une vie de rien

Une vie de rien. Une vie de fille puis de femme mariée — comme ça qu’elle se décrit —, en proie pourtant à une sensibilité extrême, peau quasi écorchée puisque le moindre contact ou la moindre lumière la bouleverse. Ça se voit à ses lèvres et à ses mains. Aussi dans ses yeux dont la membrane brille et tremble comme s’ils avaient de la fièvre, du coup les gens autour d’elle se demandent ce qu’elle a, si elle est malade ou quoi, cette ombre infiniment légère, néanmoins réelle, qui colore la sa joue un bref instant puis disparait. Cette fragilité. Cette chose qu’elle aurait en plus, elle en particulier — ou alors en moins, personne ne pourrait se prononcer là-dessus —, une sorte de contrôle qu’elle aurait perdu ou bien qu’elle n’aurait jamais eu sur ses émotions qui l’entraîne à frémir ou pâlir pour un rien, et même déjà quand elle était jeune.
Ses parents incriminaient son imagination qui travaillait sans répit, courait et flambait à propos de n’importe quoi. Et encore aujourd’hui, et c’est comme ça qu’elle est devenue capable de voir plus loin et plus profond dans le cœur des gens même si elle a parfois du mal à supporter ses visions.
Allons, maîtrisez-vous mon petit, lui suggère Odile sa belle mère toujours sur les dents. On ne gagne rien à trop s’offrir, les hommes sont des ingrats.
Elle cligne des yeux, remet ses cheveux en place. Chère Odile, comme vous avez raison. Elle ne dit rien pourtant, demeure dans le silence, le corps et les poings serrés. Du coup Odile se demande ce qu’elle pense, si calme avec l’air de sourire quand elle se retire dans sa chambre.
Elle s’assoit simplement sur le lit. Elle fait des grimaces puis regarde les taches au plafond pareilles à ces petites fleurs poudrées qui se développent à la surface des confitures. Elle les dessine, oublie les propos d’Odile, sa vie de rien, de fille puis de femme. Elle tend les bras comme une aveugle.
Notes de préparation pour L’Autre versant du monde, ©FR, 2009
Illustration : Nu Arbre 001, série janvier, Marie-Lydie Joffre, 2003 (encre de Chine, calame, 12,5 x 16 cm)
Tags: corps, Marie-Lydie JOFFRE, regard, sensibilité










28. avril 2011 at 18:53
L’encre des mots fuse dans le Nu_Arbre qui en radioscopie la respiration !
Bisous,
Marie-Lydie