chaussée noire de pluie (épilogue)

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Et puis un jour elle le fait.
Elle va jusqu’au bar dans un quartier de la ville qui s’appelle L’Oiseau bleu. Elle s’accoude au comptoir, commande un café noir. Le garçon s’empresse, élégant dans son gilet satiné, et madame H. le regarde manier les tasses et les manettes du percolateur. Du coup elle pense à Alex dans sa cellule, attendant son procès. Elle imagine déjà ce que plaideront ses défenseurs : la folie passagère, et ils traîneront forcément Éva dans la boue. Mais elle ne doit pas penser à ça, à la folie d’Alex, à Éva, à la chair d’Éva en train de se corrompre, soumise au froid et aux longues pluies de l’hiver.
Le garçon a déposé une tasse devant elle. Le café est noisette, elle le voulait noir. Elle le lui dit.
– On se trompe parfois dans la vie, n’est-ce pas ?
– Oui c’est vrai, les choses ne sont pas aussi simples qu’on le croit.

Maintenant il fait tout à fait nuit.
Le barman s’est déplacé jusqu’au seuil pour fumer une cigarette. Elle en a profité pour sortir une photo de son portefeuille. De toute façon, personne ne l’attend.

Quand il revient il passe dans son dos, entrevoit la photo — une photo de mariage. Tout de suite elle parle de ce qui est arrivé.
– Lui, c’est Alex. Un jour il s’est caché pour attendre sa femme. Elle s’appelait Éva. Elle était assise à ce comptoir, et quand elle est sortie, il l’a poussée sous une voiture. Le pare-chocs lui a fracassé les os du crâne… Une impossibilité dans l’amour, m’a dit l’inspecteur. Vous pouvez comprendre ça, vous ?
À la fin, elle ajoute : Alex, c’est mon fils.

En vérité, il ne se passe rien. Elle boit son café, remercie le barman. Un bref instant ils échangent un regard appuyé, mi tendre mi acéré, comme s’ils s’étaient confié des choses très intimes, puis elle sort.
Autour d’elle la ville ronfle et siffle, accompagnant sa marche lente. Devant sa porte, il y a une boîte de soupe déposée par la voisine sur le paillasson.

Texte : FR ©, décembre 2010
Photographie : Acérée, de Joëlle Colomar

7 réflexions au sujet de « chaussée noire de pluie (épilogue) »

  1. Finalement, c’est bien ce que le 5ème épisode laissait supposer…
    merci à nos deux artistes -du pinceau et de la plume- pour cette passionnante et émouvante aventure qui nous a été proposée…

    il y a eu le masque et la plume… maintenant on pourrait baptiser ça le pinceau et la plume!!! non?

  2. Pas mal. Cela pourrait faire un roman de 200 pages avec plein de rebondissements à la clé; car il y a pléthore de coupables en puissance. A quand la nouvelle énigme ?

  3. Un bon moment passé en compagnie de ta belle et singulière écriture… Merci pour ce cadeau.
    J’ai fait un tour vers Richarme aussi, une bonne peintre certainement très sensible, peut-être trop ?

  4. Comme disait le regretté Claude Nougaro, à la fin, le vilain mari tue le prince charmant. Là, il va jusqu’à tuer la princesse. C’était lui le coupable, donc.
    Mais est-ce vraiment ce qui importait dans le texte? Je trouve que tout l’intérêt résidait, non pas dans l’intrigue mais dans la perception des personnages leurs visions des un(e)s et des autres.Cet enfer que représentent les autres ou leur absence et qui fait que la vie est parfois un bouquet hérissé d’épines, comme le rappelle cette photo illustrant l’épilogue…

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