroit où le soleil pénétrait la maison et je le rejoignais sitôt réveillé. Une sorte de rendez-vous, une rencontre inédite avec lui. Il ouvrait grand son tchapane, en hiver réchauffait mes pieds dans ses mains larges. Parfois il récitait un poème qu’il tenait de son père ou de son grand-père. Par exemple celui-ci :

Les feuilles d’arbre sont toutes vertes,
un genre de livre pour celui qui a le regard.
Chaque feuille est une page
qui décrit la connaissance de la liberté.

À l’âge de six ans, il m’avait enseigné les rudiments de l’écriture ainsi qu’il l’avait fait avec mes frères aînés. Nous utilisions de la craie sur une planche en bois ou bien d’encre noire facile à nettoyer. Durant ses ablutions je préparais l’encre et taillais le roseau. Il répétait : « Si tu veux apprendre à écrire, mon fils, alors tu dois écrire, écrire, écrire encore. » Quand son regard se posait sur moi et quand sa main pressait mon épaule, je me sentais investi par la grâce et les petits signes à la craie devenaient plus commodes à maîtriser. Mon père était un bon maître, il savait façonner la tête de ses enfants tout comme il savait les protéger du froid et de la faim. Plus tard j’avais eu le privilège de l’accompagner à ses comptoirs, il était négociant. Chemin faisant il saluait les voisins, prenait des nouvelles des malades, remboursait ses dettes ou faisait ses achats. Il était très connu et si estimé qu’en traversant le bazar, il n’était pas rare qu’un homme se précipite pour lui baiser les mains ou se prosterne à ses pieds. Il ne craignait pas d’embrasser les lépreux. Moi, petit garçon ébahi accroché à sa jambe, j’assistais donc à toutes sortes de scènes et entendais toutes sortes de palabres. Sans le savoir, j’étais en train d’apprendre à utiliser mes yeux. »

L’Afghan avait croisé ses mains brunes par-dessus ses genoux avant d’ajouter sur un ton mystérieux :
« J’ai des souvenirs très sensuels avec mon père, le frémissement de sa poitrine, les senteurs de tchapane et d’encre noire, aussi celles du bazar où il aimait me conduire par la main. Mais je n’ai pas souffert de sa disparition. »

Une ombre troublait son visage, ce qui m’a fait douter de sa dernière déclaration. Un tourbillon avait dû le saisir comme il saisit chacun de nous quand disparaissent ces personnages qui nous abritaient dans leurs vastes manteaux et nous apprenaient la vie et ses petites choses. Si peu reste des chairs ensevelies, rien du sillon des ventres et de l’arrondi des lèvres en baiser. Ainsi je m’étais retrouvée au bord de pleurer la disparition d’un homme sans même l’avoir connu ni fréquenté de loi, au moins avais-je compris que l’Afghan était un enfant de l’amour. Enfant, trace charnelle d’une rencontre magnifique, prolongement d’un abandon quand bien même temporaire.
Outre l’origine, peut-être là notre différence.

Transhumance du souvenir
telle une rumeur de troupe,
perçoit-on la bascule
d’un organe à l’autre.
Bien peu de traces sur la dune,
canaux d’irrigation à l’abandon.

Le désert étend sa fine poussière
sur nos têtes et sur les défunts.